Trébucher sur l’Histoire

Aujourd’hui, rien

J’imagine qu’il y aurait beaucoup de choses à dire sur le 10 novembre.

Pourtant, aujourd’hui, je serais tentée de recopier le célèbre Rien de Louis XVI dans son journal de chasse du 14.07.1789. Pauvre Louis XVI, passé à la postérité comme un roi maladroit !

J’ai toujours eu un peu pitié de ce 10 novembre (et de Louis XVI aussi, mais c’est un autre sujet). Il me semblait tout petit, malingre, insignifiant, entre ce 9 à l’allure importante et ce 11 aux échos militaires et victorieux (nous y reviendrons). On en parle peu. Il n’a pas sa place au journal de 20h00. On parle du 9. On parle du 11. Le 10, on parle d’autre chose mais certainement pas de lui.

(Ici commence une parenthèse sur le 9 novembre: j’ai parlé dans un précédent post de son lien avec l’Histoire allemande. Mais n’oublions pas Napoléon et son Coup d’État du 18 brumaire An VIII (autrement dit, le 9 novembre 1799, il avait bien caché son jeu) ou bien la mort de Charles de Gaulle, le 9 novembre 1970. Décidément, ce 9-là a décidé de se draper dans la pourpre de l’Histoire. Parenthèse refermée).

Revenons au 10 novembre. Il a sûrement chamboulé des vies d’anonymes, il représente probablement un jour à marquer d’une croix ou d’un soleil pour des milliers de personnes. Mais l’Histoire passe sans se soucier de ceux qui la font, tous ces « petits, ces obscurs, ces sans-grades » que l’on oublie bien souvent. Mais je m’égare (coucou Flambeau et je salue très respectueusement le génial Edmond Rostand).

10.11.1793

Étrangement, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est la « transformation » (faute de trouver un autre mot, je suis en manque de vocabulaire, pour moi aussi la journée a été longue) de la cathédrale Notre-Dame en Temple de la Déesse Raison. 10 novembre 1793. J’ai dû lire ça dans un livre ou bien l’ai-je appris en cours. J’avoue ne même pas être réellement certaine (après tout, je ne suis qu’une apprentie historienne) de la date. Est-ce bien le 10 novembre 1793 que cette déesse, toute de voiles vêtue, s’est installée dans la nef plusieurs fois centenaire de Notre-Dame? Je l’imagine, escortée par un Robespierre fardé en un terrifiant Être Suprême parader dans les rues parisiennes. Être Suprême et Déesse Raison. Allez, avouons-le, ils m’ont toujours fait un peu trembler. Je poussais irrémédiablement un ouf de soulagement lorsqu’en tournant les pages de mon manuel d’Histoire à toute vitesse, je tombais sur Napoléon, heureuse d’avoir changé de siècle. C’était très certainement dû à l’ombre immense de la guillotine qui planait au-dessus des gravures imprimées sur papier glacé (j’ai toujours eu beaucoup trop d’imagination). Je sais que c’est notre Révolution à nous. Je sais aussi que beaucoup nous l’envient. Je ne m’y connais pas très bien, en Robespierre, Saint-Just et Guillotin (inventeur de la guillotine pour les rêveurs du fond de la classe). Je sais juste que le couperet de la lame claque toujours entre les pages de mes manuels et ça me fait frissonner.

10 novembre 1793. Le clin d’oeil au calendrier aura donc été respecté.

Mémoire et trébuchement 

Aujourd’hui, pourtant, je voulais vous parler de la mémoire. Car qu’est-ce que l’Histoire sinon le souvenir de ceux qui sont passés avant nous? (oui, je sais, ça sonne grandiloquent mais j’ai eu beau essayé de reformuler ma question, je n’ai pas réussi à me départir de ce ton « grandiloquentesque » ). Dans notre vie quotidienne, pour peu que l’on fasse attention, on se heurte sans cesse à cet hier un peu encombrant, je vous l’accorde (je tiens également à préciser qu’il m’arrive de vivre absolument normalement, les yeux occupés ailleurs que rivés sur le calendrier à la recherche d’un évènement historique). L’Histoire se manifeste à travers une date, un monument, une citation, une plaque commémorative sur le mur d’un immeuble, un récit familial (car, attention !, grande révélation : nos grands-parents, nos arrières-grands-parents…tous ces ancêtres dont il ne nous reste plus que des photos jaunies, eux aussi ont fait l’Histoire – nous devrions plus souvent les remercier).

À Berlin, si on marche « sans rien voir au-dehors, sans entendre aucun bruit » (coucou Victor Hugo) des pavés dorés attirent l’oeil, devant les portes d’immeubles anciens ou modernes. Dessus, il y a des dates et des noms gravés. Ils commencent toujours par ces mots : Hier wohnte… (ici habitait) et se terminent toujours par : deportiert (déporté) avec une date et un lieu de mort: Auschwitz, Treblinka, Ravensbrück, Buchenwald…C’est une litanie sans fin. Et ce n’est qu’après quelques secondes de silence et d’arrêt, immobile devant ce pavé doré, brillant comme une chose qui a du prix, que l’on réalise. Ces noms, ce sont des vies. Ici habitait une famille. Leur vie et leur mort sont étalés à la face du monde, sous les pieds des passants. Je suis toujours profondément remuée de cette vie si petite soudain, qui ne tient qu’en quelques lignes. Ici, on les appelle les Stolpersteine (que l’on pourrait traduire en français par pierres qui font trébucher). Depuis 1996, plus de 6000 de ces pavés ont été incrustés dans le sol berlinois. Je pourrais vous parler de l’auteur de cette idée géniale. Dire combien ce qu’il fait est extraordinaire. Je pourrais vous parler de l’émotion de certains touristes devant ces pierres dorées et des roses que l’on trouve parfois, déposées comme un dernier hommage à ces fantômes d’il y a soixante-dix ans. Je pourrais vous dire qu’il y a des rues dont les trottoirs en sont remplis et que l’on n’ose plus marcher que sur la pointe des pieds, comme si on foulait un cimetière.

(L’image mise à la une, c’est une Stolpersteine justement. De l’or entre les pavés disjoints de la Friedrichstrasse).

C’est ça l’Histoire. Se souvenir. Et compter les vies, les vies immenses de ces pierres dorées. Stolpersteine. Pierres qui font trébucher. C’est une belle définition de l’Histoire. Trébucher sur la mémoire, pour que personne n’oublie.

5 réflexions sur “Trébucher sur l’Histoire

  1. Superbe Cassandre ! Tu réussis parfaitement à redonner vie à ce passé qu’on a tendance à oublier. Et il ne faut pas oublier ! C’est un vrai plaisir de te lire et j’attends la suite :).

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