L’autre Napoléon

Le mois de(s) Napoléon(s)

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Oh Tannenbaum, oh Tannenbaum…

Décembre est là ! À nous les Glühwein (vins chauds – vocabulaire allemand à connaître absolument), les montagnes d’amandes grillées et les marchés de Noël. Par chez nous, la nuit s’abat vers 15h00, la neige semble lointaine et un parfum d’épices plane au-dessus de Berlin (j’exagère à peine). Il est grand temps d’écouter White Christmas en boucle et de confectioner des Plätzchen (sablés de Noël).

Mais c’est aussi à cette époque de l’année que la famille Bonaparte et toute sa cohorte de légendes fait son entrée en fanfare dans le calendrier. D’ailleurs, j’en avais déjà parlé il y a un an ici : Décembre : un mois napoléonien? (comme dit l’adage : on est jamais mieux servi que par soi-même).

Dans la chronologie napoléonienne, le 2 décembre a une place à part. C’est un 2 décembre que Napoléon Ier, ses grognards et sa Grande Armée vécurent leur plus célèbre victoire : Austerlitz (le 2.12.1805 pour les étourdis). Un an auparavant il convoquait le Pape à la cathédrale Notre-Dame pour se proclamer Empereur, posant la couronne impériale sur sa tête (2.12.1804). Je vous passe l’attentat (raté) de la rue Saint-Nicaise le 24.12.1800 (coucou Cadoudal) ainsi que son divorce d’avec la belle Joséphine (le 10.12.1809). La liste est longue, arrêtons-nous là.

Si seulement cette malédiction du douzième mois de l’année avait pris fin avec le premier des Napoléon. C’était sans compter sur le petit-fils de Joséphine de Beauharnais : j’ai nommé Napoléon III.

Napoléon (tome 3)

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L’autre Napoléon (par le grand Winterhalter)

Pas facile d’être le neveu du plus célèbre des Français…!

Louis-Napoléon Bonaparte est le fils de Louis (un des nombreux frères de Napoléon Ier) et de Hortense de Beauharnais (la fille de l’Impératrice Joséphine). Vous suivez? Son arbre généalogique lui monte à la tête – pardonnons-lui, après tout c’est bien normal. Imprégné de la pourpre des grands noms, il est convaincu d’incarner une « mission historique », excusez-le du peu.

L’Histoire française ne l’apprécie guère. Ce « Napoléon III bashing » tenace trouve notamment sa source dans le Coup d’État du 2 décembre 1851 (sujet du jour) et – mon côté groupie se doit de l’avouer – dans les pamphlets sévères et cruels d’un certain Victor Hugo (ce qui lui vaudra l’exil).

Mais n’allons pas trop vite. Là, vous vous sentez perdus et l’envie de fermer cette page vous démange le bout des doigts – au moins Google, Wikipédia, c’est beaucoup plus clair marmonnez-vous (je vous entends d’ici). Reprenons.

Le 10 décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte est élu Président de la République. Le tout premier de l’Histoire de France. Cela ne lui suffit pas, bien sûr. Il se rêve Empereur mais voit pourtant la fin de son mandat présidentiel – censé ne pas dépasser quatre ans – s’approcher à grands pas. Son rêve impérial est un secret de Polichinelle dans les hautes sphères de la politique et du Tout-Paris. Sa détermination farouche est même l’objet de plaisanteries lors des dîners en ville. « À quand le Coup d’État? » sourient certains d’un air goguenard dans les bras de leurs maîtresses. Bien mal leur en prit.

Pour atteindre son but, deux solutions s’offrent au Président :

a/. la révision constitutionnelle (dans le but d’exercer un second mandat)

 b/. un Coup d’État (tradition familiale oblige)

Contrairement à ce que des rumeurs vieilles de plus d’un siècle colportent encore, le Napoléon III-to-be n’aspirait pas particulièrement à une action militaire. Seulement voilà. Il tente le a/. et c’est un échec. Les ennemis de ce Bonaparte encombrant (coucou Adolphe Thiers) détournent l’Assemblée à leur avantage et la révision constitutionnelle est rejetée. Les Républicains ont trop peur d’un nouvel Empire et les Monarchistes rêvent d’un successeur à Louis-Philippe. C’est la porte grande ouverte, d’une certaine manière, à un Coup d’État.

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Harriet Howard ou la politique du boudoir

Louis-Napoléon Bonaparte n’en est pas à son coup d’essai. Profitant du renouveau bonapartiste en France (dû au retour des cendres de l’Empereur depuis Sainte-Hélène), il tenta en 1840 de prendre le pouvoir par la force, en vain. Enfermé au fort de Ham, il parvint à s’en enfuir six ans plus tard sous le pseudonyme de Badinguet et se réfugia en Angleterre. Son escapade britannique lui fut bénéfique : il y rencontra une de ses (nombreuses) fidèles maîtresses, une certaine Miss Harriet Howard qui mit sa fortune à la disposition de son illustre amant (avant d’être abandonnée lâchement une fois ce dernier devenu Empereur).

