L’Allemagne et le combat contre l’oubli

Le 10 juillet 2015, le massacre des Héréros et des Namas par les troupes coloniales impériales allemandes était qualifié de « génocide » au plus haut sommet de l’État allemand. Une première pour les familles des survivants qui se battent depuis plusieurs décennies pour la reconnaissance du martyr vécu par plusieurs milliers de Héréros et de Namas en actuelle Namibie.

Car voilà. On le sait peu mais le premier génocide du XXème siècle s’est déroulé en Afrique, dans la colonie allemande Südwestafrika (Afrique du Sud Ouest africain).

C’est un massacre oublié par l’Histoire. Pourtant, on compte près 65 000 Héréros et 10 000 Namas assassinés par la folie coloniale allemande entre 1904 et 1905. Plus d’un siècle plus tard, il est largement temps d’en parler (attention, sujet déprimant).

Plaçons le décor

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Coloriées en vert, les colonies allemandes

L’Afrique est, à la fin du XIXème et début du XXème siècle, le théâtre des désirs d’expansion coloniale européens. Les grandes puissances, comme la France et la Grande-Bretagne, se partagent ce continent immense où coulent les richesses. Oui mais voilà. L’Empire allemand n’est pas à la page. De par son unité tardive (1871), il marque un temps de retard face aux autres grandes puissances européennes dans la course aux colonies. Et Guillaume II fulmine dans son palais berlinois. Petit-fils de l’impératrice Victoria il se rêve régnant sans partage sur d’immenses territoires. Oui mais voilà. Bismarck ne croyait pas à cette expansion si lointaine. Guillaume II si. Après s’être débarrassé d’un Bismarck vieillissant, il se lance, lui aussi dans la course. Des régions, parfois délaissées par les grandes puissances coloniales européennes, sont investies par l’Empire allemand: le Togoland (actuel Togo), le Kamerun (Cameroun) ainsi que la Ostafrika (Tanzanie, Ruanda, Burundi) et la Südwestafrika (Namibie).

En 1889, les troupes coloniales débarquent en « Südwestafrika ». Elles profitent d’un conflit entre ethnies pour s’emparer du territoire. Cette fin du XIXème siècle dans cette région si éloignée de Berlin et de l’Allemagne est marquée par une période d’une très grande violence. Les femmes sont violées, les hommes pendus ou envoyés aux travaux forcés, les enfants assassinés. L’Europe croit en la suprématie de « l’homme blanc » sur les « sauvages ». Les nouveaux gouverneurs allemands tentent de discuter avec la population, notamment le chef nama qui, probablement au courant des violences allemandes, refuse toute tractation avec l’envahisseur.

Le 12 avril 1893 les soldats allemands déferlent sur le camp nama et massacrent près d’une centaine de femmes, d’hommes et d’enfants. Les survivants sont envoyés en camp de travail forcé (je vous en reparlerai) et les femmes violées. Cette démonstration de violence ultime semble avoir tué dans l’oeuf la révolte nama. Les Allemands s’installent alors, expropriant des populations entières pour récupérer les terres et profiter des richesses.

Mais, voyant leurs terres et leur bétail leur échapper au profit des Allemands, outrés par les maltraitances, notamment des femmes, par les colons allemands (au point que l’Empereur mis au courant des viols tente, en vain, d’y mettre bon ordre depuis Berlin), les Héréros se révoltent le 12 janvier 1904. Des Allemands sont tués et la violence dégénère dans un conflit sans solution. Paniqué, convaincu de la « bestialité » des « indigènes », le gouvernement allemand prend alors une décision radicale.

L.v.T – l’homme du génocide

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Le triste sire, Lothar von Trotha

C’est là qu’un certain Lothar von Trotha entre en scène. Général allemand, il traine dans son sillage une réputation de sanglant personnage. Vétéran de la guerre franco-prussienne, il monte ensuite les échelons hiérarchiques dans les colonies. Médaillé jusqu’au cou, il  est notamment célèbre pour son extrême brutalité au Togoland et en Chine lors de la guerre des Boxers. En mai 1904, il est envoyé en Südwestafrika pour « y mettre bon ordre » (comprenez : pour y exercer ses tendances exterminatrices).

Lorsqu’il débarque en Namibie, la guerre fait rage et les Allemands ne parviennent pas à faire face. Fort de sa sanglante expérience, le général est déterminé à en finir avec les Héréros. Un « Vernichtungsbefehl » (ordre d’extermination ou d’annihilation) est signé. Par cet ordre, il enjoint ses soldats à tuer les hommes, les femmes et les enfants sans distinction. Leur tort? Leur présence sur le « territoire allemand ». Les exactions et les horreurs s’enchainent. Je vous passe les descriptions sordides.

La grande action menée par les Allemands a lieu le 11 août 1904 lorsque les troupes de Lothar von Trotha, armées de canons et de mitrailleuses encerclent un camp Héréro à Waterberg. La seule injonction donnée par le général est on ne peut plus simple : ne pas faire de prisonniers. Les exterminer jusqu’au dernier. Des dizaines de milliers de Héréros parviennent à s’enfuir. Oui mais voilà. Le paysage alentour n’offre que le désert. Réfugiés dans des conditions dramatiques sous l’impitoyable fournaise, les fugitifs sont acculés pendant plusieurs semaines dans le désert. Pour mettre un point final à cette longue course poursuite, Lothar von Trotha donne l’ordre ultime : l’empoisonnement des puits d’eau potable. Je vous laisse imaginer la suite (ou pas – d’ailleurs je vous conseille de ne rien imaginer du tout).

