Une interminable journée

Le 6 juin 1944, les Alliés débarquèrent sur les côtes normandes.

Le débarquement de Normandie, c’est, en vrac:

  • plusieurs milliers de morts
  • des bombardements
  • le début de la libération de la France
  • le début de la fin pour l’Allemagne
  • des milliers de civils tués (notamment par les bombardements)
  • une date marquée au fer rouge dans les mémoires (sans que l’on sache véritablement ce qui s’y est passé)
  • des commémorations annuelles depuis 72 ans

Le 6 juin mérite donc largement un billet (attention ! article fleuve !)

Prélude 

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De Gaulle et Giraud ou un exemple parfait d’hypocrisie diplomatique

L’idée d’un débarquement sur le continent européen trottait déjà dans la tête des Alliés bien avant le 6 juin 1944. Le projet fut mis sur la table à Casablanca, en janvier 1943. À l’Hôtel Anfa, Churchill et Roosevelt discutent avenir  dans des fauteuils en rotin. Staline a décliné l’invitation. De Gaulle promène sa haute taille et son mauvais caractère dans les jardins où se déroulent les négociations. Il ne voulait pas venir, mais Churchill a insisté (il l’a menacé en réalité). Ce qui agace l’homme de Londres, ce n’est pas tant la présence de Roosevelt (les deux hommes ne s’apprécient pas) mais bien plutôt  celle d’un certain Henri Giraud. Ce sont deux Français à la détermination farouche. Leur but est le même: libérer la France de l’Allemagne nazie. Pourtant, ils ne s’aiment pas. De Gaulle accuse Giraud (à raison) d’être sympathisant de Vichy. Giraud accuse notamment De Gaulle d’être réfractaire à l’autorité (ce en quoi il n’a pas tort). Giraud est à Casablanca en tant que Gouverneur de l’Afrique du Nord et de l’Afrique occidentale française, invité par les Américains (ce qui n’est absolument pas une carte de visite valable pour De Gaulle). Une partie de la Résistance intérieure se réclame de son autorité, un comble pour l’homme du 18 juin qui s’estime le chef légitime de la Résistance depuis son départ pour Londres en 1940.

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Roosevelt en sandwich entre Giraud et De Gaulle (sans oublier Churchill et son chapeau)

À Casablanca pourtant, devant les photographes, Giraud et De Gaulle se serrent maladroitement la main. Churchill et Roosevelt les y ont obligés, comme deux enfants turbulents. Le coup diplomatique est réussi. Les deux résistances à l’Allemagne nazie en France « se réunissent ». Roosevelt et Churchill veulent aussi marquer une certaine hiérarchie entre les opposants au Troisième Reich. Les puissants, ce sont eux. Giraud dépend de Roosevelt ; De Gaulle de Churchill. Ils font ce qu’on leur demande (même si De Gaulle est un rebelle né).

À Casablanca donc, on discute avenir. Débarquer sur le continent européen apparaît comme une action de grande envergure. En 1943, l’Allemagne nazie s’effondre doucement. Elle n’a pas encore perdu mais n’a toujours pas gagné. Bref, tout est encore possible.

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10 juillet 1943 – les britanniques débarquent en Sicile

En 1942 déjà, les Alliés avaient débarqué en Afrique du Nord. En juillet 1943, quelques mois seulement après la conférence de Casablanca, a lieu le débarquement en Sicile (Opération Husky). Ce sont des opérations à succès. Mais parce qu’elles ont lieu loin de Berlin, loin du centre névralgique du Reich, elles ne font guère vaciller Hitler et ses troupes. La symbolique pourtant, est grande. Les opérations Torch (Afrique du Nord en 1942) et Husky ont pu avoir lieu. L’Allemagne nazie n’est plus une forteresse infranchissable. Les Alliés ont posé un pied dans la fourmilière.

