3 avril 1862: Victor Hugo publie ses misères

Il fait beau, terriblement beau. La météo parfaite pour s’installer au soleil et se plonger dans un livre. Glissons le nez dans la bibliothèque. Jetons un coup d’œil au calendrier. 3 avril ! C’est le moment de relire Les Misérables.

3 avril 1862 : Victor Hugo publie le premier tome des Misérables.

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Alors oui. Les Misérables, ça sonne cours de Français ennuyeux à mourir, dans une salle endormie, le nez errant au-dessus des pages d’une version abrégée (quelle horreur !) des misères de Jean Valjean. Ça sonne littérature rabâchée sans fin, surtout par les touristes étrangers. Le seul livre qu’ils connaissent, c’est celui-là. Les Misérables. Certains se promènent dans Paris, l’air scrutateur, le roman à la main, brandissant le livre comme un guide touristique littéraire, cherchant peut-être à apercevoir Marius Pontmercy rêvant à Cosette (histoire vraie, histoire vécue : un couple de retraités britanniques dans un bus vers Opéra. Ils avaient illuminé ma journée).

Revenons aux Misérables. Si vous pensez qu’il n’est que littérature, vous vous trompez sérieusement. Si vous ne l’avez jamais lu, ne nous cachons pas les yeux, c’est un terrible défaut (mais je vous aime bien quand même, merci de lire le blog, c’est trop gentil). Victor Hugo et sa fresque n’appartiennent pas seulement à la littérature, mais aussi à l’Histoire. Les Misérables s’inscrit dans le XIXème siècle triomphant, l’époque des injustices sociales, des amours impossibles (romantisme oblige), de la faim et du chômage, des enfants nés sans père (coucou Cosette), des enfants des pavés parisiens (coucou Gavroche) et des morts héroïques, par idéal ou par amour (coucou Éponine).

3 avril 1862

En désaccord avec le pouvoir en place, le grand Victor est condamné à traîner sa peine et son génie en-dehors de France. Terrible punition pour un écrivain qui s’est toujours considéré comme le représentant de son pays et de sa littérature (ce qu’il est). Son exil n’est guère lointain, Guernesey.

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Avouez qu’elle est magnifique !

Île anglo-normande, elle se dresse à quelques milles nautiques des côtes françaises. Loin de la scène politique, des rues parisiennes et des Hommes (du moins le croit-il), Victor Hugo écrit. Adèle, ses enfants et sa maitresse, Juliette Drouet (d’une fidélité légendaire) l’ont suivi. Ils supportent son mauvais caractère et respectent ses heures passées, debout (eh oui, pas assis !), à sa table de travail. Depuis les baies vitrées de son bureau, au dernier étage de sa maison, il voit la mer, et pourquoi pas, lors des jours de beau temps, la France, la Seine, Paris. Loin de son pays, Victor Hugo en est cependant proche par la pensée: il s’attelle à un roman essentiellement parisien, son plus célèbre, Les Misérables.

Cela fait longtemps qu’il l’a dans ses cartons. Plusieurs décennies. Un projet titanesque, raconter les misères sociales de la capitale. Nous sommes dans la deuxième moitié du XIXème siècle, les injustices sont grandes, les enfants travaillent, la majorité de la population meurt de faim, de maladies et de froid. En 1848, Victor Hugo imagine un roman sur les inégalités sociales, qu’il voulait intituler Les Misères. Il voyage, se documente, observe la vie, le monde, la société, fait de la politique, participe aux barricades et s’inspire, dit-on, de La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix (peint en 1830). Le jeune garçon, près de la liberté dénudée, n’est-ce pas le grand frère de peinture du futur Gavroche de papier?

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Où est Gavroche?

Oui mais voilà. La politique mange la vie de Victor Hugo, ainsi que ses projets. Sa fille Léopoldine meurt tragiquement avec son tout jeune époux, Charles Vacquerie, noyés dans la Seine en 1843 (soyons horriblement sans coeur : ce drame lui a inspiré ses plus beaux poèmes). Le temps rattrape Victor Hugo, donc. Et il fuit la France, chassé, en exil. Il erre en Europe, se retrouve à Jersey, puis à Guernesey. Là encore, les tragédies sont une grande source d’inspiration pour le plus célèbre écrivain / poète / (et j’en passe) français. C’est à Saint-Peter Port, dans sa grande maison de Hauteville House (à visiter ! à visiter !) qu’il s’enflamme et écrit ses plus beaux romans.

Ce sont des éditeurs bruxellois, Lacroix & Verboeckhoven (on pense à vous Bruxelles !), qui ont remporté le contrat. C’est un succès de librairie, un vrai phénomène. Lorsqu’en mai de la même année, les tomes suivants sont publiés, les gens patientent des heures devant les grilles des librairies, attendant l’ouverture (Harry Potter en huit mille fois mieux). Un mythe est né.

