Le premier des 9 novembres

[Petite parenthèse à l’heure américaine

Avouons-le, j’ai écrit cet article hier, encore dans l’expectative, le regard tourné vers l’Amérique. Le monde a retenu son souffle. Alors? Âne (symbole démocrate) ou Éléphant (républicain) à la Maison Blanche? J’imagine ne pas avoir été la seule à me précipiter aux nouvelles ce matin, armée d’un café bien noir, bien chaud, bien fort. Bon bon bon. Il y a sûrement beaucoup à dire mais disons que je me demande, parfois, ce que raconteront les historiens du futur (les historiens-to-be-to-be-to-be, etc.) sur nous et notre folle époque. Parenthèse refermée !]

Revenons à nos moutons et au 9 novembre.

Ici il pleut, il vente, il fait nuit tôt et les Berlinois attendent avec une certaine impatience l’ouverture des marchés de Noël (qui approche !): à nous les vins chauds (Glühwein pour les initiés) délicieusement fumants et les cornets d’amandes grillées pour oublier l’obscurité ambiante. J’aime l’Allemagne à l’approche des fêtes de fin d’année, cette saison où les journaux régionaux annoncent en breaking news l’installation de sapins de Noël à travers les villes (anecdote vécue). L’agréable impression de retomber en enfance. Les élections américaines et autres joyeusetés internationales nous semblent soudain lointaines et on serait presque à deux doigts de dédaigner la tasse de café matinale pour un chocolat fumant avec des marshmallows à la dérive (j’ai dit : à deux doigts, n’est ce pas Charlotte?).

En attendant, nous sommes le 9 novembre et c’est une date importante, si ce n’est centrale, dans l’Histoire allemande. En tant que Berlinoise de coeur, impossible d’arracher la feuille du calendrier sans m’y arrêter le temps d’un billet.

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Coucou Bonaparte !

Mais avant de parler de l’Allemagne (encore une fois diraient certains – je parle trop d’elle vous avez raison), pensons rapidement au Coup d’État d’un certain Napoléon Bonaparte le 18 Brumaire An VIII (comprenez : 9 novembre 1799) ainsi qu’à la mort de Charles de Gaulle le 9 novembre 1971 devant sa télévision.

Je sais bien qu’il y a un an (un an !) j’avais déjà parlé des 9 novembres allemands et les grognons marmonnent devant leurs ordinateurs (je vous entends). Il est vrai que j’aurais pu parler de Napoléon par exemple. Ou de la publication du Faux Soir par la Résistance belge en 1943. Ou bien de l’indépendance du Cambodge en 1953. Ou encore des élections américaines. J’aurais pu, bien sûr. Seulement voilà, je ne l’ai pas fait.

Il y a un an, donc, je postais sur Cela commence par un H mon premier billet dédié, comme de juste, aux nombreux 9 novembres allemands. Il en manquait pourtant un !

Expliquons-nous.

Où il est question de « Schicksal » (prononcez chik-zaal)

Le 9 novembre est une date à tiroirs, donc. On pense, disons, 9.11.1989 (chute du mur de Berlin pour ceux parmi nous nés sur une autre planète) et les 9.11.1938 ou 9.11.1923 dégringolent à nos pieds. Peu de pays peuvent se gargariser de collectionner ainsi une même date pour différents évènements historiques. Une date liée, pourrait-on dire, à la destinée allemande.

Si vous voulez relire le résumé de certains 9 novembres, jetez (merci Vianney !) un coup d’œil là-dessus.

Vous pourrez ainsi voir à quel point la longueur de mes billets est devenue pharaonique en un an – mon bavardage a repris le dessus.

Par ici, outre-Rhin, on le surnomme le Schicksaltag, le jour du destin, le jour du sort. Bref, une journée spéciale qui, malgré nous, malgré eux, malgré tous, a réussi à gober l’Histoire allemande (j’exagère à peine) en quelques bouchées.

