Rosa, Karl, Spartacus (et Paul !)

Aujourd’hui, il neige. Il fait froid. Il fait gris. Le ciel est bas, on se croirait presque dans Le Plat Pays de Jacques Brel (groupie je suis, comme pour Napoléon et Victor Hugo !). La Spree coule tristement sous les ponts. « Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu »…voilà, c’est dit, merci Jacques Brel (fin de mon instant groupie).

J’avais envie de vous parler cinéma pour égayer tout cela mais mon calendrier m’a rappelé à l’ordre. Nous sommes le 15 janvier. Et j’habite Berlin. Je me devais donc de vous parler de Rosa Luxemburg (et de Karl Liebknecht, aussi, quand même un peu). Il y est aussi question d’un canal, comme chez Brel, mais c’est beaucoup moins poétique (vous allez comprendre).

La mort de Rosa Luxemburg n’a rien de véritablement extraordinaire, si ce n’est qu’elle a été assassinée et que son corps a été jeté dans le canal de la Spree (elle mérite donc largement un petit billet !). Je n’ai pas d’amitié spéciale pour cette claudiquante révolutionnaire que j’ai toujours considérée comme un peu (voir beaucoup) illuminée (soyons honnête). Elle occupe toutefois une place importante dans l’Histoire de Berlin.

C’est aussi pour cela que j’ai envie de vous parler d’elle aujourd’hui (enfin, surtout de son assassinat – c’est ma dark side). Rosa Luxemburg est une brique de Berlin. Comme toutes les grandes villes, les centres névralgiques de l’Europe (ça sonne bien), Berlin regorge d’Histoire. Bien sûr, elle ne s’est pas bâtie en trois jours, mais surtout, elle a été le témoin de révolutions, de guerres, de conflits, de corruptions, de chantages, de chagrins d’amour et j’en passe. Soyons brefs : l’Histoire de Berlin est passionnante. Aujourd’hui, concentrons-nous donc sur mon Heimat du moment.

15.01.1919

Après la fin de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne ne va pas bien. L’humiliation de la défaite est toujours bien présente dans les esprits. On a faim. On est dégoûté de voir les vainqueurs parader à Versailles. Versailles. Et dire qu’en 1871, on y fêtait la Kaiserproklamation (prononcez kaï-zeur-pro-kla-ma-tsionne), le roi de Prusse, Guillaume Ier, devenait Empereur allemand. Mais voilà. Le château de Louis XIV a de nouveau changé de camps. L’Allemagne est humiliée. Le moral est au plus bas.

Les anciens soldats s’ennuient. Ils ont vu trop de choses, là-bas, dans les tranchées, pour revenir totalement à une vie normale. Certains anciens officiers (proches de l’extrême-droite) fondent alors les Freikorps, les corps-francs. Ce que veulent ces mélancoliques de la guerre, c’est continuer à se battre. Ils partent donc dans les pays baltes pour les défendre d’une invasion bolchévique. Ils sont le bras armé de la répression contre les communistes allemands. Le communisme, c’est leur dada. En 1920, certains feront partie d’une tentative de putsch raté. Ce ne sont pas des rigolos. Loin de là.

Rosa Luxemburg (de son vrai nom Rozalia Luksenburg) est née en Pologne en 1871. Je vous passe sa jeunesse, sa vie, son amour pour le révolutionnaire Leo Jogiches. Pendant la guerre, elle fonde avec Karl Liebknecht notamment, ce qu’on appelle en France « La ligue spartakiste ». En allemand, c’est le Spartakusbund. À mon avis, c’est beaucoup plus parlant qu’en français. Spartacus. Le plus célèbre des esclaves romains, le leader d’une révolte historique contre la République romaine autour de 70 av. Jésus Christ. Les spartakistes comme Rosa militent pour le pouvoir des ouvriers et la fin de la guerre. Liebknecht déclare le 9 novembre 1918 la République socialiste depuis un balcon berlinois. Quelque temps après, les spartakistes fondent le parti communiste allemand (KPD), ils organisent des manifestations, tentent de soulever le peuple contre le pouvoir. C’est la Januaraufstand – autrement dit la révolte de janvier (très résumé, je vous l’avoue – mais depuis le début j’ai envie de vous parler de l’assassinat de Karl et Rosa essentiellement).

15 Janvier 1919, donc. Nous sommes en pleine révolution. Mannheimerstrasse 43. Berlin. Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont réunis dans une chambre miteuse (avec le futur premier et dernier président de la RDA, Wilhelm Pieck, mais je saute le temps). Ils reçoivent de faux papiers. Ils sont recherchés. Ils changent régulièrement de logement.

15 janvier 1919. 21h00 (comme dirait mon prof, passionné par les heures exactes des évènements historiques). On frappe à la porte (bof, bof, j’imagine plutôt la porte défoncée, mais bon, c’est mon imaginaire qui joue). Des Freikorps font leur entrée. Ils ont plutôt la mine patibulaire. Ils détestent (non, ils haïssent) les communistes. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont donc arrêtés et emmenés à l’Hôtel Eden (dans le quartier du Tiergarten, pour les berlinois). Aujourd’hui, le luxueux Hotel Eden n’existe plus, il a été détruit pendant la Seconde Guerre mondiale.

