Budapest se souleva

Le coup de Trafalgar d’Archibald

Si je suis restée silencieuse depuis le 3 octobre (date de mon dernier article), cela n’a rien à voir avec une honteuse paresse estudiantine. Dimanche dernier, je vous avais préparé un bel article, long comme le Mississippi. Nous étions le 15 octobre, jour d’arrestation (122 ans plus tôt) d’un certain Alfred Dreyfus. Oui mais voilà. L’informatique et moi, visiblement, cela fait deux (j’assume le cliché de l’étudiante en Histoire poussiéreuse qui passe ses journées dans les allées sinistres d’archives peuplées de rats affamés).

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Ma réaction suite à la trahison d’Archibald  : désespoir level 5 (César découvrant son fils Brutus un poignard à la main)

Soyons clairs. Archibald (surnom de mon ordinateur pour les non-initiés) a poussé son dernier soupir justement ce jour-là. Malgré notre situation de crise estivale (nous avons failli divorcer), son mauvais caractère, son air borné et sa vieillesse, je ne pensais pas qu’il me ferait ce coup de Trafalgar (notez l’expression historique).

 

Des témoins de ce samedi 15 octobre 2016 certifient avoir entendu Archibald s’écrier: « Ne parlons pas de l’affaire Dreyfus » avant de rendre l’âme (il a ressuscité, rassurez-vous – j’aurai dû le baptiser Lazare). Rien n’est moins sûr. Quoique. Enfin bref. Pas d’affaire Dreyfus, pas de 19 octobre 1894. Silence forcé pour la bavarde que je suis.

Pour une fois, laissons de côté notre bulletin météorologique (il fait beau !) et voyageons un peu dans cette Mitteleuropa pas si éloignée géographiquement (et historiquement) de Berlin, plus particulièrement dans une capitale que j’aime beaucoup: Budapest !

Dans le top ten des villes qui ont été piétinées par le XXème siècle, Budapest est bien placée. Avec son parlement dentelé de rouge et de blanc, ses bains, son café Gerbeaud et sa langue orpheline, elle semble pourtant bien tranquille, indolente, les pieds dans le Danube qui court jusqu’à Vienne. Elle fait parfois (« beaucoup », ces derniers temps) parler d’elle, s’octroyant la une des journaux européens, voir mondiaux, pour des raisons, malheureusement, rarement glorieuses. Mais que voulez-vous, l’Histoire s’oublie vite.

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Budapest soixante ans après ou l’art d’allier photos de vacances et blog (merci Dominique Bouffange !)

Il y a soixante ans, Budapest se souleva, s’agita pendant quelques semaines, puis fut massacrée dans une sanglante répression telle que les soviétiques en avaient le secret. Plaçons le décor.

 

1956: une Hongrie communiste

Pendant la guerre, la Hongrie choisit le camp des puissances de l’Axe, autrement dit, de l’Allemagne nazie. Dès 1944, les armées soviétiques l’envahirent et s’installèrent officiellement en 1945. Comme dans tous les futurs pays à régime communiste à cette époque, il y eut des tergiversations, des élections (plus ou moins en règles) et des complots. Puis il y eut un point final à une Histoire mouvementée: en 1949, comme Outre-Rhin, la République populaire de Hongrie vit officiellement le jour. La situation était (à peu près) sous contrôle, l’économie en berne et les hivers très froids mais on se consolait, à Budapest comme à Berlin, Varsovie ou Prague, en se disant que c’était partout pareil. Les USA avaient bien renfloué les caisses de l’Allemagne de l’Ouest mais jamais des pays communistes n’auraient accepté de l’argent capitaliste. Enfin, bref.

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Joseph Djougachvili, alias Staline

Oui mais voilà. En 1953, rien ne va plus. Les ouvriers travaillent toujours plus et gagnent toujours moins. Le 5 mars, patatras !, Staline, le grand Staline, le moustachu terrifiant, mourut. On s’imagina que les régimes s’adouciraient. Un peu comme avec la Corée du Nord : le vieux dictateur disparu, on vit venir son fils, on pensa « ouverture ! » et il tua oncles et cousins tout en instaurant une ère glaciaire avec les « ennemis capitalistes ». Rien de nouveau sous le soleil.

 

En 1953, on rêva beaucoup.

En juin de la même année, à Berlin, des ouvriers protestèrent violemment contre l’augmentation des cadences de travail. La révolte qui s’était propagée dans la plupart des villes d’Allemagne de l’Est fut écrasée dans le sang. Bilan : un massacre.

Trois ans plus tard, en juin 1956, ce fut au tour des ouvriers polonais de Poznan de se soulever contre leur régime communiste. Ils furent écrasés eux aussi. Bilan : un massacre.

