Disparaître dans la nuit et le brouillard

Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers / Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés / Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants / Vous étiez des milliers, vous étiez vingt et cent…

« Nuit et Brouillard » est, à mon avis, la chanson la plus terrifiante de Jean Ferrat. Elle est surtout très vraie et très belle. Si vous ne l’avez encore jamais écouté (mais écouté vraiment, c’est-à-dire, sans faire mille et une choses en même temps), je vous conseille de le faire – elle vaut largement 3 min 14 de silence.

Aujourd’hui, donc, nous sommes le 7 décembre.

Soyons concis. Le 7 décembre 1941, le maréchal Keitel apposa sa signature au tristement célèbre décret « Nuit et Brouillard ».

Nacht und Nebel

Nuit et Brouillard. Avouons-le, c’est plutôt joli, non? On penserait presque à un tableau impressionniste ou bien à un paysage de Caspar David Friedrich. Quel joli nom pour dissimuler l’indicible.

Le 7 décembre 1941, donc, le maréchal Keitel (condamné à mort pour crimes contre l’humanité à Nuremberg) signa le décret NN. En allemand, ce n’est qu’une succession de mots compliqués pour les non-germanophones : Richtlinien für die Verfolgung von Straftaten gegen das Reich oder die Besatzungsmacht in den besetzten Gebieten.

Autrement dit: Directives sur la poursuite pour infractions contre le Reich ou les forces d’occupation dans les territoires occupés (la traduction est de moi, sûrement sujette à discussions).

Derrière les mots se cache une simple réalité : toute personne représentant un danger pour le Troisième Reich (résistants, opposants politiques, etc) doit être condamnée à mort ou bien déportée en Allemagne. Avant toutes choses, ces « disparitions » doivent avoir lieu dans un secret absolu.

Si l’on veut expliquer les prémices de ce décret, il faut remonter à 1940. Certes, la plupart des pays d’Europe sont occupés par les drapeaux à croix gammées. Toutefois, en Norvège, en Belgique, en France, en Hollande, au Luxembourg (on oublie trop souvent le Luxembourg qui a pourtant payé un très lourd tribu pendant la Seconde Guerre mondiale)…une résistance s’organise. Le but est simple : ne pas vivre courbé sous les bottes nazies. Combattre l’occupant.

1941, c’est la campagne contre l’URSS (du moins, le début). Hitler a regroupé ses forces à l’Est. La Russie est un ennemi difficile à combattre. Beaucoup s’y sont déjà cassés les dents (je pense à la Bérézina). C’est un pays immense qui possède, entre autres, une arme absolue : le Général Hiver (d’ailleurs, tout le monde sait comment cela s’est terminé pour Hitler – pensez à Stalingrad).

Les Résistants connaissaient leur Histoire. La Russie, Napoléon l’a quittée vaincu. En 1941, donc, l’espoir est là. C’est décidé, Hitler est mort avant de l’être, l’Allemagne perdra la guerre à cause de l’URSS.

Sur le front de l’Ouest, les frappes contre les forces d’Occupation prennent de l’ampleur. L’espoir de voir l’armée allemande en déroute dans de grandes steppes recouvertes de neige (lisez donc Éducation européenne de Romain Gary) ainsi que l’organisation de plus en plus structurée de la Résistance poussent à des actions fortes.

Hitler, lui, depuis sa Wolfsschanze (sa « tanière du loup » en Prusse orientale) s’inquiète. Il sait qu’il ne peut pas combattre sur deux fronts, l’un à l’Est et l’autre à l’Ouest. Il faut donc mettre de l’ordre à l’Ouest.

Précisons-le. Le décret Nuit et Brouillard n’a pas changé le sort des prisonniers politiques. Avant sa mise en application, les résistants/opposants aux forces d’occupations étaient déjà jugés, condamnés à mort pour certains, envoyés en prison en Allemagne pour d’autres (toutefois, pas forcément dans des camps de la mort !). Oui mais voilà. Plus les résistants sont jugés, plus la Résistance s’organise, plus les journaux clandestins transforment les victimes en héros et encouragent d’autres frappes.

La France a un rôle clef dans toute cette Histoire. En 1941, la Résistance française multiplie les attentats contre des allemands. Au hasard des rues, des soldats sont assassinés. Des installations militaires sont dynamitées. Des trains déraillent. La Wehrmacht ne sait plus où donner de la tête.

C’est là qu’intervient Nuit et Brouillard.

