Mutinerie, révolte…et plus si affinités

La météo est maussade et les Berlinois aussi. Le ciel semble vouloir nous tomber sur la tête (par Toutatis !) avec l’insistance triste d’une chanson de Jacques Brel (coucou Le Plat Pays). J’ai reçu une véritable montagne de lettres pour Archibald qui se porte mieux, rassurez-vous. Son succès lui monte un peu la tête et il fanfaronne en me menaçant de se mutiner, mais à part cela tout va bien.

3 novembre 1918

Un grand cortège se forma dans les rues de Kiel. Nous étions dimanche. Un 3 novembre. Probablement qu’il pleuvait, une de ces pluies fines et drues, que l’on qualifie de petite mais qui vous noieraient un éléphant. Une de ces averses importées d’Angleterre, au même titre que le thé, les chapeaux et Shakespeare (j’ai failli mettre Bridget Jones et puis je me suis dit que ce blog devait garder un certain standing). Les hommes marchaient, encore en uniforme peut-être, certains en costume, avec leurs chapeaux melons et leurs chaussures de cuir, celles qu’ils mettent le dimanche pour écouter le sermon interminable du pasteur et pour boire une ou deux bières au Kneipe (bar) de Fräulein Paula (s’il y avait à Kiel, en 1918, une Fräulein Paula qui tenait un Kneipe, c’est pur hasard).

Ils se tiennent par le bras et avancent deux par deux avec l’air décidé. Spartacus défiant Rome. Marie-Antoinette en route vers l’échafaud. Bref. Vous visualisez.

Nous sommes à Kiel, donc. Quelque part là-haut, au bord de la mer. La flotte impériale se dresse sur le port. Les rues sont envahies. Nous sommes le 3 novembre 1918. La guerre, la grande, la première, la der des der n’est pas encore terminée. On se bat encore en France et en Belgique. Mais déjà gronde la révolution.

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« Nach Paris ! » (les départs vers le front en 1914)

Tout avait pourtant bien commencé. La guerre battait son plein. L’Empire allemand se portait plutôt bien. Les objectifs semblaient atteints. On avait crié nach Paris ! (vers Paris) en embarquant pour le front. Les généraux, les maréchaux, les chefs d’État-major, ces junker aux allures de Bismarck à triples mentons jouaient les matamores. L’Empire allemand gagnerait cette guerre, car l’Empire allemand est toujours victorieux.

Oui mais voilà. Les pronostics s’effondraient. Les armées reculaient. Les ennemis tenaient bon. À l’Est, le tsar était mort, la révolution s’installait dans un chaos monumental qui faisait frissonner toutes les têtes couronnées (ou pas) d’Europe. Mais l’Est évincé sur le grand échiquier de la guerre, on avait pu lui soutirer un accord de paix, certes honteux (Traité de Brest-Litovsk, je vous en parlerai un jour) mais intéressant pour les intérêts du grand deutsches Kaiserreich (empire allemand). Il y avait encore de l’espoir.

Certes la population criait famine. Dans les grandes villes d’Allemagne, des dépôts de pain avaient été fracturés. Depuis le front, les militaires en grand uniforme, leurs médailles aveuglantes sous le soleil, s’insurgeaient. S’ils perdaient cette guerre, ce serait la faute au peuple allemand qui aura mené, par son indiscipline, son pays à la défaite. Ils font bien ces généraux, de jouer les Cassandre car la chute est proche.

En octobre 1918, les armées allemandes sont défaites. Un armistice est déjà en projet. Pour beaucoup, la guerre est perdue, la grande Allemagne vaincue. Le gouvernement du Reich se prépare à sa fin. Mais les grand officiers veulent mourir les armes à la main.

Et c’est là que le 3 novembre 1918 fait son entrée.

C’est l’histoire d’une mutinerie, puis d’une deuxième, puis d’une révolte qui en fait était une révolution (it’s complicated)

Tout commence par une première mutinerie. Celle des amiraux. Le Kaiser et son gouvernement se préparent à la fin d’une longue guerre (comprenez: à la défaite). Mais les grands généraux et autres amiraux ne l’entendent pas de cette oreille. Pas question de se rendre car, c’est bien connu, tout est perdu sauf l’honneur (coucou François Ier).

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L’Amiral Scheer ou l’orgueil inutile (il prit sa retraite après le scandale de Kiel)

Le chef d’État-Major de la Marine, un certain Amiral Scheer, ordonna à sa flotte une dernière offensive contre les Britanniques, sans prévenir le gouvernement ni le Kaiser (qui commence doucement à paniquer j’imagine).

Entendons-nous bien. C’est une décision parfaitement inutile qui allait envoyer à la mort des milliers d’innocents.

Même si l’armistice n’avait pas encore été signé, la flotte allemande n’était certainement plus en état (mais l’avait-elle été durant la guerre?) de combattre la grande, la glorieuse, l’imbattu et imbattable (j’exagère toujours un peu) flotte britannique. D’autant plus que les Américains n’étaient pas bien loin non plus. Very bad idea. 

