« Mein Kampf » : tribulations d’un lourd passé

1er janvier 2016 (bonne année à tous !)

Les avertis ont grincé des dents. Les autres l’ont découvert en ouvrant le journal. « Mein Kampf » is back.

Le (tristement) célèbre best-seller du (tristement) célèbre Adolf Hitler est tombé dans le domaine public. Autrement dit, depuis le 1er janvier, les librairies d’Allemagne ont le droit de le vendre au rayon « Histoire ». Techniquement. Car tout est bien plus compliqué.

Depuis quelques années, la réédition de l’illisible (si, si) ouvrage d’Adolf Hitler, fait couler beaucoup d’encre par chez-nous, de l’autre-côté du Rhin. Doit-on ou ne doit-on pas…?

Certains diront que toute cette histoire est bien grandiloquente. Bien bruyante. Bien peu importante. Quant à faire, on citerait bien Shakespeare (en plus, ça fait cultivé). « Mein Kampf » en 2016. Diable ! Beaucoup de bruit pour rien (voilà, c’est dit, merci Shakespeare).

Pourtant, la question de la réédition du livre de Hitler doit être posée.

Mein Kampf – was ist das?

En novembre 1923, Hitler et ses acolytes (des personnes peu recommandables) tentent un putsch dans une brasserie munichoise. Cuisant échec. Prophète parmi d’autres prophètes errants (ils étaient nombreux à l’époque), ce petit autrichien et ses tristes sbires ne sont pas pris au sérieux. Hitler termina en prison. Dans sa cellule, il écrit. Beaucoup. Trop peut-être (780 pages !). Cela donna « Mein Kampf« .

Nous sommes entre 1924 et 1925. Loin, nous semble-t-il, de la guerre, des déportations, des camps de la mort, des étoiles jaunes, des fusillés du Mont Valérien, de la Gestapo, de la rue des Saussaies, de Stalingrad, de Varsovie, d’Oradour-sur-Glane, de Lidice…

En France, en Allemagne, en Europe, pour des milliers d’anonymes, la vie est douce. Réalisez. Hitler est en prison. Il trace des mots, des phrases et le résultat en est la haine, la mort, la destruction. Il dresse son programme. Au même moment, à Paris, Joséphine Baker chante sur les Champs-Élysées. Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald, Cole Porter, Gertrude Stein, Sylvia Beach flânent dans la capitale. C’est l’époque des danses, des cabarets et des soirées qui s’éternisent jusqu’au matin.

Si vous avez envie de savoir ce qui se trouve dans « Mein Kampf« , ne le lisez pas. C’est long. C’est mal écrit. C’est du nazisme à chaque page, ça dégouline, on a peur de se tâcher.

Pourtant, il fut au centre de l’idéologie nazie. Il fut placé comme porte-étendard du programme hitlérien. Pendant la guerre, tous les couples qui se mariaient sous l’égide du Troisième Reich recevaient – en cadeau – un exemplaire de « Mein Kampf« . Histoire de.

1945 et après?

Après la guerre, c’est la Bavière qui « hérita » de tous les biens de Hitler. Dont les droits de « Mein Kampf« . Dérangeant héritage. Le programme hitlérien fut interdit. Oui mais voilà. 70 ans ont passé. Que faire de ces près de 800 pages?

En 2012, l’orage éclate. L’Institut d’Histoire contemporaine de Munich annonce sa volonté d’éditer une version annotée de « Mein Kampf ». Ils obtiennent le droit de travailler sur l’oeuvre honnie, dans le but, disent-ils, de « démythifier » le manifeste nazi. Le transformer en un « simple » document historique.

Les réactions s’enchaînent. Les discussions s’enveniment. Certains prônent la liberté d’expression. D’autres rappellent que « Mein Kampf » tout de même, ce n’est pas rien. On se demande si le publier une seconde fois sera tout aussi dangereux. On a peur, quand même un peu. Et si l’on devait faire face à un nouvel engouement? Certains historiens allemands estiment la tentative beaucoup trop dangereuse. Un risque à ne pas prendre. Des associations juives allemandes cautionnent le projet. D’autres le refusent. Le Ministre-président de Bavière est revenu sur sa décision plusieurs fois. Il hésite. Il tergiverse. C’est l’Allemagne qui a peur de son passé.

Les histoires ont toujours une fin. Le 20 février 2015, la Bavière est formelle. Elle autorise, oui. Mais elle n’autorise qu’une version annotée, celle de l’Institut d’Histoire contemporaine de Munich. Les versions non commentées restent interdites (cela m’aurait fait mal de découvrir « Mein Kampf » dans la vitrine de ma librairie).