À Casablanca déjà, Roosevelt avait émis l’idée d’un débarquement plus au nord de l’Europe (en France, par exemple…) mais Churchill avait refusé. La campagne d’Italie des Alliés est lente. Ils perdent des hommes et du temps. Il devient bientôt nécessaire d’organiser un nouveau débarquement, en Europe de l’Ouest, cette fois. Ce sera l’opération Overlord.

C’est à Washington en novembre 1943, soit moins d’un an après la conférence de Casablanca, que l’on décide d’un débarquement en France. La date est même choisie: ce sera le 1er mai 1944. Staline (le grand absent de Casablanca) accepte l’idée. Pour lui, ouvrir un nouveau front à l’Ouest allégerait la pression à l’Est, donc en Union Soviétique. Les Alliés se sont donc mis d’accord (ce qui est déjà un exploit en soit). En décembre de la même année, un certain Dwight Eisenhower est choisi pour diriger l’opération Overlord.

Opération Fortitude

Dernier prélude avant le 6 juin 1944: l’opération Fortitude. Les Alliés cherchent à tous prix l’effet de surprise. Pour éviter un remake des « Oies du Capitole », ils montent donc de toutes pièces une opération de désinformation destinée aux Allemands.

Le but de cette opération est double. Faire croire qu’un débarquement aura lieu dans le Nord-Pas-de-Calais ou en Scandinavie (Norvège). Et les convaincre que, si débarquement il y a, son but est de faire diversion pour attendre d’éventuels renforts.

Tous les moyens sont bons pour berner les Allemands: agents doubles (dont le courage est immense !), nouveaux codes secrets, fuites diplomatiques ainsi que bombardements sur les prétendues futures zones de débarquement dans le Nord-Pas-de-Calais (avec plusieurs centaines de victimes civiles innocentes, mais passons). La veille du 6 juin, l’opération continue. Les Alliés font encore croire à un débarquement dans le Nord, faisant sauter certains lieux stratégiques ou larguant de faux parachutistes (regardez le film Le jour le plus long !).

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The Longest Day

Les Allemands avaient deviné que le débarquement aurait lieu le 6 juin. Ils avaient réussi à capter et déchiffrer le fameux (tellement fameux !) premier vers de Verlaine: Les sanglots longs des violons de l’automne…. Le Nord de la France fut mis en état d’alerte mais pas la Normandie (énorme erreur allemande, due probablement à la certitude que leur Mur de l’Atlantique tiendrait les Alliés à distance).

Overlord – 6 juin 1944

Le débarquement du 6 juin 1944 s’est fait par la mer mais aussi par les airs. Alors que l’énorme flotte alliée quittent les ports britanniques dans la nuit du 5 au 6 juin 1944 (environ 6000 navires de transport et 2000 bâtiments de guerre), les parachutistes sont déjà à l’œuvre en Normandie. Leur mission est de préparer le débarquement imminent, prendre certaines positions (comme des ponts) ou des secteurs particuliers.

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Le mannequin de Sainte-Mère-l’Église

Lorsque je parle des parachutistes du 6 juin 1944, je pense à ce célèbre soldat américain, John Steele, dont le parachute s’accrocha au clocher de Sainte-Mère-l’Église et qui fit le mort pendant plusieurs heures avant qu’un Allemand ne vienne le décrocher. Aujourd’hui encore, un mannequin est accroché au clocher en souvenir de cette histoire, une parmi beaucoup d’autres dans la folle journée du 6 juin.

Revenons sur les côtes !

