Le mythe Anastasia

Le 30 avril 2008, les résultats des laboratoires américains tombaient, mettant un point final à une longue histoire. Les restes trouvés un an auparavant lors de fouilles dans une forêt russe étaient bien ceux du tsarévitch Alexis et de l’une de ses soeurs. 2008, c’était hier. Pourtant, c’est une date historique dans le sens où elle met fin à un mythe qui persistait depuis 1918 et qui persiste encore chez certains rêveurs. Une véritable histoire policière, un roman historique comme on en fait plus. Appelons-le, le mythe Anastasia. 

Dernier portrait impérial

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Portrait de famille – Anastasia est tout à droite

Anastasia Nikolaïevna Romanova était la fille du dernier tsar de toutes les Russies, Nicolas II. Personnage insignifiant, ou du moins considéré comme tel, le deuxième (et dernier) Nicolas du trône de Russie est entré dans l’Histoire pour une raison spectaculaire et tragique: il fut assassiné le 17 juillet 1918 avec son épouse Alexandra (née Alix de Hesse-Darmstadt) et ses cinq enfants: Olga, Tatiana, Maria, Anastasia et Alexis.

Anastasia est une enfant comme on en faisait beaucoup, à l’époque, dans les grandes dynasties. Rêveuse, toute de robe blanche et de cheveux, elle joue à la balalaïka (comme dans Pasternak !), danse sur le parquet ciré en entrainant ses soeurs au rythme du phonographe qu’elle écoute sans cesse en écrivant des poèmes. Élevée dans le cocon doré d’un monde qui n’existe plus, elle semblait destinée à une vie toute tracée faite de bals, de thés dansants, de longues ballades à traineau dans la neige et de somptueuses robes de tulle et de soie. Une princesse pour faire rêver les petites filles (et les plus grandes aussi). Semblait-il. Car voilà. La vie d’Anastasia s’est arrêtée à 17 ans à Ekaterinburg, aux côtés de sa famille.

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Arrêtons-nous un instant. Pourquoi une fin si tragique pour la famille impériale? La Russie est en guerre ainsi qu’une grande partie de l’Europe et du monde. Nous sommes en 1917 et Lénine débarque à Saint-Petersbourg (vous vous imaginez la suite). On dit que l’Allemagne est derrière ce retour sans grande pompe mais qui fera grand bruit dans l’Histoire. L’Allemagne qui, las de combattre à l’Ouest et à l’Est sait qu’il lui faut déstabiliser la Russie. Mais que faire? En permettant à un certain révolutionnaire russe réfugié à Zürich (lieu d’exil des anarchistes et autres révolutionnaires de l’époque – lisez donc Les Thibault, de Roger Martin du Gard) de traverser l’Empire allemand et de le mettre dans un bateau en partance pour la Russie. Lénine fit ce qu’on attendait de lui, alors. Il mit la pagaille. Les révolutionnaires n’avaient pas besoin de la guerre. Il leur fallait donc l’arrêter pour pouvoir mener à bien leur propres révolutions internes. On arrêta donc les morts (sur le front, parce que cela recommença une fois l’armistice signée), on signa le traité de Brest-Litovsk (je vous en parlerai un jour, vaste sujet) et la révolution se fit. On destitua le tsar qui abdiqua. On l’enferma. On l’humilia (rien de comparable à Marie-Antoinette mais enfin tout de même). On le fusilla. Rideau.

Et Anastasia dans tout ça?

L’histoire est triste. Certes. Comme elle l’est souvent, avouons-le. Mais que vient faire Anastasia dans tout ce drame? Qu’à-t-elle de plus que les autres? C’est là que l’Histoire s’efface pour laisser parler la légende.

L’Histoire, c’est cela aussi. Des faits, des photos, des écrits et des légendes. Sans ces historiettes, égrainer des dates serait bien triste. Avouons-le, cela ajoute un peu de piquant (j’entends déjà les grincheux). Très rapidement après l’assassinat des Romanov, la ville d’Ekaterinburg fut reprise par les « blancs » (tsaristes) et la rumeur enfle. Il est murmuré qu’Anastasia, la jolie et rêveuse Anastasia serait vivante. La légende s’installe. La jeune grande-duchesse aurait-elle été protégée, sauvée in extremis…

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Qu’est donc devenue, Anastasia?

