Woman in Gold

Ici, il fait triste et gris. Derniers jours de janvier et on aimerait (en tout cas, j’aimerais) ouvrir les yeux et découvrir des montagnes de neige, de véritables couloirs de neige (des buildings de neige !), comme à Washington actuellement. Ou bien comme dans ces romans de la littérature russe, vous savez, Anna Karénine, Guerre et Paix, La fille du capitaine ou, mieux encore, Le docteur Jivago (!!).

C’est donc le moment de raconter des histoires, autour de la cheminée, au creux d’un bon fauteuil, bien au chaud. Bref. Vous l’aurez compris. Il est temps de parler cinéma (en plus, nous sommes dimanche !).

Il y a deux films allemands que j’aimerais beaucoup voir. Celui sur le premier résistant à Hitler, Johann Georg Elser (retenez bien ce nom !) et celui sur Fritz Bauer, le juge qui voulait voir Eichmann (à l’origine de la Solution finale !) face à des juges, face à l’Allemagne, le juger, lui faire avouer ses crimes, pour de nouveau, pouvoir être fier d’être allemand. Malheureusement, ma trépidante vie estudiantine (autrement dit, cette passionnante activité qui consiste à rester clouer derrière son bureau des heures entières – qui a dit que les étudiants passaient leur vie à ne rien faire?) m’a empêchée de me glisser dans un cinéma ces derniers mois. Mais promis, je vous prépare une véritable montagne d’articles sur la résistance allemande au nazisme. Incroyable sujet. Trop peu abordé. Beaucoup, beaucoup de choses à dire (le mois prochain, j’essayerai de parler de la Rose Blanche et des Geschwister Scholl – sortez vos mouchoirs, âmes sensibles s’abstenir).

Mais la Seconde Guerre mondiale est (encore, oui je sais !) au programme aujourd’hui. Plus précisément, la restitution des oeuvres d’art volées par les nazis aux juifs. Encombrant sujet pour certains pays. Toujours d’actualité aujourd’hui.

Woman in Gold

La femme en or. Voilà le nom que porte la Joconde de l’Autriche exposée jusque dans le milieu des années 2000 au Belvédère, à Vienne. Vous avez forcément déjà vu ce tableau, immense, (très) doré et ce visage un peu lointain, un peu triste. Elle est belle. À couper le souffle. Et tout cet or ! Pendant longtemps, le nom de cette femme au chignon très 1900 était inconnu. On l’appelait donc la femme en or. Oui mais voilà. Ce visage n’est pas une invention du génial Gustav Klimt (the peintre autrichien) mais celui d’une certaine Adèle.

Adèle Bloch-Bauer a été l’un des symboles de l’art autrichien pendant des décennies. Cette épouse d’un riche industriel juif viennois ne se doutait probablement pas, alors qu’elle posait pour le tourmenté Gustav Klimt, être la star du Belvédère plusieurs années après sa mort.

En 2006, le scandale éclate. Après une bataille juridique et un procès interminables, le verdict est prononcé. La femme en or n’appartient pas à l’Autriche. Sa véritable propriétaire est une juive d’origine autrichienne mais devenue américaine après avoir fui le nazisme. Maria Altmann, née Bloch. Elle n’est autre que la nièce de cette femme en or. Ce visage que le monde entier connaît, que les millions de touristes associent à l’Autriche, à Vienne, au Belvédère. Ce visage est celui de sa tante, Adèle. Mais que fait-il alors dans la capitale autrichienne?

Remontons le temps. Les nazis étaient des amateurs d’art (des ogres qui avalaient peintures et autres sculpture européennes, comme ceux des contes, ceux qui mangent les petits enfants). Les capitales qu’ils ont foulées de leurs bottes ont été pillées par ces haricots (comme les appelait Germaine Tillion dans l’Opérette à Ravensbrück, à lire, à lire !). Monuments Men a abordé ce passionnant sujet des pillages organisés et systématiques des grandioses musées européens par Hitler et ses acolytes. Göring, par exemple, cet étrange et terrifiant commandant en chef de la Luftwaffe, était justement connu pour piller oeuvres d’art et objets de valeurs. Son manoir, Carinhall (où l’on pouvait, dit-on, trouver des bisons – Hermann Göring cherchant à recréer la nature germanique dans son parc – oui, oui, oui), regorgeait de peintures, sculptures et autres, volés pour la plupart.

L’Autriche n’est pas en reste. Les familles juives autrichiennes voient leur salons pillés par des SS. Le Belvédère, grand et célèbre musée viennois, s’enrichit. La femme en or fait partie du butin.

La femme au tableau

« La femme au tableau » raconte donc l’histoire vraie de Maria Altmann qui, avec l’aide d’un avocat de ses amis (rien de moins que le petit-fils du compositeur Arnold Schöneberg !), tente de récupérer ce qui lui appartient, cinq tableaux peints par Gustav Klimt pour sa famille (dont sa célèbre tante Adèle toute d’or vêtue) qui sont alors accrochés dans les grandes salles du Belvédère. Nous sommes dans les années 1990/2000. On commence tout juste à parler de la restitution des oeuvres d’art volées. Des descendants ou témoins directs réclament leurs biens.

