Le zouave et l’Arménie

Un zouave à Paris

Pour démoraliser un peu plus les Parisiens (et le Nord de la France), ici, il fait beau. Terriblement, insolemment beau. Un ciel bleu digne de la soeur Anne dans Barbe-Bleue et des températures sahariennes (j’exagère peut-être un peu). C’est un Berlin estival qui nous accueille chaque matin. On longe les parcs, les See (les lacs qui peuplent la capitale allemande), les marchands de glaces, les terrasses des cafés et l’envie nous prend: s’allonger sur l’herbe, dormir, ne plus bouger (avant de réaliser tristement que les vacances sont encore loin).

Fin de l’annonce météo (pour ceux qui ne le savaient pas encore, I’m in love with Berlin).

Si je vous parle beau temps, c’est que j’ai envie de vous parler de pluie (…?). Et plus particulièrement, du zouave du Pont de l’Alma (coucou Vianney et Jean-Damien). Pour les grincheux ou les précis, aucune date-souvenir aujourd’hui (attendez les prochains jours, on s’approche du 6 juin !).

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Avant la pluie

Dans les journaux, tout le monde en parle, du zouave du Pont de l’Alma. Une sorte de grenouille et son échelle. Si le zouave à les pieds dans l’eau, branle-bas de combat, Paris se transforme en Titanic. Rassurez-vous et n’écoutez pas les Cassandre (j’assume mon prénom) et autres oiseaux de mauvais augure: Paris ne coulera pas. Car Paris fluctuât nec mergitur, autrement dit: Paris est battue par les flots mais ne sombre pas.

 

À l’origine, ils étaient quatre. Quatre soldats pour soutenir le pont, le lourd pont de l’Alma. Aujourd’hui, il n’y en a plus qu’un, un zouave, mais quelle célébrité ! Dès qu’il pleut à torrent, que les présentateurs météo s’inquiètent, que les journaux du soir dépêchent des envoyés spéciaux, on se tourne vers lui comme un seul homme. On l’ausculte, on l’observe. Lors de la grande crue de 1910 (l’une des plus graves qu’aie connue Paris), l’eau de la Seine avait presque entièrement recouvert la statue, signe d’inondation. Et pour cause, les Parisiens s’étaient alors déplacés en barques dans les grandes artères haussmaniennes.

Zouave, quézaco?

Pendant longtemps, le mot zouave s’apparentait pour moi à l’expression: Arrête de faire le zouave ! dont les parents sont souvent friands, surtout lorsqu’ils tentent de discipliner leur progéniture dans les lieux publics ou lors de grandes cérémonies. « Un zouave » revêtait des allures de réprimande, un mot auréolé de mystères, un peu rigolo quand même, comme les fameuses insultes du Capitaine Haddock.

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Les zouaves chargent à droite de l’image

L’Histoire, c’est aussi une affaire des mots (nous y reviendrons en fin d’article, d’ailleurs). Zouave est le nom d’une tribu kabyle. Mon dictionnaire me dit que c’est une « unité d’infanterie légère appartenant à l’armée d’Afrique ». Leur uniforme est reconnaissable. Rouge et bleu. Ample. Ils portent un fez, une veste courte, des guêtres, des jambières, un pantalon bouffant et une large ceinture.

 

Ils se battirent en Crimée (1853-1856, sous Napoléon III) et se remarquèrent notamment lors de la bataille de l’Alma qui fut une victoire français, anglaise, turque et piémontaise le 20 septembre 1854 contre l’Empire russe (vous aurez donc compris pourquoi le zouave campe sur le pont de l’Alma et non pas sur le Pont-Neuf).

Qu’en est-il du zouave, aujourd’hui, en juin 2016? Ses pieds et ses mollets sont sous l’eau. Le Musée d’Orsay a été fermé, le Louvre évacué. On tremble pour la Joconde et pour la Tour Eiffel.

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Après la pluie – lors des inondations de 1910

Du haut de son pont, le zouave observe la Seine, veille sur Paris. Nonchalant, appuyé sur son fusil, il semble las. Les quais sont inondés. Mais Paris fluctuât nec mergitur. Vieux, très vieux, il connaît ses classiques.

 

 

 

 

L’Allemagne et le génocide arménien

J’aurais peut-être dû commencer par cette histoire là. Hier, 2 juin 2016, le Bundestag allemand a voté à presque l’unanimité la reconnaissance du génocide arménien par l’Allemagne. Pourquoi est-ce important?

En 1915, alors que la guerre tonnait encore, l’Empire ottoman déporta environ 2 millions d’arméniens dans un but de purification ethnique.

Le 24 avril 1915, les intellectuels arméniens sont arrêtés puis emmenés sans explication. Déportés en Anatolie, ils furent massacrés. Le reste de la population mourut de faim, de soif et de violence, parqué dans des camps de concentration dignes de ceux qui couvriront une partie de l’Europe quelques années plus tard.

Le génocide fut relativement peu évoqué au cour du siècle. Confrontée à la paix, l’Europe ferma les yeux lors des traités de Sèvres (1920), puis de Lausanne (1923). Enfin, le génocide qui s’installa de 1933 à 1945 en Europe balaya le martyr des Arméniens dans les mémoires.

Aujourd’hui, vingt-neuf pays ont reconnu les massacres de 1915-1923 comme un génocide (dont la France en 2001). La Turquie, elle, proteste. L’ambassadeur turc à Berlin a d’ailleurs été rappelé par son gouvernement. Il y a cent ans, peut-être, cela aurait-il déclenché une guerre. Heureusement, nous sommes en 2016, les tractations politiques continueront malgré tout. Le geste de la Turquie est symbolique, en signe de protestation, l’ambassadeur est rentré à Ankara pour, probablement, revenir bientôt.

Confrontée à une grosse immigration turque, la position allemande était compliquée et délicate. Reconnaitre ou ne pas reconnaitre? Après tout, pour certains, ce n’est qu’une bataille de mots. Mais les mots sont au centre de tout (et surtout de l’Histoire).

Arrêtons-nous d’ailleurs un instant. Génocide. Nous y sommes presque habitués, dans nos XXème et XXIème siècles barbares. On le met à toutes les sauces, on le lit dans les journaux. Pourtant ! Quelle horreur cachée derrière ces quelques lettres. Commettre un génocide, c’est exterminer systématiquement un groupe ethnique, racial ou religieux pour le simple fait qu’il existe.

Alors, non. Ce n’est pas seulement un mot parmi d’autres.

Reconnaître un génocide, c’est commémorer, effectuer un travail de mémoire. Reconnaître que ces millions de morts (que ce soit en Arménie, au Rwanda, et dans tous les lieux où ont été commis des génocides – malheureusement déjà bien trop nombreux) ont été exterminés, qu’ils ont été déportés dans le but de les faire disparaître à jamais. Pour le simple fait qu’ils existent. Génocide, somme toute, est un mot débordant de haine.

Alors, ne faisons pas comme avec Lord Voldemort (génération Harry Potter). N’ayons pas peur des mots. Le Bundestag allemand a reconnu hier le génocide arménien. Certains diront qu’il est déjà bien trop tard, que ces gens sont morts depuis plus de cent ans, que reconnaître leur extermination 101 ans après, c’est beaucoup trop. Mais il n’est jamais trop tard pour effectuer un devoir de mémoire. Jamais.

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