L’Hôtel Eden, prestigieux palais un peu grandiloquent, en stucs et marbre un peu endimanchés, a vu entre ses murs des personnalités tels que l’envoutante Marlène Dietrich (Lili Marlene !), des peintres, sculpteurs et j’en passe. J’imagine que chaque jour, vers 15h00, on devait servir le Kaffee-Kuchen (tea-time à l’allemande) dans le grand salon. Les clients s’installaient avec bonheur dans des fauteuils profonds. Les serveurs déposaient sur les petites tables à nappes brodées des parts de tartes à plusieurs étages surmontées de véritables sculptures en crème battue. Le chocolat chaud, onctueux, coulait dans les tasses en porcelaine. Ça sentait la cannelle et le café moulu. Des touristes anglais demandaient du thé. Marlène Dietrich s’inquiétait sûrement pour sa ligne. Des écrivains rêveurs laissaient aller leurs regards sur la salle, en quête d’inspiration, du haut des tabourets du bar. L’Hôtel Eden, donc, était un de ces palaces comme on en trouvait dans toute l’Europe à cette époque bénie d’avant la guerre, lorsque la vie était douce.

Malheureusement, aujourd’hui, l’Hôtel Eden, n’est célèbre que pour avoir hébergé, pendant quelques heures, entre des soldats des corps-francs aux uniformes de grosse toile, les deux révolutionnaires spartakistes Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Ce qui s’est passé là-bas, je ne sais pas. Mon prof parlait d’insultes, de coups, d’interrogatoires. On s’imagine le reste.

Le soir, Rosa est poussée dans un véhicule. Un soldat l’aurait alors abattue d’une balle dans la tempe gauche. Puis son corps aurait été jeté dans le canal de la Spree (sous le pont qui rejoint aujourd’hui le zoo, si vous vous penchez, vous pourrez distinguer une plaque rappelant au passant son assassinat).

Alors voilà. Pas très drôle, comme histoire. Mais elle fait vraiment partie de la grande Histoire de Berlin. Ici, tout le monde la connaît. L’assassinat de Karl Liebknecht (tué d’une balle dans la tête lui aussi) et de Rosa Luxemburg a inspiré le poète Paul Celan. Je crois que si je devais présenter Paul Celan, cela me prendrait un billet entier. Très résumé : c’était un poète mélancolique, dépressif (il est notamment connu pour sa Todesfuge – sa fugue de la mort, donc bon…moyennement joyeux l’artiste). Disons-le, il a des raisons d’être triste, Paul Celan. Ses parents, juifs roumains, sont morts pendant la Seconde Guerre mondiale. Lui a survécu à un camp de travail forcé. Après avoir trainé sa peine des années durant dans toute l’Europe, il se jeta du pont Mirabeau (coucou Apollinaire) en avril 1970 et mourut dans la Seine. Il est notamment connu pour cette célèbre phrase (qui reflète toute une génération, les survivants de l’impossible) : Niemand zeugt für den Zeugen – Personne ne témoigne pour les témoins. Tragiquement vrai à l’époque d’après 1945.

Mais il faut que je m’arrête. Je suis intarissable sur Paul Celan. C’est un personnage fascinant. Même si tristes, ses poèmes sont beaux. Un prof de littérature contemporaine allemande de la fac avait passé un semestre à nous décortiquer sa vie et ses oeuvres. Un incroyable souvenir. Le genre de cours où l’on reste scotché devant sa feuille à noter chaque mot. Bref. Revenons à Rosa Luxemburg. Le poème de Paul Celan Du liegst est assez étrange (ne vous attendez pas à ce que je le traduise, j’en serais parfaitement incapable). C’est une succession de mots et d’allusions à l’assassinat de Rosa Luxemburg. Même l’hôtel Eden s’y invite. Pour les germanophones, allez donc le lire, il vaut le coup d’oeil. (très sincèrement, sans l’interprétation de mon prof, je n’aurais jamais pu faire le lien avec Rosa Luxemburg).

Ici à Berlin, Rosa Luxemburg est encore présente. Des rues et des places portent son nom. Une station de métro. Je me souviens d’une histoire, il y a quelques années. Des berlinois avaient certifié avoir trouvé dans les sous-sols de la Charité (le grand hôpital de Berlin) le corps de la révolutionnaire (reconnaissable de part une de ses jambes plus courte que l’autre). Plus tard, cela s’est révélé être faux. Le bruit autour de cette affaire traduisait l’importance de Rosa Luxemburg dans les esprits berlinois. L’importance, aussi, de l’Histoire et de cette mémoire collective qui fait ce que nous sommes. L’Histoire, les légendes, les récits familiaux, les poèmes de poètes disparus. C’est tout cela, une ville. Et c’est Berlin.

 

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