Oui mais voilà. Pour Maria Altmann, l’histoire est (légèrement) plus compliquée. La femme en or est la Joconde de Vienne. Dans le shop du Belvédère (vous savez, ces lieux où tout est trois fois plus cher qu’ailleurs et où, pourtant, les visiteurs se pressent comme s’ils allaient acheter l’original du Sacre de Napoléon ou de La Cène pour l’accrocher dans leur salon), on trouve le visage d’Adèle Bloch-Bauer décliné sous toutes les formes possibles et imaginables : foulards, magnets à frigos, posters, cartes postales, sets de tables, tasses, boîtes de chocolats et cuillères à café. Un journaliste autrichien rencontré à Vienne lors d’un premier voyage dans la capitale autrichienne est sans espoir. Personne ne vous laissera toucher à ce tableau, leur annonce-t-il. C’est comme si on demandait au Louvre, à Paris, à la France, de se débarrasser de La Joconde et de son éternel sourire mystérieux. Impossible. Impensable. Maria Altmann et Andy, son avocat, vont droit au mur.

Oui mais voilà. Se battre. Voilà le but de Maria Altmann, survivante, vieille dame très chic au caractère bien trempé et dont une grande partie de la famille a disparu dans les camps de la mort (Helen Mirren est juste incroyable dans le rôle !).

Le film est délicat. Par petites touches, on découvre la vie d’avant, celle de quand la vie était douce puis lorsque tout a basculé. Maria se marie, aime, rit. Le monde danse et Hitler assassine. L’oncle de Maria (veuf d’Adèle Bloch-Bauer, morte d’une méningite en 1925) a peur. Il quitte l’Autriche pour Prague, puis pour la Suisse. Il supplie son frère de l’imiter. Mais le père de Maria ne veut pas partir. Il est autrichien. Pourquoi l’Autriche, son pays dont il est si fier, serait-elle dangereuse pour lui et sa famille? Partir? Jamais ! Son frère est fou. Il verra, ils verront. Ils ont vu.

Beaucoup de familles juives ont réagi comme le père de Maria. Quitter son pays paraissait impensable et ridicule. Aujourd’hui, soixante-dix ans après, il est bien trop facile de se demander pourquoi diable la grande partie des communautés juives d’Europe n’a-t-elle pas fui aux États-Unis, en Palestine (pas encore d’Israël à l’époque) ou en Amérique du Sud avant la catastrophe, l’innommable. Après la guerre, on les compara même (atroce comparaison !) à des moutons que l’on mène à l’abattoir. Mais pouvait-on simplement prévoir l’impossible, penser à l’impensable, imaginer l’inimaginable? La famille Bloch reste. Maria et son mari (ténor autrichien) aussi. Mais la folie s’abat soudain sur l’Autriche et sur Vienne. Les juifs sont montrés du doigt, humiliés. Les voisins d’hier se transforment en une horde ennemie et grondeuse. La situation est terrifiante. L’impensable est donc arrivé. Des convois partent vers l’Est.

La famille de Maria est riche. Terriblement riche. Amateurs d’art, de musique et de beauté, leur appartement est un véritable musée. De plus, ils sont connus. Avant la guerre, raconte Maria au jeune avocat, des intellectuels, des artistes, les membres imminents de la haute société viennoise, se pressaient dans les grands salons illuminés. Ils admiraient le tableau, fait d’or et de mélancolie, le portrait d’Adèle Bloch-Bauer par Gustav Klimt.

On évolue dans le film comme si on évoluait à travers la mémoire de Maria Altmann. D’un côté, on suit les tractations difficiles, l’obstination de l’État autrichien (qui est montré sous un bien mauvais jour, avouons-le) à ignorer les demandes de Maria et de son avocat. Puis, à l’aide de flash-backs, on entre dans le passé. On découvre les nazis piller l’appartement, la fuite de Maria et de son mari vers les États-Unis. Le nouveau monde en Californie. La lointaine Europe ravagée.

« La femme au tableau » parle de l’histoire d’une famille juive détruite par la Shoah. Il parle du combat (toujours d’actualité) des survivants et des familles des victimes pour récupérer leurs biens. Il parle de Vienne. De l’Anschluss. De cette société dorée d’avant la guerre. De la prise de conscience du jeune avocat et descendant d’Arnold Schöneberg. Il parle du temps qui passe et de la tragédie vécue par des millions de personnes en Europe. Ce que cela signifiait être juif à cette époque. Il parle d’Histoire. Il mérite d’être vu !

 

Alors bon. Mes péripéties estudiantines m’ont empêché de vous parler, en vrac, de la mort de Louis XVI (le 21 janvier !), de la conférence de Wannsee (le 20 janvier – et je m’en veux terriblement, moi, la berlinoise !), de la condamnation à mort et du procès de Robert Brasillach (le 19 janvier !), de l’atterrissage grandiose de Jules Védrine sur le toit des Galeries Lafayette à Paris, de la National Hug Day (sérieusement?), de la journée franco-allemande…bref de beaucoup de choses mais je me vengerai sur mon emploi du temps !

N’oubliez pas de profiter de ce dimanche ! Bonne partie de construction de bonhommes de neige pour les chanceux parmi nous (y a-t-il des habitants de Washington?) ! Beaucoup de joie et d'(h)Histoire(s) !

3 réflexions sur “Woman in Gold

  1. Bravo, j’aime beaucoup ce tableau de Klimt dont je ne connaissais pas l’histoire. Dommage que je n’aie pas pu voir le film. Mais j’ai vu le tableau au Belvédère (il y a lontemps)…et le Jüdisches Museum de Vienne, qui m’a vraiment laissé un sentiment de malaise.
    Michel Tournier qui vient de nous quitter ne renierait pas l’allégorie de l’ogre mangeur d’enfants (Le roi des aulnes).
    Et pour ton futur article sur la résistance allemande au nazisme, je t’encourage à passer au Bendlerblock.

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