« Mein Kampf » est déjà long. La version annotée fait plus de 2000 pages. Chaque mot est analysé, rien n’est laissé au hasard. 2000 pages. On se dit que les nostalgiques du nazisme (car il y en a, malheureusement) n’auront pas le courage de trimbaler ce pavé.

Pour les historiens de ce fameux institut munichois, le plus grave n’est pas d’éditer une version annotée. Le plus dangereux, ce sont ces exemplaires que l’on vend toujours, sous le manteau. Ces versions anciennes, sans les explications, seuls les mots, les terribles mots de Hitler.

Pourquoi?

Traquer son passé, le coller au pied du mur, l’attacher sur une table de dissection, l’analyser, mot à mot, répondre à la haine par des termes scientifiques. Voilà le but profond, dit-on, de cette nouvelle édition de « Mein Kampf ». 

Après tout, les adorateurs (rares, rassurons-nous) de cette époque révolue n’ont jamais attendu le 1er janvier 2016 pour lire « Mein Kampf« . Dissuader les futurs lecteurs? Les 2000 pages, peut-être, leur feront peur. Qu’à cela ne tienne, si vraiment ils le désirent, ils achèteront, comme les autres, des exemplaires non-annotés sous le manteau.

Qui achètera ce « Mein Kampf » autorisé? Des historiens. Des chercheurs. Des étudiants (bof, bof, n’oublions pas les 2000 pages). Des anonymes.

En réalité, ce ne sont pas les annotations (ou pas) qui comptent. C’est l’idée même que le terrible manifeste hitlérien ne soit plus interdit. Ne soit plus oublié, refoulé. Qu’il soit de nouveau là. Bien en vu, à la une des journaux.

Rééditer « Mein Kampf« , c’est expliquer ce qu’il représente vraiment. Pourquoi il méritait d’être interdit. Ce qui se cache derrière la couverture. Expliquer. Combattre cette vision insouciante du nazisme. Ne plus parler des camps comme d’une erreur de l’Histoire. Comme on parle de Ravaillac, d’Alesia ou de la mort du fils de Napoléon III en pays zoulou.

Ne pas laisser le passé dormir pour ne pas qu’un jour, il se réveille à nouveau. Éradiquer l’oubli en contemplant les mots et les morts en face.

4 réflexions sur “« Mein Kampf » : tribulations d’un lourd passé

  1. L’article proposé est très intéressant !
    En effet, interdire la publication de « Mein Kampf » n’empêchera pas ceux prônant ces idées de le faire. Ils l’ont déjà lu. Une édition annotée permettra, pour tous – espérons le – de découvrir la pensée – effrayante – contenue dans le livre. Le bannir, l’interdire entrainera inévitablement la création de fantasmes ou de suppositions les plus délirantes. Mais aussi, nous risquons de voir, avec le temps, l’oubli progressif de l’idéologie hitlérienne, ou du moins, sa minoration.

    Au plaisir de te lire !

    Aimé par 1 personne

    1. Belle analyse ! Le débat autour de la réédition de « Mein Kampf » pose la question de l’interdiction des livres. La peur qu’ils colportent. Le danger d’interdire la publication du manifeste nazi consiste (et a consisté) dans l’oubli. Oublier et croire que tout cela n’a jamais existé ou bien il y a très longtemps.
      D’un autre côté, permettre. C’est effrayant. Peut-être est-ce justement effrayant car l’on a tendance à donner à « Mein Kampf » une importance qu’il ne mérite plus?
      Interminable débat…!

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  2. Le livre grincant et ambigü de Timur Vermes  » Et ist wieder da « , qui met en scéne le réveil d’Hitler dans le Berlin d’aujourd’hui et son retour sur la scène publique comme vedette de talk shows, s’est vendu á plus d’un million d’exemplaires. Le chiffre des ventes de l’édition officielle de mein Kampf, et des versions non autorisées qui vont forcément susciter un regain d’intérêt, sera un indicateur intéressant á analyser dans quelques mois. Un succés de librairie ne serait pas un trés bon signe, à mon avis.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci de rappeler le best-seller de Timur Vermes, Mortimer. J’avais complètement oublié de le citer…On repose « Er ist wieder da » avec un sentiment étrange, un arrière-goût inquiétant? D’après certains journaux allemands la version annotée de « Mein Kampf » rencontrerait un certain succès. Effrayant? Peut-être pas encore – attendons quelques semaines. Peut-être cet engouement est-il dû à la polémique actuelle sur le sujet…? Une histoire à suivre !

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