20.05.1882: le bruit de la guerre

Depuis juin 2014, nous commémorons le centenaire d’une guerre qui traumatisa plus de la moitié du globe. Discours, couronnes de fleurs, costumes noirs et panoplie de mines affligées (pour ceux qui vivraient loin de toute actualité – chanceux que vous êtes ! – non, les tranchées de Verdun ne feront pas connaissance avec le rap).

1914-1918 sont des dates inscrites en lettres de feu dans les mémoires, les livres d’Histoire, les monuments aux morts et les grands cimetières sous la lune du continent européen. 1914-1918, ce sont des millions de morts, de différentes nationalités, tombés au champ d’horreur (coucou Jacques Brel), des vies fauchées, des veuves toutes de noir vêtues, des gueules cassées qui terrorisaient les enfants et des ressentiments nationaux qui menèrent, dit-on, à une autre guerre, pire encore peut-être, sur l’échelle des morts et de l’inhumanité. Ceux de 14 (coucou Maurice Genevoix) pensaient pourtant avoir fait la der des der.

20.05.1882?

220px-Franz_Joseph_1898
François-Joseph d’Autriche, plus connu sous le nom de « Franz, le mari de Sissi ! »

Mais pourquoi parler de ce samedi de mai 1882? Quel est le rapport avec 14-18? (questions purement rhétoriques, j’y viens !).
Il devait faire beau, sûrement, à Vienne, ce jour-là. La capitale austro-hongroise resplendissait sous le soleil. Peut-être une brise un peu fraiche balayait-elle la ville, la Hofburg, les cafés, la Stephansplatz et le Prater encore vide de sa célèbre grande roue. Les habitants vaquent à leurs occupations en ignorant peut-être la présence de trois têtes couronnées dans Vienne. Sa Majesté François-Joseph Ier, Empereur d’Autriche, Roi de Hongrie (etc et j’en passe) reçoit le Kaiser Guillaume Ier et le Roi d’Italie, Umberto Ier. Au programme, une sombre histoire de paix et de guerre.
1871 n’est pas très loin. La Prusse d’alors s’était battue contre la France une année entière. Cette défaite française avait poussé à la destitution du dernier des Bonaparte, Napoléon III. Les troupes prussiennes s’installaient alors à Versailles, dans la Galerie des Glaces, et proclamaient Guillaume Ier, Kaiser de l’Empire allemand (Kaiserproklamation). La France perdait son Empereur, l’Allemagne découvrait son Kaiser, que de symboles !

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C’est le bonhomme en blanc, en bas des marches qui nous intéresse !

Inutile de le préciser, pour les Français, se fut une humiliation. Les « casques à pointes » poussaient le vice jusqu’à proclamer leur Empereur chez Louis XIV (les murs vénérables du château de Versailles virent entre 1871 et 1918 de vieux messieurs à cannes et chapeaux refuser d’entrer dans la grande galerie du Roi Soleil, car, c’est bien connu, tout est perdu, sauf l’honneur !).

C’est maintenant qu’un certain Otto von Bismarck entre en scène. On le déteste ou on l’admire (ou bien les deux), mais il ne laisse pas indifférent, ce prussien aux allures de grand seigneur moustachu et martial.

bismarck
Le « bonhomme en blanc » du tableau précédent

Bismarck est donc celui qui a fait la guerre à la France en 1871. Malgré la victoire prussienne et la proclamation impériale de Guillaume Ier, il est inquiet. L’esprit revanchard des Français ne lui plait guère. Maintenant que l’Empire allemand est sur pieds, mieux vaut éviter les conflits (ce qui est un comble de sa part !). Pour lui, le grand ennemi, c’est la France. L’épisode boulangiste (googlez Georges Boulanger) plutôt revanchard ne l’avait guère rassuré. Et si la France préparait sa vengeance? Si elle cherchait à récupérer cette fameuse Alsace-Lorraine?
En 1879, l’Empire allemand signe un traité de « prévention de paix » avec l’Autriche-Hongrie (forçant ainsi François-Joseph Ier à rompre ses relations diplomatiques avec Paris). Assuré de la neutralité britannique, Bismarck pense avoir pris ses dispositions envers la France. Son but est simple: isoler diplomatiquement son voisin d’Outre-Rhin.
Mais le monde rétrécit. La mode est aux colonies. C’est à qui accumulera le plus de terres extra-territoriales. Les britanniques sont à la tête d’un Empire. La France s’en approche. L’Empire allemand, car tout nouveau sur la scène internationale, a du mal à suivre la cadence.

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Hercule Poirot? Non, Umberto Ier, roi d’Italie

L’armée française pose le pied en Tunisie en 1881. L’Italie, qui la convoitait aussi, se sent en danger, prend peur, cherche vers qui se tourner, quelqu’un de fort, tiens, pourquoi pas l’Allemagne? Malgré sa mésentente avec l’Autriche-Hongrie (long passif territorial et historique), Umberto Ier, Roi d’Italie, se rapproche du traité signé en 1879. Bismarck voit une nouvelle manière de mettre la France de côté, il réunit alors les trois monarques à Vienne.
Le 20 mai 1882, donc, la Triplice (appelée aussi Triple-Alliance) est signée.

Un an plus tard, la Roumanie s’y glisse aussi, secrètement.

1882: un pas vers 1914-1918?

Il serait probablement très aventureux de ma part d’écrire que 1914-1918 est le résultat de 1882. Mais nous l’avons tous appris en classe, la Première Guerre mondiale est notamment le résultat de jeux d’alliances. En 1907, la France s’allie avec la Russie et le Royaume-Uni, c’est la Triple Entente (en 1914, l’Italie rejoindra les Alliés et déclarera la guerre alors à l’Allemagne en 1915).

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Les protagonistes de la Première Guerre mondiale ou le jeu des Sept Familles – dans le camp de la Triple Alliance, je voudrais…

 

La fin du XIXème siècle s’apparente dans nos esprit avec la Belle Époque, la Révolution industrielle, Pasteur, Victor Hugo (pour la groupie que je suis) et j’en passe. C’est aussi les inégalités sociales, le travail des enfants et les livres de Charles Dickens. Sur le plan politique, c’est la grandeur d’Empires immenses qui semblent vouloir s’étendre à l’infini.  Mais c’est aussi les prémices d’une guerre mondiale. Des pays qui se préparent à jouer à la guerre en signant des traités de paix.
Le 20 mai 1882, c’était le printemps à Vienne. Nous étions samedi. Le monde, encore, tournait à peu près rond. Des guerres d’une telle ampleur, l’Histoire n’en avait encore jamais rencontrées. Ces traités et ces alliances, ce sont des pas, comme les autres, vers l’escalation de haine et de provocations, d’ententes, de coups bas, d’isolements diplomatiques, de guerres coloniales, de pouvoir et de batailles de couloir.
Il était une fois, un Empereur, un Kaiser et un Roi qui se rencontrèrent, un samedi, à Vienne. Avec leurs uniformes, ils jouaient à la guerre. Parmi eux, un seul fut témoin du conflit. François-Joseph, qui vécu assez longtemps pour voir l’Empire austro-hongrois s’effondrer sans panache, en même temps qu’un monde à jamais disparu.
Il faisait sûrement beau, ce 20 mai 1882, dans la fière capitale austro-hongroise. Peut-être, au loin, entendait-on, le bruit de la guerre.

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