Les saboteurs/fauteurs de troubles/opposants politiques/détenteurs d’armes (et j’en passe) doivent être jugés (comprenez « condamnés à mort ») le plus rapidement possible dans les territoires occupés. Si ces « terroristes »ne sont pas fusillés le plus vite possible, ils doivent être secrètement déportés en Allemagne. Ce fut le cas de milliers de personnes. Sur les portes des cellules, deux lettres : NN.

 

Nacht und Nebel. Le nom du décret est sujet à controverse. En réalité, le document signé par le maréchal Keitel porte seulement les initiales NN. Elles peuvent désigner, par exemple, Norge und Nederland, autrement dit Norvège et Hollande, où la loi est appliquée en premier.

Ou bien.

Les nazis étaient de grands amoureux de mythologie ancienne, disons plutôt : germanique. Richard Wagner revient à la mode. Hitler l’adore.

Nacht und Nebel est une réplique de L’Or du Rhin. Le Roi des Nibelungen Alberich (je ne suis pas une spécialiste de Wagner, je l’ai toujours trouvé un peu trop grandiloquent) coiffe le casque magique et s’exclame: Nacht und Nebel, niemand gleich (« Nuit et brouillard, plus personne soudain ») tout en disparaissant. Triste symbole.

D’autres avancent la thèse que les initiales NN viennent du latin Non Nemo, autrement dit : une personne non définie, un anonyme. Ce qui colle parfaitement au projet nazi.

Quoi qu’il en soit.

Nacht und Nebel. Condamnés à disparaître à jamais. Disparaître dans la nuit et le brouillard. Disparaître comme si ces vies entassées dans ces wagons à bestiaux n’avaient jamais existé.

Déporté. Pour notre XXIème siècle, c’est un mot sans mystère. Déporté, tout le monde sait ce que cela veut dire. L’horreur. L’innommable. Le cauchemar sans fin pour des milliers d’ombres humaines.

Ils se croyaient des hommes, n’étaient plus que des nombres chantait Jean Ferrat. Des numéros, parfois inscrits à jamais dans leur chair. Des vies errantes, titubantes au milieu de baraquements glacials, dans des régions de neige et de froid. Les libérateurs des camps (soviétiques comme alliés) parleront en 1945 de ces yeux immenses dans des visages trop maigres, de ces regards hantés par ce qu’ils avaient vu : l’inhumain de l’humanité.

 

N’oublions pas Pearl Harbor

Alors oui. N’oublions pas Pearl Harbor. C’est un tournant, un tournant historique pour la Seconde Guerre mondiale. Le matin de ce dimanche 7 décembre 1941, le Japon attaque la base américaine  qui semble bien tranquille, perdue dans son bout de Pacifique. Monumentale erreur japonaise (alliée de l’Allemagne nazie). Les deux mille morts américains entrainent l’entrée en guerre des États-Unis. Aujourd’hui, les drapeaux aux étoiles seront mis en berne de l’autre côté de l’Atlantique.

Mais le Japon ne s’arrête pas là. Il attaque également les Philippines (qui appartenaient aux USA) le 8 décembre et le Royaume Uni en envahissant Hong Kong et la Malaisie (possessions britanniques).

Les États-Unis se lancèrent donc dans le conflit (heureusement pour nous, avouons-le). L’Allemagne nazie qui avait si peur de combattre en même temps sur deux fronts, se retrouva en guerre contre l’URSS et le continent Nord-Américain. À l’Est comme à l’Ouest.

 

7 décembre 1941. C’est ce que j’appelle une « date à tiroirs ».

On regarde le calendrier. C’est bientôt Noël. C’est l’anniversaire d’un ami. C’est un lundi (et je connais un gros chat orange qui déteste les lundis). Mais c’est une date aux allures de boîte de Pandore. Une date souvenir. Derrière le 7.12. se cache la grande Histoire. Une Histoire bien rangée dans des tiroirs, comme les draps repassés au fond des armoires en bois sombre.

Alors aujourd’hui, j’ai écouté « Nuit et brouillard ».

J’ai pensé à cette grande Histoire qui se mélange si souvent à la petite, la nôtre.

J’ai pensé à tous ceux qui avaient disparu dans ce terrifiant brouillard.

Et j’ai pensé à Georges, 25 ans, résistant, qui revint de déportation, hanté par ce qu’il y avait vu. Et qui compta ses « années de rab », surpris peut-être, de n’avoir pas disparu, comme tant d’autres, dans ce Nacht und Nebel. Georges, c’était mon grand-père.

 

 

 

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