Clin d’oeil au calendrier : 11 novembre

Je pensais qu’écrire sur le 11 novembre ne poserait pas trop de difficultés. C’est vrai, après tout, il est inutile de vous expliquer ce qui s’est passé ce jour-là. Le 11 novembre 1918, ça nous dit tous quelque chose (que celui qui vient de secouer la tête de gauche à droite devant son ordinateur se dénonce).

11.11.1918

On a tous en tête la photo du « train de l’Armistice » dans la forêt de…allez, jouons aux devinettes.

a/ dans quelle ville l’Armistice a-t-elle été signée? (indice: ça commence par R, se termine par un et non, visiblement, ce n’est pas Versailles)

b/ quelle est le nom de cette fameuse forêt citée plus haut? (indice: si je pose la question, c’est que la réponse du a/ ne convient pas ici)

Pour ajouter une petite touche sentimentale, une touche « hollywoodienne » (sortez vos mouchoirs), j’ai toujours associé ce train avec l’histoire maintes fois racontée de mon arrière-grand-mère en larmes lorsqu’elle est allée visiter cette ville (non, non, je ne parlerai pas, devinez tous seuls) dans les années 70. Pour elle, l’Armistice, ce fameux 11 novembre 1918, c’était du vécu. Ses vingt ans. Ses frères en uniformes. Les photos dans le studio au décor champêtre, dernier souvenir avant le départ pour Verdun et les Dardanelles (vous pouvez ranger vos mouchoirs).

Je me suis toujours demandée ce que représentait véritablement le 11 novembre pour ceux qui l’avaient vécu. Nous, bien sûr, on se rappelle vaguement, on pousse de grands cris horrifiés lorsque l’on nous parle de l’horreur des tranchées, on plaint ces pauvres poilus enterrés vivants sous les obus. Mais bon. Très franchement, avouons-le, c’est assez loin, assez vague, bien trop vieux (100 ans, vous vous rendez compte !) pour que l’on se sente véritablement concernés.

Mais pour eux? Pour mon arrière-grand-mère Eugénie, par exemple (décidément, encore elle, je me demande si elle se serait doutée être un jour mentionnée dans un blog en 2015, elle qui était née avant le début du XXème siècle). Le 11 novembre 1918, c’est…

L’armistice, bien sûr. La fin des combats, bien sûr. La paix, la victoire, la revanche sur cette affreuse défaite de 1870/1871. C’est aussi le moment, pour la France entière (et le reste de l’Europe) de compter ses morts. De faire son deuil. 1914-1918, c’est plus de 8 millions d’absence (en comptant tous le pays impliqués). Des listes de noms sur les monuments aux morts de chaque ville, chaque village, chaque lieu-dit. Ce sont des millions de familles françaises, anglaises, belges, allemandes, etc… endeuillées (je me souviens de cette photo dans mon manuel d’Histoire ; cinq femmes fleurissent une tombe. Quatre portent le deuil).

Je ne crois pas avoir le courage de retracer ici les évènements de 14-18. D’autres font cela tellement mieux que moi. Ce qui me touche, c’est ce que cette date représente. La fin d’un monde.

En août 2014, nous sommes entrés dans « l’ère des commémorations ». Moyen, pour beaucoup d’hommes politiques de faire des discours interminables ; pour beaucoup d’écrivains de publier des livres pseudo-historiques sur ce qui s’est vraiment passé et pour la plupart des familles françaises, découvrir le rôle qu’à joué un de leur ancêtre (voir plusieurs) dans ce premier grand affrontement mondial. Les journaux se sont passionnés pour ce sous-lieutenant, Hubert Rochereau, mort à 21 ans en avril 1918 et dont la chambre, sur ordre de ses parents, doit rester intacte pendant 500 ans. C’est un peu de cette Histoire qui s’incruste dans notre quotidien.

Le 11 novembre 1918, entre 5h15 et 5h20 du matin, l’armistice, la paix, la fin de la guerre est signée dans ce train, à Rethondes, dans la forêt de Compiègne (je pars du fait que tout le monde a répondu aux questions a/ et b/). Autour de la table, sur le tapis pourpre qui bruisse sous les bottes cirées, ne se pressent que des militaires. C’est très silencieux. Seul le grattement de la plume de quelques aides de camp, quelques secrétaires. Le chuchotement des gradés entre eux. Il y a cette odeur de cigare qui flotte dans l’air. Et le tintement des médailles sur les uniformes. Le monde retient son souffle.Vers 11h00, le cessez-le-feu est effectif, les tranchées s’arrêtent, les poilus suspendent leurs gestes. Des volées de cloches annoncent la fin de la guerre. Les ennemis d’hier, ceux de l’autre côté des cratères d’obus, ne sont plus des ennemis. Mais on n’efface pas quatre ans de combat en quelques coups de clairons (j’aime décidément beaucoup décrire des évènements par phrases courtes, ça sonne dramatique).

Et les autres 11.11?

Avant de terminer, j’aimerais citer quelques autres 11 novembre. Ils sont tous liés à celui de 1918, comme une répétition de l’Histoire.

