24 juillet 1923 ou la revanche turque

Toujours aussi chaud par chez nous. C’est une météo à flâner au bord de l’eau et à déguster des grillades (les Allemands sont les Américains de l’Europe – autrement dit, pros du « BBQ« ). Mais l’ambiance est morose. Le soupir nous prend à la gorge. Encore ! La fusillade dans un centre commercial munichois a laissé l’Allemagne ébahie. Est-ce possible, ici, de ce côté du Rhin? s’interrogent certains journalistes incrédules. Questions et photos font la une de tous les journaux. Fleurs, bougies, grandes phrases et larmes stupéfaites envahissent la toile et la télévision. À force, l’optimisme va finir par nous lâcher.

J’ai (sincèrement) essayé de trouver un sujet moins déprimant. Pari peu réussi. Les murmures des grincheux envahissent déjà mon bureau: l’Histoire est triste. Détrompez-vous ! L’Histoire peut être très drôle. Même si je ne trouve aucun exemple concret à vous présenter pour le moment…(mais ne faites pas vos Saint Thomas). Pas ma faute en même temps si la communauté humaine s’obstine à se faire la guerre.

Aujourd’hui, donc, je vais vous parler d’un traité de paix, et pas de n’importe lequel ! Le dernier qui fut signé après la Première Guerre mondiale.

24 juillet 1923: le traité de Lausanne

C’est à Lausanne, en Suisse, donc en pays neutre, que le dernier traité de la boucherie de 14-18 fut conclu. Le chemin pour y arriver fut long et compliqué. Expliquons-nous (je vais essayer de comprimer tout cela – souhaitez moi bon courage).

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La photo des manuels d’Histoire

L’armistice fut signée le 11 novembre 1918 (à Rethondes), marquant le point final à une guerre interminable. Quelques mois plus tard, le 18 janvier 1919, la Conférence de Paix de Paris ouvrit la valse des traités et autres guerres diplomatiques qui occupèrent l’Europe et les États-Unis jusqu’en 1923.

Il s’agit alors de rappeler au monde et à l’Histoire qui est vainqueur et qui est vaincu. Pour la France, cette victoire a une haute valeur symbolique: il s’agit de laver l’humiliation de 1871, lorsque les Prussiens acclamèrent leur Empereur dans la Galerie des Glaces (Kaiserproklamation). 

Georges Clémenceau insiste pour que les accords de paix soient signés en France. Après tout, c’est le paysage français qui paya le plus lourd tribu en terme d’horizons à jamais transformés par la guerre. Certains insistèrent (les Allemands, les Britanniques et les Américains – quasiment tout le monde, en fait) pour que les discussions de paix aient lieu en pays neutre, tiens, pourquoi pas la Suisse, ses montagnes et son air pur. Mais Clémenceau resta intraitable (et il savait être têtu). La presse française monta au créneau (expression historique soit-dit en passant), la population s’activa, protesta. Les traités seront français ou ne seront pas. Jusqu’à Lausanne (l’explication vient, c’est tout le sujet de l’article) en 1923, les traités furent donc français.

Vous avez dit Empire ottoman?

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Pour situer (merci Gallica !)

C’est un pays que l’on oublie un peu, lorsque l’on parle de la Première Guerre mondiale (du moins en France). On pense Verdun, Chemin des Dames, Somme. On s’imagine les tranchés et ces grands cimetières sous la lune, au nord de la France. On pense rarement « Empire ottoman ». Pourtant, il fut bien impliqué dans la guerre. Vous devez tous avoir déjà entendu parler des fameuses « Dardanelles » – bataille mémorable qui confronta l’Empire ottoman aux troupes françaises et britanniques du 25 avril 1915 au 9 janvier 1916. Grande victoire ottomane, elle vit périr beaucoup de soldats alliés comme ottomans. Petite pensée à un lointain oncle Louis à la grande moustache surnommé « l’oncle-Louis-des-Dardanelles » si bien que, petite, je le pensais prince d’un pays lointain que je ne savais pas situer sur une carte (ce qui est, malheureusement, toujours le cas aujourd’hui). Terrible bataille qui entra dans la mémoire collective: « on avait fait » les Dardanelles comme « on avait fait » Verdun.

L’Empire ottoman, donc, vous l’avez sûrement compris, était du côté de l’Allemagne. Immense et étendu, les Alliés se le partagèrent dès 1915, jouant les frontières au poker (j’exagère bien sûr !). Les Accords Sykes-Picot, signés à Londres en pleine guerre (en mai 1915, donc) départagèrent l’Empire ottoman pourtant pas encore vaincu, entre la France et le Royaume-Uni. De leur côté, les britanniques promettaient (en même temps !) monts et merveilles au peuple juif (un état en Palestine) et à l’émir de la Mecque (un royaume pan-arabique). La situation était pour le moins compliquée.

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Géographie du traité de Sèvres – L’Histoire c’est aussi beaucoup (beaucoup) de cartes

L’Allemagne perdit la guerre et l’Empire ottoman aussi. C’est là qu’intervint le traité de Sèvres (nous arrivons bientôt à Lausanne, courage !). Conclu le 10 août 1920, il dépeçait l’empire, octroyant des mandats à la France (Liban et Syrie) et au Royaume-Uni (Palestine et « Mésopotamie »). La Grèce récupéra une partie de l’Anatolie. Les Kurdes et les Arméniens gagnèrent chacun un État. Le sultan signa.