L’histoire (et l’Histoire) ne s’arrête pas là. Elle reprend quelques années plus tard, à Berlin (eh oui, Berlin: quelle ville !). Un soir de février 1920, il fait glacial près du Landwehrkanal, dans la capitale allemande. Le vent souffle, comme souvent et s’engouffre, frigorifiant les passants. Une jeune femme se penche au-dessus de l’eau, se jette, tombe. Un policier la sauve de la noyade. Une noyade voulue. Un suicide? On lui demande ses papiers. Elle n’en a pas. Qui est-elle? Elle ne le sait pas. D’où vient-elle? Elle ne parlera pas. Faute de preuves et parce qu’elle semble perdue, un peu folle, on l’amène dans un asile psychiatrique. Folle, oui, sûrement. L’Histoire, la science, la raison, tout le monde s’accorde là-dessus, ou presque. Sa ressemblance avec la Grande-Duchesse Anastasia est frappante. Des témoins, des proches de la famille impériale, ayant grandi avec la petite Grande-Duchesse, affluent à l’hôpital berlinois. Certains la reconnaissent, maintiennent dur comme fer que c’es elle, une survivante, une miraculée. On l’appelle Anna Anderson. Elle ne parle ni russe, ni français, ni anglais (langues parlées par tous les membres de la famille impériale). Elle n’a pas d’éducation, parle beaucoup, se souvient, étrangement, de beaucoup de détails que seuls des proches du tsar peuvent connaître.

Loin de moi l’idée de croire à cette légende (les faits, les faits, les faits – mantra d’une historienne-to-be). Il y eut beaucoup d’enquêtes et beaucoup de journaux. Beaucoup de femmes se déclarèrent comme Anastasia. Objet d’une rumeur grandiose, il était ensuite facile de s’engouffrer dans la brèche des rêves et des légendes.

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Anna Anderson – alias Anastasia Romanova

Anna Anderson, née probablement en Pologne à une époque incertaine, mourut en 1984 aux États-Unis, après des années d’incertitude et de mystère. Sur sa tombe, il est inscrit un titre qu’elle n’a jamais eu mais qu’elle croyait porter: Son Altesse Impériale, Anastasia. Il existe encore aujourd’hui des gens pour la croire. Les rêves sont tenaces.

L’Histoire et les experts ont jugé. Le 30 avril 2008 s’inscrivit le point final d’une longue histoire. Les tests ADN ont confirmé que Nicolas II, Alexandra, Olga, Tatiana, Maria, Anastasia et Alexis furent bien tous assassinés, le 17 juillet 1918, à Ekaterinburg. Rétablis par le gouvernement russe, l’Église orthodoxe les honorent comme martyrs.

Hitler et son bunker

J’ai cherché une excuse pour ne pas parler de lui, de la Seconde Guerre mondiale (encore). On m’a déjà dit, j’en parle trop. Oui mais voilà. Le 30 avril 1945, Adolf Hitler se suicida dans son bunker berlinois, en compagnie de sa toute jeune épouse Eva Braun. Étant berlinoise depuis tant d’années, et spécialisée dans la Seconde Guerre mondiale (ma dark side), je ne pouvais pas passer sous silence un évènement qui termina, avec d’autres, plus d’une décennie de terreur européenne et mondiale. Le 29 avril, peu après minuit, Hitler épousa Eva Braun, sa maîtresse qu’il comblait de cadeaux (tout en déportant juifs, résistants, tziganes et j’en passe). Depuis plusieurs jours, Hitler se cache dans son bunker, avec ses fidèles dont notamment sa secrétaire, Traudl Junge (c’est grâce à ses mémoires justement, Dans la tanière du loup que l’on connaît les derniers instants du monstre européen – à lire, à lire, à lire ! édifiante lecture). Hitler sait que la partie est perdue. Les Alliés ont libéré des camps, ont détruis certaines grandes villes d’Allemagne. Ils marchent vers Berlin. Beaucoup ont abandonné le Führer, seul les plus fidèles (autrement dit, les plus fous) ne l’ont pas quitté.

Hitler a distribué à ses collaborateurs et à ses secrétaires de petites fioles de poison. À table, racontera Traudl Junge plus tard, on ne parle que d’une seule chose: comment mourir? Un coup de poignard? S’empoisonner? Croquer la capsule de poison cachée dans une molaire? Déprimant débat qui montre l’ampleur de la chute. Vers 14h30 le 30 avril 1945, Hitler et Eva Braun s’enferment dans leur appartement. Elle s’est empoisonnée. Lui s’est tiré une balle dans la tête. Le monstre est mort. Mais le monde ne le sait pas encore. On fait disparaître les corps en y mettant le feu. Magda Goebbels, épouse du chef de la propagande hitlérienne, empoisonne ses six enfants (dont les prénoms commencent tous par la lettre H) avant de se suicider. La mort de Hitler poussa beaucoup de nazis convaincus de faire de même.

71 ans après, un mémorial aux juifs victimes de la Shoah a été construit à l’emplacement même du bunker hitlérien. On raconte qu’une autoroute souterraine coupe Berlin. On raconte qu’Hitler se serait enfui en Argentine. On raconte beaucoup de choses, trop peut-être. Car, tout comme le mythe Anastasia, c’est une histoire pas si lointaine qui déchaîne beaucoup de passions. L’historien, dans ces cas là, se transforme en détective, une sorte de Sherlock Holmes, de Hercule Poirot (perso, j’ai toujours préféré Miss Marple) qui démêle le vrai du faux sans oublier les légendes.

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