Il y a le 11.novembre 1920

C’est ce jour-là qu’a été inhumée, sous l’Arc de Triomphe, symbole des victoires éternelles de Napoléon, la dépouille du plus célèbre des soldats inconnus. Ici repose un soldat français mort pour la patrie 1914-1918. C’est une épitaphe bien simple et qui recouvre beaucoup de tombes et de pierres tombales en Europe.

Je pensais très sincèrement que l’on avait trouvé un corps non identifié dans les tranchées (je vous passe les images qui surgissaient dans ma tête à chaque fois que j’imaginais cette scène) et qu’on l’avait déposé sous les bannières de Iena, Wagram, Arcole et Austerlitz (je ne vais pas énumérer toutes les batailles de Napoléon, allez plutôt faire un tour sous l’Arc, il n’a pas été conçu dans le seul but de voir défiler des cars entiers de touristes). En réalité, je n’ai appris la vraie histoire de la « désignation des corps » qu’à la fac. L’idée première consistait à l’inhumation d’une dépouille de poilu au Panthéon. Puis, certains ont parlé d’un Livre d’Or où serait inscrit tous les noms des soldats morts pour la patrie. Enfin, j’avoue ne plus trop savoir comment (c’est aussi pour ça que je ne suis qu’une historienne-to-be), on a décidé de déposer une dépouille non identifiée de poilu sous les victoires napoléoniennes. C’est un certain Auguste Thin, dont le père était mort dans la boue des tranchées, qui a désigné, parmi les huit corps sélectionnés, quel cercueil devait reposer sous l’Arc de Triomphe. Ainsi, ici repose un soldat français mort pour la France. 

Il y a le 11.11.1940

Je voulais absolument vous parler de ce 11 novembre-là. Il a, à mon avis, une importance particulière. En novembre 1940, la France est occupée. Nous sommes en plein coeur d’une Deuxième Guerre mondiale. Depuis que le grand vainqueur de Verdun a capitulé en juin 1940, les armées du 3ème Reich occupent Paris et toute la zone occupée (pour connaître jusqu’où s’étendait la zone occupée, vive Google !). Depuis Montoire, le 24 octobre 1940, la France est officiellement entrée dans la voie de la collaboration avec l’Allemagne hitlérienne (pour ceux qui ne savent pas ce qui s’est passé à Montoire, là-aussi, vive Google). Le drapeau tricolore ne flotte plus nul part, il a même été enlevé des musées. La Marseillaise est interdite. Les gens ont peur. La Résistance en est à ses débuts. Certains militaires français se battent encore au Levant contre les…britanniques (eh oui !). Les forces d’occupation ont, bien entendu, interdit de fêter le 11 novembre. C’est une victoire qu’Hitler préfère oublier (je ne vous explique pas pourquoi).

Mais il y a ces étudiants et ces lycéens. La fameuse manifestation du 11 novembre 1940 commence tôt, très tôt, à l’aube, vers 5h20 exactement, à l’heure même où l’Armistice avait été signée (ces lycéens-là connaissaient leurs classiques). Vers 17h00, entre 2000 et 3000 manifestants se regroupent devant l’Arc de Triomphe et déposent des fleurs et plusieurs drapeaux français devant la tombe du soldat inconnu. Les allemands tirent. Beaucoup sont blessés, parfois gravement. Les arrestations pleuvent. Certains seront tabassés, incarcérés, voir même fusillés.

Voilà. C’est tout cela et bien plus encore, le 11 novembre. Je ne vous ai cité que trois dates. J’aurais pu vous parler du 11.11.1919, lorsque la France a respecté une minute de silence, un an après la fin des combats. J’aurais aussi pu vous parler de ce terrible 11.11.1942, lorsque Hitler a envahi la zone libre (opération Anton) et que la France est toute entière, tombée aux mains du 3ème Reich. Il y a aussi ces 11 novembre au plus fort de l’Occupation, lorsque les maquis ont défilé dans les villes et villages de certains coins reculés de France.

Pour donner un côté folklorique à ce si sérieux 11 novembre, j’aurais aussi pu mentionner (référence nécessaire) qu’au Moyen-Âge, c’était le jour de l’ours (tout un symbole).

Ici, en Allemagne, le 11 novembre, bien sûr, est un jour comme un autre. C’est une date oubliée, personne ne sait ce qui s’est passé ce jour-là, en 1918, entre 5h15 et 5h20 du matin.

Pour l’Allemagne, le 11 novembre, c’est le jour de la Saint Martin. En fin d’après-midi, lorsque la nuit sera complète (autrement dit, ici, ça signifie vers 16h30-17h00, plaignez-nous), les enfants défileront dans les rues avec des lanternes. Avouons-le, c’est beaucoup plus charmant que de penser à la guerre.

Depuis que j’habite Berlin, le 11 novembre, je pense aussi aux morts allemands. Tous ces soldats qui ont perdu la vie entre 1914 et 1918 et que l’Histoire semble avoir oublié. Ici, pas de monuments aux morts, pas de cérémonies ni de journaux télévisés.

Alors, aujourd’hui, je pense à mes morceaux d’Histoire familiaux : Lazare, Maurice, Gabriel, Philippe, Louis (celui des Dardanelles), Andrzej et tous les autres. Et à ceux d’ici, de l’autre côté du Rhin, dont les noms ne sont inscrits nul part.

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