Une histoire de traité comme tous ceux signés depuis 1919 en somme. Mais c’est là que tout se complique. Jugeant les clauses humiliantes et injustes, un certain Moustafa Kémal, officier (vétéran des Dardanelles !), ne l’accepte pas. Il entre alors en dissidence et organise une rébellion. C’est la guerre d’indépendance turque qui commence (officiellement, on date son début à 1919 – mais ce serait vraiment trop long et compliqué à expliquer).

Le but de Kémal? Fonder une nouvelle nation turque (et non plus ottomane). Admirateur de Lénine et d’ailleurs aidé par la Russie communiste, il lutta avec ses partisans (les bien nommés « kémalistes ») contre les occupants, c’est-à-dire, les français, les italiens et les grecs ainsi que contre le sultan et son gouvernement.

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Moustafa Kémal

Il croit en une nation, une République, il croit en une Turquie, grande et indépendante. Aidé financièrement par la Russie bolchévique, donc, les kémalistes gagnèrent de nombreuses batailles, prenant les Alliés par surprise. Il est vrai que c’est la première fois qu’un pays vaincu refuse un traité. La Russie y trouve aussi son avantage (elle ne fait pas cela par grandeur d’esprit, bien sûr). Après des accords signés à Moscou, elle obtint la récupération des territoires déclarés « arméniens » lors du traité de Sèvres. Peu à peu, les puissances alliés renoncent à leurs provinces. Seule la Grèce tient bon (mais sera chassée définitivement par les kémalistes).

Le 11 octobre 1922, un nouvel armistice est signé entre les Alliés et les Turcs victorieux. Ils peuvent maintenant imposer (ou du moins, discuter) leurs conditions. À l’intérieur, les choses bougent aussi. En novembre 1922, le sultanat est abrogé. Moustafa Kémal atteint alors son objectif.

Ouf ! Nous y sommes presque. Vous suivez? Partons pour Lausanne !

Les Turcs veulent donc un nouveau traité. Après la guerre, place aux diplomates. De longues tractations diplomatiques commencent alors. Les Turcs imposent un traité choisi par eux. Pas question de faire comme les autres vaincus de 1914-1918. Pas question non plus de signer quoique ce soit en France. Ils veulent un pays neutre. Ce sera la Suisse.

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Château d’Ouchy, à Lausanne, où fut signé le traité

Le 24 juillet 1923, à Lausanne, au château d’Ouchy, c’est le grand jour ! Moustafa Kémal  est reconnu par les Alliés, ainsi que son gouvernement installé à Ankara (et non plus à Constantinople – et oui, à l’époque, pas encore d’Istanbul !). Les Alliés toutefois ne lâchent pas leur possessions au Moyen-Orient et la Turquie reconnait la perte des pays nés de l’ex-Mésopotamie (Irak, Syrie, Liban, Palestine, etc). En échange toutefois, l’Arménie et le Kurdistan perdent leur indépendance.

Enfin, le traité de Lausanne marque le début d’un interminable « nettoyage ethnique ». Près de 2 millions de Grecs habitant l’Anatolie sont chassés et envoyés en Grèce (qui voit sa population augmenter de plusieurs millions d’un seul coup). Beaucoup de ces « Grecs » ne parlaient que turc et n’avaient jamais mis les pieds dans leur pays d’origine. Moustafa Kémal croyait à l’homogénéité d’un État, plus précisément, d’une nation. Légitimés par le traité de Lausanne, ces « nettoyages ethniques » sont considérés comme inévitables pour éviter des conflits incessants entre différentes population. L’Histoire les a oubliés et c’est bien dommage.

Le 29 octobre de la même année, celui que l’on appellera plus que « Atatürk » (qui signifie, si je ne me trompe « le Père des Turcs ») fonde la République de la Turquie.

Dernier traité de l’après Première Guerre mondiale, le traité de Lausanne tourne une page d’Histoire, marquant la fin d’une époque, enterrant à jamais le monde d’avant 1914. Le monde moderne est en route !

 

 

 

 

 

3 réflexions sur “24 juillet 1923 ou la revanche turque

  1. Le monde moderne, et ses crises à venir. Beau sujet pour une uchronie: et si l’empire ottoman n’avait pas été démantelé ? Il se serait probablement effondré tout seul, plus tard, mais la carte du Moyen-Orient ne serait pas celle d’aujourd’hui. Et les guerres non plus. Merci Cassandre de nous faire ainsi réfléchir.

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    1. Merci pour ces deux très intéressants commentaires qui ouvrent à de grands débats, Mortimer ! La face du monde aurait certainement changée, l’Histoire du XXème siècle et la situation géopolitique actuelle aussi.

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  2. Que serait le monde d’aujourd’hui si l’empire ottoman n’avait pas été démantelé, en tout cas pas comme cela ? Si les turcs n’avaient pas choisi (mais avaient-ils le choix) de s’allier aux allemands ? Merci Cassandre de nous faire ainsi réfléchir.

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