3.10.1990: et la parenthèse se referma

Un mois de silence, c’est long, je l’avoue. Mais la vie estudiantine est impitoyable, croyez-moi. On se croit en vacances et une pluie de mémoires à rendre nous dégringole sur le dos. Pire que le crachin londonien. Un véritable déluge d’heures passées devant son ordinateur (coucou Archibald !), déluge digne de celui qui a englouti l’Atlantide (oui, j’ai souvent tendance à l’exagération).

Si je n’ai rien écrit depuis le 25 août (honte à moi !), cela n’a malheureusement rien à voir avec une plage du bout du monde et un bronzage phénoménale (je ne bronze pas anyway – à blâmer: un arbre généalogique qui s’est perdu dans les grandes plaines slaves, là-haut). Archibald, mon ordinateur donc, n’a pas voulu me lâcher d’une semelle. Pour ne rien vous cacher, nous avons été au bord du divorce lui et moi cet été. La pomme de la discorde étant un grand soleil et une envie de farniente désespérée. Mais passons !

Je relis ces deux paragraphes et je réalise le nombre incroyable de parenthèses semées un peu partout (jetez un coup d’oeil au titre). Soyez ouverts d’esprit ! Il y a des gens qui pensent en parenthèses.

Attaquons-nous à octobre ! Nous sommes le 3 octobre et ici, c’est un jour férié. La pluie s’est invitée, ainsi que les feuilles virevoltantes et un grand vent (le vent de l’Histoire?). Berlin, l’Allemagne !, est en fête. Aujourd’hui, c’est le jour de la fête nationale allemande.

J’entends déjà certains questionner (note à ceux qui savent: jouez la surprise, merci):

Mais que s’est-il passé le 3 octobre? Pourquoi le 3 octobre? Quel 3 octobre d’ailleurs? De quelle année? Pourquoi fêter son pays en octobre, quelle idée incongrue, il ne fait pas beau, c’est l’automne (qui n’est pas la plus sexy des saisons, quoique), bref, c’est bof bof convenons-en.

Tout cela mérite éclaircissement !

Quand l’Allemagne s’invite (encore !) dans l’Histoire européenne (et mondiale)

À croire que l’Allemagne aime bien faire parler d’elle. Nous sommes le 3 octobre 1990 et les caméras du monde entier se tournent (encore) Outre-Rhin. Une star de l’Histoire comme on en fait plus.

Si réunification il y a eu, c’est parce que le 9 novembre 1989. Revenons-y rapidement.

Le 9 novembre 1989, patatra !, le mur de Berlin s’effondre et l’Histoire avec lui. Le monde est ébahi et regarde passer en boucle, sur sa télévision, bien au chaud au creux de son canapé, les images d’Est-Allemands dansant sur cette barrière pourtant réputée infranchissable (enfin presque, certains y sont parvenus) et qui séparait les deux Allemagnes depuis le 13 août 1961.

Ce mur immense qu’à force de le voir, on avait considéré comme indestructible, une frontière qui séparerait deux pays bien distincts à vie et dont l’Histoire commune paraîtrait toujours plus lointaine avec les années. Après tout, le monde a la mémoire courte. On s’habitue à tout, même aux murs. Alors, lorsque le 9 novembre 1989, il fut pris d’assaut, on réalisa. L’Histoire tourne. Et c’est dans un véritable chaos que les évènements s’accélérèrent.

On regarde le calendrier, on se dit, bon après la chute du mur, la réunification tombe sous le sens. Et bien détrompons-nous !

La chute du mur est un choc en soit. Mais cela ne fait pas disparaître la RDA. Elle existe encore, elle est bien là, ainsi que ses habitants, son gouvernement corrompu et ses décisions mi-indépendantes mi-dépendantes de l’URSS de Gorbachev. Après tout, les troupes soviétiques, fortes de près de 500 000 hommes (si je ne me trompe, ce qui est bien possible, j’ai un réel problème avec les chiffres), encerclent encore ce Berlin-Est devenu mythique par son mur et son allure de lieu infranchissable et « infranchi » (je sais, ça ne se dit pas, mais bon, voilà, hein !), loin de toute modernité et du american way of life. Et croyez moi, le communist way of life semblait beaucoup moins rigolo. Il y a encore cette peur que les troupes soviétiques entrent dans Berlin Est et tentent de remettre bon ordre. Après tout, l’URSS avait déjà donné l’ordre une quarantaine d’années auparavant, le 17 juin 1953 (bilan: beaucoup de victimes). Bref, vous l’aurez compris, rien n’est moins sûr. D’autant que la RDA joue les matamores économiques depuis toujours. On la croit industriellement au climax. Pourquoi voudrait-elle se réunifier avec la RFA?

Oui mais voilà. Économiquement, rien ne va plus en RDA. La santé, d’ailleurs, n’a jamais été au beau fixe. La faillite est proche, imminente. La « grande Allemagne de l’Est » qui a pourtant fêté avec un faste grandiose son 40ème anniversaire, est à une phalange du précipice, du point de non retour. Je vous épargne les explications économiques (très égoïstement, je me les épargne aussi beaucoup).