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un certain jour de novembre 1989 (merci l’INA !)

Beaucoup de choses ont eu lieu le 9 novembre. Trop peut-être. C’est à en avoir le vertige.

  • 9.11.1989 : Chute du mur de Berlin
  • 9.11.1938 : Novemberpogrome (Nuit de cristal)
  • [c’est aussi un 9.11., celui de l’année 1925, que la SS fut créée]
  • 9.11.1923 : Échec du Putsch de la Brasserie par Hitler et ses sbires
  • 9.11.1918 : Proclamation de la République de Weimar & Abdication de l’Empereur Wilhelm II

C’est également le « Gedenktag für die Opfer des Nationalsozialismus » (Jour de mémoire pour les vicitimes du national-socialisme).

Mais, pour une fois, remontons au XIXème siècle. Car un 9 novembre s’y cache aussi.

9.11.1848 (ou la Märzrevolution)

C’est ainsi que l’Histoire l’appelle, la Révolution de Mars. Pour la bonne raison qu’elle débuta en mars 1848 et se termina sous le soleil estival de 1849. Au mois de novembre, à Vienne, un certain Robert Blum, parlementaire « allemand », trouvait la mort, exécuté par les anti-révolutionnaires autrichiens.

Plaçons le décor.

Le Printemps des Peuples germanique trouve sa source dans le Congrès de Vienne (voir même, dans la Révolution française et ses idées des Lumières, mais passons). En 1815, Napoléon est enfin hors d’état de nuire pour les coalitions des monarchies européennes. Les vainqueurs et les vaincus se rencontrent dans la capitale de l’Empire austro-hongrois pour parler avenir. Le peuple allemand aimerait bien que le dossier « Unité » tombe sur la table des négociations. On demande la liberté de la presse, le mot « Nation » flotte déjà quelque part, on s’enthousiasme pour les philosophes des Lumières. On rêve beaucoup.

Mais tout cela intéresse moyennement les gouvernants. Leur rêve à eux, c’est de revenir comme au bon vieux temps, avant cette satanée Révolution française, avant cette racaille de petit corse de Napoléon Ier, bref, revenir aux bonnes vieilles méthodes de la monarchie et de l’absolutisme.

Une Confédération germanique est créée mais elle est loin des espérances d’unité allemande déçues.

Mais on rêve encore. Les idées révolutionnaires, les soupirs d’une nation, les grands discours romantiques, la question Qui sommes nous?, les visions de barricades et un peuple réuni sous une même bannière continuent à courir dans les rues, les universités, les salons d’intellectuels libéraux et les associations d’étudiants. Les autorités prussiennes et autrichiennes s’inquiètent. Depuis la mort de Louis XVI et de Marie-Antoinette, depuis ce grand chaos sanglant qu’à été 1789 (et la suite), les têtes couronnées européennes tremblent au moindre soupçon de rébellion.

Sous l’égide de Metternich, en septembre 1819, on se rassemble à Karlsbad pour détruire dans l’oeuf ces idées post-moderne tout à fait scandaleuses. Les étudiants !, voilà la lie. Les universités sont donc mises sous surveillance, la presse est censurée (googlez : décrets de Karlsbad).

Des lois n’ont jamais calmé personnes, encore moins des étudiants romantiques. On s’enflamme. C’est une période agitée pour la Confédération germanique, celle que l’Histoire appelle Vormärz, autrement dit « avant mars », avant la révolution.

Un révolutionnaire nommé Robert Blum

Là vous êtes en train de vous demander où je vous emmène. Pourquoi diable je vous parle de la Révolution de Mars, de « l’avant mars », de 1789, du Congrès de Vienne, bref, de beaucoup de choses mais pas de 9 novembre. Rassurez-vous.