En prenant une décision à l’encontre de la politique de son gouvernement, Scheer & co., se mutinent eux aussi. C’est dans l’air du temps chez les officiers. N’acceptant pas l’humiliante défaite, accusant la population allemande de tous les maux (premiers balbutiements de la Dolchstoßlegende ou de la légende du coup de poignard dans le dos – oui je sais, c’est imprononçable), ils avaient dans l’idée de se battre jusqu’au bout.

Mais cette fois-ci, ce sont les matelots qui s’insurgent. L’idée d’aller mourir pour l’honneur les tente moyennement (et on les comprend). En 1917 déjà, ils avaient essayé de se rebeller contre les autorités mais sans succès. Cette fois-ci, ils estiment être dans leur bon droit, suivant les directives du gouvernement et refusant de suivre les ordres de leurs amiraux mutins (dans le sens de mutinés, bien sûr).

Si vous parvenez à me suivre jusqu’ici, bravo! Personnellement, je commence à perdre pieds dans mes explications (un café, s’il vous plaît).

Les 30 et 31 octobre 1918, les navires du port de Wihelmshaven refusent de lever l’ancre. Après plusieurs heures de tensions, les matelots mutinés cèdent, sont arrêtés (et voient leur espérance de vie se raccourcir soudain à mesure que le peloton d’exécution se rapproche).

Mais leurs camarades n’ont pas envie de les regarder mourir sans rien faire. Ils se retrouvent à Kiel, créent un conseil et sont rejoints par les ouvriers des chantiers navals. Tout ce petit monde descend dans la rue le 3 novembre et défile à travers la ville. C’est le cataclysme (coucou Sebastian Haffner – Allemagne, une révolution trahie – à lire, à lire !) qui s’installe, non plus une (voir deux) mutinerie(s) mais une révolte inattendue qui laisse le pays ébahi.

Les premiers jours de novembre défilent et la mutinerie s’étend à toutes les villes d’Allemagne. Les mouvements spartakistes (coucou Rosa Luxembourg) applaudissent à tout rompre. Le pays s’inquiète en regardant vers l’Est. Car la Russie des tsar aussi a connu une révolution, violente, sanglante, qui a vu mourir Nicolas II et sa famille et s’installer dans les dorures des palais centenaires les arcanes du Parti. L’Allemagne tremble. Ce sont les derniers jours de l’Empire.

À mesure que la révolte (révolution?) s’étend à l’Allemagne, elle prend de plus en plus des décisions à l’encontre des familles princières. Le Roi de Bavière fuit. Le Prince de Saxe aussi. Le Kaiser est amorphe à Spa (il se trouve en Belgique), lit que les Alliés demande son abdication, panique probablement. Certains Français extrémistes (coucou L’Action française) réclament à corps et à cris son extradition vers la France et son jugement (il est même question de peine de mort). On comprend l’inquiétude de Guillaume II.

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Scheidemann à une fenêtre du Reichstag

Le 9 novembre, c’est Berlin qui est touchée. Depuis le Reichstag, Scheidemann (futur chancelier) entend les revendications hurlées sous ses fenêtres. Peut-être a-t-il une pensée pour Louis XVI et Marie-Antoinette à Versailles ou bien, moins lointain dans l’Histoire, pour le dernier Tsar de toutes les Russies. Il sait, par ses informateurs, que le honni Karl Liebknecht a prévu de déclarer, vers 16h, la République socialiste d’Allemagne. Il s’agit de le prendre de vitesse. Scheidemann, ouvre alors sa fenêtre. Il n’a pas tout à fait encore terminé de déjeuner, il est 14h. Au cours d’une allocution il proclame la République allemande. Le Kaiser n’a pas encore abdiqué qu’il est déjà évincé de son trône.

Ouf, ce fut long et fastidieux.

On prête à Louis XVI ces mots: Est-ce une révolte? Non sire (aurait répondu un conseiller), c’est une révolution. Peut-être pourrions-nous les prêter à l’Allemagne stupéfaite, pas encore libérée d’une guerre interminable et qui vivait déjà, en novembre 1918, les affres de la révolution.

C’est cela l’Histoire. Une succession d’évènements à vous donner le tournis.

2 réflexions sur “Mutinerie, révolte…et plus si affinités

  1. Episode un peu moins connu: il y avait à l’époque quelques 15 000 Alsaciens et Mosellans dans la flotte impériale, dont une partie parmi les mutins de Kiel. Désertant pour rejoindre leur région natale, ils sont arrivés à Strasbourg, Metz, Mulhouse, Colmar etc. autour du 10 novembre 1918, rejoignant les Conseils de soldats et d’ouvriers qui venaient d’être proclamés. C’est ainsi que le drapeau rouge flotta sur la cathédrale de Strasbourg le 13 novembre. Ici comme ailleurs dans le Reich, règna la plus grande confusion sur fond de République des Conseils (Elsässische Räterepublik), ultime manoeuvre peut-être pour garder l’Alsace-Moselle dans le giron allemand. Les troupes francaises firent leur entrée triomphale à Strasbourg le 22 novembre (11 jours après la signature de l’Armistice, le temps pour les troupes et l’administration du Reich de repasser le Rhin), accueillies par une population en liesse: la Revolution n’aura été qu’une Farce.

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