De plus, depuis la chute du mur, l’exode des Allemands de l’Est vers l’Allemagne de l’Ouest est massif. Il vaut mieux vivre à l’Ouest, plus attractif (ils ont Coca-Cola et McDo !) et moins pauvre. Maintenant que cette impressionnante frontière ne se dresse plus entre les deux Allemagnes, rien n’est plus facile. Au tout début de 1990, près de 2000 personnes par jour traversent la frontière pour ne plus jamais revenir. Oui mais voilà. Déjà que la RDA ne va pas bien, si tout le monde s’en va, c’est la catastrophe. Autant creuser sa tombe, préparer la cérémonie et le buffet de l’enterrement.

Enfin, l’Ouest en profite. L’URSS semble avoir de bonnes dispositions, « pour une fois » murmurent certains. La place de Gorbachev est vacillante. Les dirigeants de l’Allemagne de l’Est sont de vieux bonhommes indécis et tremblants (j’exagère quand même un peu).

Pour l’international, il est temps de mettre un point final à cette question allemande, ce problème allemand qui traîne sur les bureaux présidentiels depuis 1945. C’en est assez, maintenant, de l’Allemagne. On en parle trop, c’est fatiguant. Clôturons l’affaire et qu’elle rentre dans le rang, bien tranquille, comme les autres pays européens.

Les tractations se mettent en place. Je vous passe les réunions interminables. Imaginez-vous le Brexit mais à l’envers, en 1990 et avec un passif historique beaucoup plus lourd. D’un point de vue administratif par contre, cela revient au même : de longues réunions, des dîners tardifs, des lobbying dans les couloirs, des murmures, des promesses non tenues, bref, vous vous imaginez.

Le 30 janvier 1990, Gorbachev annonce qu’il ne s’opposera pas à une réunification allemande. Coup de tonnerre. Le grand chef de l’URSS (le dernier d’ailleurs, on comprend aussi pourquoi) jette l’éponge, s’incline face à l’Histoire et la volonté des Hommes.

À Ottawa, le 13 février 1990, les tractations officielles commencent entre les quatre Alliés de la Seconde Guerre mondiale (qui occupent encore l’Allemagne de l’Ouest) et les deux Allemagnes. Car voilà. Les vainqueurs de 1939-1945 conservent encore des droits sur le pays vaincu et humilié. Si changement il doit y avoir, rien ne se fera sans l’accord des Alliés. Les réactions diffèrent :  les États-Unis soutiennent à fond. La Grand-Bretagne ne le sent pas trop. L’URSS est méfiante et son avis va et viens. La France, au début contre, appuie enfin l’unité.

Après des élections libres en RDA en mars 1990, c’est le 31 août de la même que le traité de réunification est signé. Le moment est historique. Depuis 1949, deux Allemagnes se faisaient face, ne se connaissent plus ou ne voulaient plus se connaître.

Dans la nuit du 2 au 3 octobre 1990, des centaines de milliers d’Allemands (d’Est ou d’Ouest) se massent en bas du Reichstag, regardant l’Histoire passer lentement, dans un long convoi, une immense procession dans cette ville qui en a déjà tant vu (inutile, j’imagine, de vous dire encore une fois, combien j’aime Berlin?).

À minuit, c’est une explosion de joie et de liesse. L’Allemagne est officiellement réunifiée. Les deux dirigeants des deux ex-Allemagnes chantent (faux) l’hymne allemand en bas de la porte de Brandebourg. Sur la Unter den Linden, les Champs-Elysées berlinois qui demeurèrent soviétiques pendant ces quarante ans, sont recouverts de stands où l’on distribue soda, chewing gum et autres plaisirs typiquement américains. C’est le monde et sa modernité qui déferlent soudain dans les grandes allées silencieuses et venteuses de Berlin Est.

Le 3 octobre 1990, à minuit, le monde s’arrêta de respirer. Un instant seulement. Juste pour pouvoir tendre l’oreille à la joie, la joie immense d’un pays dont la parenthèse interminable d’un divorce forcé se refermait enfin.

Il fallut écrire alors l’Histoire de ce pays tout neuf et pourtant ancien. Ancien de par tout ce qu’apportait l’Est et l’Ouest. Deux visions du monde qui furent parfois difficiles, après la grande joie de la réunification (Tag der deutschen Einheit), à assembler. Encore aujourd’hui, certains précisent: je suis d’Allemagne de l’Ouest / de l’Est. La nouvelle génération, celle d’après ce 3 octobre 1990 construit l’Histoire de ce pays ni nouveau ni ancien. L’Allemagne, telle que nous la connaissons aujourd’hui. L’Allemagne avec tout ce qu’elle entraine dans son sillage: la guerre, les guerres, le mur et les privations de certains, l’humiliation d’autres, la haine de quelqu’uns, les tragédies personnelles et la mémoire collective compliquée.

Mais voilà. Arrêtons-nous seulement à cela. Le 3 octobre 1990, la parenthèse se referma.

 

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