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Le drapeau de l’unité allemande se dresse au-dessus de Berlin, le 18 mars 1848

Commençons par sa mort, car après tout (malheureusement), c’est cela qui nous intéresse. Robert Blum fut exécuté par les forces autrichiennes anti-révolutionnaires, à Vienne, le 9 novembre 1848.

Tour à tour artisan, ferronier, ferblantier, étudiant, secrétaire de théâtre, libraire et écrivain, il s’enflamma pour l’unité allemande, la grande nation qui devait naître, unie à jamais (on verra que ce ne fut pas si simple).

Installé à Berlin, puis à Leipzig, il s’inspire des mouvements révolutionnaires européens, notamment polonais, pour ses oeuvres littéraires. Les héros de la Pologne révoltée sont ses personnages drapés dans la pourpre de la gloire et des grands noms. Il rêve d’une future Allemagne née, elle aussi, dans un mouvement grandiose.

Ses rêves sont d’époque. L’Europe se soulève. Les Empire vacillent. Les rois, empereurs et autres couronnent doivent maudir, au fond de leur palais, les Français et leur Marianne dénudée, leurs barricades qui s’amoncellent sur les pavés (en 1848, le Paris du XIXème siècle n’en n’est certainement plus à ses premiers heurts). On  maudit Napoléon, aussi, bien sûr. Un Empereur déchu qui, pourtant, ne peut plus grand chose depuis Sainte-Hélène (il est mort en 1821).

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Robert Blum et sa barbe « à la Victor Hugo » (amis hipsters, vous n’avez rien inventé)

Robert Blum publie son journal. Pour ses articles, il fut arrêté plusieurs fois, mais toujours libéré. De par ses actions dans les mouvements nationalistes allemands, il rencontre des députés, des politiques, des rêveurs, des gens importants. En 1845, trois ans avant sa mort, il est élu au Stadtsrat (conseil de la ville, ou sénat) de Leipzig. Il loue la bravoure des polonais qui se rebellent à nouveau, il applaudit les mouvements nationalistes hongrois. Lorsqu’en France, la monarchie s’effondre en février 1848 et qu’une République est proclamée (par le poète Lamartine entre autre – on est loin de son Lac et de ses rêveries solitaires), il s’enflamme, veut saisir sa chance et la chance de l’Allemagne.

Les nationalistes de Saxe adressent une supplique au Roi (de Saxe, donc). Ils demandent un parlement allemand, une unité, un programme, quelque chose ! Mais c’est un refus. Robert Blum, qui ne manque pas d’audace, se serait alors adressé à la foule échauffée et aurait obtenu la démission du gouvernement pour un gouvernement libéral.

Nous sommes en mars 1848 et la révolution est en marche. Le 18 mars, elle atteint Berlin. En octobre, c’est Vienne qui s’enflamme et se soulève.

Blum est appelé à Vienne. Il demande pourtant à ne pas se battre (dit la légende), invoquant son immunité parlementaire. Mais, emporté par la foule, il prend pourtant la tête d’une compagnie d’élite et participe à la défense de la ville aux côtés des révolutionnaires. Arrêté le 29 octobre, il fut condamné et exécuté le 9 novembre 1848. On raconte qu’avant de mourir, il se serait écrié : Ich sterbe für die Freiheit (je meurs pour la liberté). Mais la petite histoire s’entremêle souvent avec la grande. La Révolution de 1848, elle, se révéla être un échec.

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La mort (héroïque veut la légende) de Robert Blum

En « Allemagne », la mort de Robert Blum est considérée comme injuste, notamment parce que son immunité parlementaire ne fut pas respectée. La légende en fit un héros romantique, mort pour une patrie qui n’existait pas encore, mort au nom de la liberté. L’Europe s’émeut, la France d’alors aussi. Les intellectuels pleurent le grand nationaliste allemand. Les Habsbourg sont accusés d’assassinat, on proteste, on crie haut et fort. Oui mais voilà, Robert Blum est mort.

C’est le premier des jours du destin allemand.

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