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Les polonais demandent du pain

En Hongrie, la situation est toute aussi chaotique. Khrouchtchev, successeur de Staline, fait les cent pas dans son bureau du Kremlin. Rakosi, dirigeant impitoyable de la Hongrie soviétique, a quitté le pouvoir, car trop « stalinien » aux yeux des rapaces qui lui tournent autour. On ose croire à un renouveau, à une détente, à un apaisement. On espère. Les étudiants, les journalistes, les intellectuels hongrois se retrouvent, discutent de l’avenir de leur pays. Ce sont les cercles Petöfi (placez cela dans un dîner ennuyeux pour épater votre voisin trop bavard, vous verrez, ça marche toujours, il en restera muet – je parle d’expérience – à moins que vous n’ayez un voisin / une voisine étudiant(e) en Histoire et spécialiste de cette période, dans ce cas là, sauvez-vous très vite, les étudiants d’Histoire, de Philosophie et de Sciences Politiques sont extrêmement pontifiants – là aussi je parle d’expérience).

 

« Budapest 23.10.1956  » n’est pas un soulèvement ouvrier comme ceux de Poznan ou de Berlin. Ce sont les étudiants, qui se rassemblent dans des associations, les écrivains, les philosophes, les historiens, les intellectuels qui protestent, emportant le pays avec eux. Le 23 octobre 1956, on décide, en soutien au soulèvement de Poznan, de déposer une gerbe de fleurs aux pieds du Général Josef Bem, héros national polonais et dont la statue trône à Budapest. Quelques dizaines de milliers de protestataires se retrouvent donc dans la fraicheur d’octobre, à piétiner, à chanter des chants interdits et à découper les symboles communistes sur les drapeaux. C’est l’insurrection. Le pays s’enflamme.

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Carcasses de chars soviétiques

Vers 21h (mon prof, cet obsédé des horaires exactes m’a contaminé), le régime communiste hongrois condamne les étudiants. La tension est palpable. Les premiers coups de feu sont échangés, un jeune homme s’effondre. Mais rien n’arrête la foule. À 21h30, une statue de Staline, monumental Staline, est mis à bas, jetée, piétinée, détruite.

 

La foule se dirige ensuite devant les locaux de la radio de Budapest. La protection de l’état, l’AVH (pas des gentils du tout du tout) ouvre le feu sur la foule. C’est la panique mais le soulèvement, malgré tout, ne s’arrête pas là. Les dépôts d’armes sont saccagés, on craint à la guerre civile.

Moscou s’inquiète mais n’intervient pas. Les journaux occidentaux ne réagissent pas ou mollement. Certains titres d’extrême-gauche s’insurgent contre ces étudiants révoltés. Comment peut-on vouloir la fin du paradis communiste?

Au même moment, la France, la Grande-Bretagne et Israël envahissent l’Égypte contre Nasser. C’est le chaos aussi sur les bords de la Méditerranée et de la Mer Rouge (mais ne compliquons pas les choses, restons à Budapest).

Dans la nuit du 23, le régime hongrois demande une aide militaire à Moscou. Les chars soviétiques entrent dans Budapest le lendemain. Mais la foule ne flanche pas. Le 25 octobre, ils se massent devant le Parlement (ce si joli bâtiment rouge et blanc), au bord du Danube. C’est l’ombre de la guerre civile qui plane sur la ville et sur la Hongrie. Des heurts à Budapest titrent les journaux français. Des conseils révolutionnaires se mettent en place, la résistance hongroise continue son travail de sape contre le régime. On brûle les bréviaires communistes (comprenez les œuvres de Marx ou de Lénine), on s’attaque aux soldats soviétiques. Le 28 octobre, un cessez-le-feu est signé.

 

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Imre Nagy (1896-1958)

La foule hongroise veut Nagy, le héros Nagy. Le gouvernement s’effondre. Imre Nagy, grand figure communiste dans son pays, forme une coalition le 1er novembre et annonce le retrait de la Hongrie du Pacte de Varsovie. Horreur ! s’écrie Moscou. Dans son bain, Khrouchtchev jette son canard en plastique soviétique. Trop c’est trop, ils vont voir de quel bois je me chauffe, ils vont se mettre au russe et fissa !

 

Le 4 novembre, l’Armée Rouge envahit Budapest. Près de dix divisions de chars s’attaquent à la résistance hongroise qui, sans jeux de mots, résiste avec héroïsme. Vous les connaissez tous, ces photos d’étudiants en pull et pantalons, cravates ou boucles brunes au vent se lancer, dans une course désespérée, en direction des chars. La répression soviétique fait près de 200 000 morts. Nagy, lui, finira pendu.

Aujourd’hui, nous fêtons les soixante ans de cette insurrection du désespoir qui se termina dans un flot de sang et de larmes. Khrouchtchev perdit toute crédibilité face à l’Ouest. Même les plus communistes des intellectuels occidentaux s’interrogèrent. Le massacre était-il pas inévitable?

En 1989, trente-trois ans après les évènements de Budapest, autrement dit une éternité sur l’échelle d’une vie (et un grain de poussière sur l’échelle de l’Histoire), la République de Hongrie fut proclamée un 23 octobre. La mémoire est faite de symboles et de commémorations. Souvenons-nous.

 

 

 

 

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