Les Misérables: plaidoyer pour l’Histoire

Alors bon. Je ne compte pas vous faire un cours de littérature, parler des figures de style, commenter les métaphores, démembrer le roman, le disséquer (quelle horreur !) et exhiber son squelette avec la joie perverse d’un professeur de Français l’année du Brevet (nota bene: j’aime beaucoup les professeurs de Français). Comment vous dire? Si je devais m’exiler sur une île (coucou Guernesey) avec un seul livre de ma bibliothèque, je choisirais, sans hésiter, Les Misérables. Car on y trouve véritablement tout. Il y a surtout (pour nous, passionnés que nous sommes) la grande Histoire qui passe, tumultueuse, comme un immense décor en toile de fond.

L’Histoire est partout, dans Les Misérables. À chaque page que l’on tourne, on la bouscule un peu, avec son grand manteau. Victor Hugo se targue même de rappeler certains faits à ses lecteurs et s’enflamme parfois dans de véritables essais historiques (avouons-le, revus à sa sauce – n’est pas historien qui veut). Il y a les personnages, de renversants personnages qui ont enchanté mes années lycées (et qui m’enchantent encore) : Jean Valjean, bien sûr. Cosette. Marius. Les Thénardiers. Javert. Fantine. Éponine. Mais en réalité, ce ne sont pas eux, qui font le livre. Le héros des Misérables, c’est Paris. Paris et ses rues, ses ruelles, ses maisons, un peu penchées, un peu miteuses, cette misère qui grouille et cette pauvreté scandaleuse que Victor Hugo dénonce à travers son roman. Le héros des Misérables, c’est l’Histoire. On y découvre Napoléon, Waterloo, la Monarchie retrouvée, le général Lamarque et les barricades (on y vient !).

Victor Hugo est loin, terriblement loin (enfin, n’exagérons rien) de la France. Alors il semble se rattraper à son Histoire de France, s’en regorge, la déroule, y plante son décor, ses personnages. Il se fait témoin de son temps, lisez-le comme un livre témoignage, comme un livre romantique, comme un livre réaliste, comme un plaidoyer politique, comme des mémoires nostalgiques.

L’émeute parisienne de 1832 au coeur du roman

Il y a beaucoup de choses « au coeur » des Misérables. Il serait d’ailleurs interminable de les énoncer tous. Mais les barricades et Marius, et Enjolras (ah ! Enjolras !) y tiennent de grands rôles. Nous sommes en 1832. Au mois de juin. Il fait chaud. Les Républicains tentent alors de renverser la Monarchie de Juillet. Paris se couvre de barricades. Bain de sang. Morts. Deuil. Calme retrouvé. Et tout recommencera bientôt (résumé sous forme de télégramme).

Les Républicains sont en force, à Paris. Ils cherchent par tous les moyens à prendre le pouvoir. La mort d’Évariste Gallois (coucou Vivien), brillant mathématicien (républicain !) lors d’un duel échauffe les esprits. Oui mais voilà, rien ne se passe. L’opposition veille la mort d’un autre: celle du Général Lamarque.

Jean-Maximilien Lamarque est un général d’Empire. Il fut présent aux grandes batailles et pendant les Cent-Jours. C’est un fidèle de Napoléon Ier (donc, un grand homme pour Victor Hugo, éternel admirateur du premier Empereur des Français). Sa mort est une excuse pour l’insurrection. Nous somme le 5 juin 1832 et le Général Lamarque se meurt (du choléra). Fervent républicain, fidèle bonapartiste, il est devenu le symbole d’une nouvelle génération: les émeutiers de juin 1832 (donc de Marius Pontmercy).

Le convoi funéraire se transforme en une véritable manifestation, les émeutiers s’élancent vers le cortège, c’est le chaos (regardez donc Gavroche qui court !). Du 5 au 6 juin, Paris s’enflamme. Les opposants se sont retranchés dans le quartier Saint-Merri, derrière une barricade (le nombre de barricades qu’a vu Paris jusqu’à ce jour est proprement hallucinant). Louis-Philippe, alors en vacances, remonte sur la capitale, appelle la garde nationale, lui ordonne de charger. Le bilan est incertain. Personne ne s’accorde sur le nombre exacte de morts. Le chiffre oscille entre 20 et 90. Paris est en état de siège. Puis tout se calme. On condamne. Et on oublie. Qui se souvient des émeutes parisiennes de juin 1832?

Pendant ce temps là, dans Les Misérables. Éponine et Gavroche sont morts. Ainsi qu’Enjolras. Marius a été sauvé par Jean Valjean qui s’est enfui par les égouts, portant sur son dos (quel homme !) l’amour de Cosette, blessé et inconscient.

Au cimetière du Père-Lachaise, un monument aux morts, se dresse, aux victimes de l’insurrection de juin 1832. On aimerait y trouver le nom d’Éponine. Pourquoi pas de Gavroche. Et de ces étudiants rêveurs, mis en scène par Hugo, qui ont enflammé la capitale avant de mourir par idéal.

 

 

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