Encouragé par ses proches et son demi-frère Charles de Morny, le futur Napoléon III choisit enfin l’option b/ et prépare le Coup d’État qui doit lui ouvrir les portes du pouvoir impérial.

« The coup »

Après plusieurs tergiversations, Louis-Napoléon Bonaparte fixe le Coup d’État au 2 décembre, en hommage à son illustre oncle. C’est aussi une stratégie politique : montrer au monde qu’il s’inscrit dans la droite lignée du célébrissime Empereur des Français. Il n’est pas qu’un descendant, il est celui qui reprend le flambeau. Le nom de code du Coup d’État est Rubicon. Comme Jules César qui le franchit pour investir Rome. Quand je vous disais qu’il était (légèrement) égocentrique.

Le 1er décembre 1851 tombait un lundi. Et comme tous les lundis à l’Élysée, c’est soir de bal. Le Président reçoit, serre des mains, danse et garde un sang-froid implacable. Son demi-frère, Charles de Morny, cheville ouvrière du Coup, assiste à une première à l’Opéra Comique, va perdre de l’argent à son club. Le but est simple : ne rien laisser filtrer. La surprise doit être totale. Elle ne l’est pas, bien sûr. Tout le monde s’attend à une action spectaculaire de ce Président qui voulait entrer dans l’Histoire. Une réunion rassemble les têtes pensantes de l’action dans un bureau de celui qui s’appelle encore, pour peu de temps, Louis-Napoléon Bonaparte.

Charles de Morny quitte son club au petit matin, passe voir sa maîtresse pour se changer puis file au Ministère de l’Intérieur. On tire le Ministre de son lit et on lui annonce sa destitution à la place de De Morny sans préambule. Les textes de la proclamation sont imprimés dans la nuit et, pour avoir les coudées franches, on arrête tous ceux soupçonnés de protester lorsque le Coup d’État aura été rendu public. À l’aube, près de quatre-vingt personnes sont arrêtées, dont surtout des parlementaires ou des journalistes d’opposition. Le 2 décembre au matin, le Palais Bourbon est investi et l’armée occupe les points stratégiques de Paris.

Mais qui a vu un Coup d’État sans effusion de sang? Depuis la Révolution, Paris semble rodée aux barricades et aux actions politiques spectaculaires. Nous sommes le 2 décembre 1851, le jour se lève sur la capitale. En robe de chambre, le futur Napoléon III garde un calme olympien autour de sa tasse de café. Dans les grands appartements parisiens, les politiques et opposants à ce deuxième Bonaparte découvrent les évènements de la nuit. Même si on disait s’y attendre, entre deux rires et deux coupes de champagne, même si certains diplomates étrangers annonçaient sentir planer la révolution dans les rues parisiennes, c’est un choc.

Une cinquantaine de députés réussissent à entrer par une porte dérobée dans le Palais Bourbon mais sont aussitôt expulsés puis arrêtés. À gauche, on se rassemble autour de Victor Hugo qui se serait exclamé : « Quoi ! Après Auguste, Augustule ! Quoi, parce que nous avons eu Napoléon-le-Grand, il faut que nous ayons Napoléon-le-Petit« . La légende noire est née. Pour l’Histoire, Napoléon III restera « le petit ».

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Le premier mort des barricades de 1851

À la différence des autres révolutions, soulèvements et tentatives de Coup d’État qu’a connu Paris depuis 1789, les premiers jours de ce mois de décembre 1851 se déroulent dans l’indifférence générale du peuple parisien. Les ouvriers sont las des barricades et des morts. Le souvenir de la sanglante répression de 1848 est encore très présente dans les esprits. Dans le quartier Saint-Antoine, les Montagnards (proche de la gauche) dont Victor Hugo, tentent de soulever le peuple. Dans l’assistance, on répond mollement, on hausse les épaules. Cette révolution n’est pas la leur. Que ce Bonaparte devienne Empereur, après tout, et alors? Leur quotidien n’en sera pas bouleversé. Les premières barricades sont érigées. Un député (Alphonse Baudin) s’agite sur une barricade et est fauché par une rafale. C’est le premier mort du Coup d’État.

L’état de siège est déclaré dans Paris. Des milliers de soldats prennent position, encerclent la capitale et les barricades. Le drame est imminent. Le 4 décembre Boulevard Montmartre, une fusillade éclate, fauchant des manifestants et des curieux, des badauds, des innocents, ce peuple de Paris qui s’était détourné des machinations politiques. Des femmes et des enfants gisent sur le pavé, on compte une centaine de morts et des centaines de blessés. Napoléon III s’en voudra toujours.

Le 5 décembre 1851, le calme est revenu dans Paris. La tempête s’est éloignée et le monde a repris son cours. Habituée des drames, la France du XIXème siècle (certaines villes de province furent aussi touchées) semble hausser les épaules face aux agitations.

Un an jour pour jour après les évènements de décembre 1851, le 2 décembre 1852, Napoléon III devint officiellement l’Empereur des Français, quarante-huit ans après son oncle. L’Histoire serait-elle qu’une éternelle répétition?

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