Cinq plages furent choisies pour débarquer:

  • Sword Beach – britannique (seule plage où des commandos français débarquèrent: les hommes du commandant Kieffer)
  • Juno Beach – canadienne
  • Gold Beach – britannique
  • Omaha Beach – américaine (la plus célèbre, surnommée bloody Omaha du fait du nombre ahurissant de morts: entre 3000 et 5000 morts en quelques heures, cela dépend des sources)
  • Utah Beach – américaine

Le mauvais temps a retardé le débarquement qui devait avoir lieu le 4 juin. La tempête préoccupe Eisenhower qui ne veut pas repousser l’opération indéfiniment (certains parlaient alors d’attendre deux semaines pour que le temps soit au beau fixe – le débarquement de Provence n’a certainement pas eu le même souci météo). Le mauvais temps joue pourtant dans le camp des Alliés. Les Allemands doutent d’une opération d’envergure par la mer alors que la Manche vient tout juste d’essuyer une tempête spectaculaire. On annonce une accalmie de deux jours environ au-dessus des côtes normandes et les Alliés prennent le risque de prendre la mer.

Le 6 juin 1944, donc, vers 6h30 du matin, cinq divisions américaines, canadiennes et britanniques commencent à courir vers la plage. Certains mourront noyés, emportés par le poids de leurs bardas ou blessés par une balle ennemie. Réfugiés dans les blockhaus, les Allemands tentent de repousser les Alliés à la mer, tout en demandant des renforts. La Wehrmacht tient bon, malgré le peu de troupes et l’effet de surprise. À Omaha Beach, la catastrophe est évitée de justesse (c’est d’ailleurs aussi pour cela que c’est la plage la plus célèbre du débarquement).

Une fois sortis de la plage, les soldats doivent prendre position, prendre des villes, des ports (comme Ouistreham qui fut le spectacle d’une véritable bataille de rues, menée par le seul commandant français du débarquement, Philippe Kieffer), avancer dans les terres.

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Célèbre photo de Robert Capa

Le bilan du 6 juin 1944 est lourd. On estime à 2500 environ le nombre de civils tués (en une seule journée !) et près de 10 600 pour les Alliés. Les pertes allemandes frôlent les 10 000 morts. Soit environ 20 000 en seulement 24 heures (en seulement 24 heures !)

La Normandie porte toujours aujourd’hui (après tout, nous ne sommes que 72 ans après) les marques du débarquement. Que ce soient les fameuses plages, les cimetières aux milliers de croix blanches (à voir absolument !), les blockhaus détruits encore enfouis dans les dunes et le sable, les plaques, les drapeaux, les monuments aux morts, les histoires à raconter et les musées éparpillés dans le paysage normand. Signe de libération (ou le premier pas vers la libération), le 6 juin 1944 est aussi le début d’un déluge de feux. Des villes furent incendiées et détruites, rasées de la carte (Saint-Lô, Caen et j’en passe). Des civils disparurent sous les bombes, les vengeances et les combats.

Le 6 juin 1944, ce sont des soldats, venus parfois d’un autre hémisphère (pensons aux Australiens ou aux Néo-Zélandais) qui, la peur au ventre, se risquèrent dans l’eau glacée de la Manche en direction de la plage. Ils coururent, le souffle court, vers une mort proche.  Ceux qui survécurent au débarquement, parcoururent la France, libérèrent Paris, puis traversèrent l’Allemagne. Certains entrèrent les premiers dans les camps de la mort.

Le 6 juin 1944, ce sont des résistants qui captèrent le deuxième vers de Verlaine, l’oreille collée à la radio et quittèrent leur maison pour aider au débarquement. Ce sont aussi des civils qui n’eurent guère le temps de réaliser ce que tout cela signifiait.

Le 6 juin 1944, ce sont aussi des Allemands (ou des Tchèques enrôlés de forces pour construire le Mur de l’Atlantique) ne croyant pas à cette opération Overlord, coincés dans leur blockhaus face à la mer noire de navires de guerre et que l’on oublie souvent, Outre-Rhin.

Aujourd’hui, le 6 juin 1944, ce sont de grands cimetières, immenses. Des croix blanches à l’infini avec vue sur la mer. Des commémorations avec de moins en moins de survivants. Des bougies, des discours et des couronnes de fleurs.

Il y a 72 ans aujourd’hui, ce fut pour certains le début ou la fin d’une interminable journée. The Longest Day – le jour le plus long.

 

 

 

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