Mais les missionnaires protestants protestent (enfin !). Lothar von Trotha change de stratégie. Plus d’actions spectaculaires comme celle de Waterberg. L’ordre d’extermination est levé. Les mort se comptent toutefois déjà par milliers. C’est alors l’époque des camps de concentration. Nous sommes si loin, en temps et en géographie, de la Pologne des années 1940 et pourtant, on parque déjà des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants derrière des barbelés, dans des camps immenses où la vie est supprimée avec la régularité parfaite d’un métronome.

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L’île du requin (apparemment ce serait un lieu de camping aujourd’hui – même une étudiante en Histoire comme moi n’aimerait y dormir ne serait-ce qu’une seule nuit !)

En 1905, un deuxième ordre d’extermination (Vernichtungsbefehl numéro 2 – vous ne trouvez pas qu’en allemand, c’est un mot qui fait peur?) est signé par von Trotha concernant cette fois les Namas. Eux aussi sont envoyés dans les camps, notamment dans celui de Shark Island (qui porte bien son nom – l’île du requin).

Le camp de Lüderitz devient un lieu de mort et d’expériences médicales où un certain Dr. Eugen Fischer vient spécialement d’Allemagne pour y faire ses expériences. Ce Dr. Fischer est un spécialiste de l’infériorité raciale (oui, je sais, ce billet est lourd de personnalités horribles). Auteur d’ouvrages sur la hiérarchie des races, il entrera au Parti nazi dans une autre vie et sera professeur (à l’université Humboldt de Berlin – mea culpa pour ma fac) d’un certain Dr. Mengele, « l’Ange de la mort » d’Auschwitz. Les grandes atrocités se rencontrent.

Et maintenant?

En résumé, voilà ce qui s’est passé dans ce bout de terre africain si loin de l’Europe, si loin des neiges berlinoises et des fastes de l’Empire. Si longtemps oublié, trop longtemps caché dans les replis du grand manteau de l’Histoire, le génocide des Héréros et des Namas mérite pourtant de faire la une des journaux d’aujourd’hui. Les manuels, Outre-Rhin, en parlent à voix basse. Discrètement, sur la pointe des pieds, ces pages sombres de l’Histoire allemande reviennent au grand jour. Les familles des survivants demandent réparation. Aujourd’hui, en cette fin d’année 2016 (et cela fait couler beaucoup d’encre par chez nous), l’État allemand fait la grimace. Certains ministres ont déjà donné le la : de réparation en bonne et due forme (autrement dit, financières) il n’y aura pas. Ou du moins, ce n’est pas prévu. Par contre, des excuses officielles, une cérémonie, un bouquet de fleurs, de grands discours, une fondation…tout ceci aura lieu. Bientôt (mais quand?).

Les universités de médecine allemandes ont déjà commencé à rapatrier les corps des victimes qu’au nom d’une anthropologie haineuse et folle ont avait fait venir jusqu’en Allemagne. Des professeurs au verbe haut et à l’allure respectable (que l’on trouvait en France et en Europe à la même époque) pensaient y trouver, dans leur aveuglement scientifique et raciste, l’explication de l’infériorité raciale.

On serait tenté de se demander pourquoi. Pourquoi toutes ces années sans un mot sur ce tabou de l’Histoire, ce grand oublié de la mémoire qu’est le génocide des colonies de la Südwestafrika?

Un rapport britannique, le Blue Book, dénonçait les atrocités coloniales allemandes au début du XXème siècle. Mais Londres l’enterra bien vite, par peur, peut-être, que l’Empire allemand dénonce à son tour les horreurs britanniques? Les grandes puissances européennes gardèrent le silence face au massacre. Nous pourrions l’expliquer notamment par l’inexistence d’organisations internationales telles que, plus tard, la Société des Nations ou l’ONU. La France, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas ou la Belgique avaient aussi, avouons-le franchement, tellement de choses à se reprocher…!

Plus tard, il y eut 14-18, puis la révolution en Allemagne, la chute de l’Empire, la montée des exacerbations d’extrême-droite, le nazisme, Hitler, la guerre et l’Holocauste. Puis après 1945, le découpage des deux Allemagnes, le mur puis sa chute. Toute cette Histoire qui tourne trop vite.

L’historien (ou historien-to-be) n’est pas là pour juger. D’une certaine manière, il est le gardien d’une mémoire que la vie et l’Histoire font oublier trop souvent. L’État allemand dédommagera-t-il les Héréros et les Namas? Verra-t-on Angela Merkel sous le soleil namibien présenter les excuses d’un État allemand qui traine, à son grand désespoir, une Histoire bien lourde à porter?

Tout cela appartient encore au futur. Aujourd’hui, contentons-nous de ne pas oublier.

4 réflexions sur “L’Allemagne et le combat contre l’oubli

  1. Pour les Berlinois (et les autres), voir l’exposition « Deutscher Kolonialismus, Fragmente seiner Geschichte und Gegenwart » jusqu’au 14 mai 2017 au DHM (Deutsches Historisches Museum, Unter den Linden, pas loin de la Humboldt).

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    1. Oui très bonne exposition, merci de le préciser ! Pour les Parisiens, le Mémorial de la Shoah présente une exposition sur le génocide des Héréros et des Namas (« Le premier génocide du XXe siècle – Herero et Nama dans le Sud-Ouest africain allemand, 1904-1908 ») jusqu’en mars 2017 également. C’est la première fois en France que des documents sur ce génocide sont exposés dans un musée. À voir absolument si le sujet vous intéresse !

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  2. C’est vraiment super Cassandre ton travail. Map’ et moi avons lu ce paragraphe ensemble; nous étions absorbés par tes mots. Cette histoire nous ne la connaissions pas; elle mérite pourtant d’être connue. Merci de nous l’avoir transmise.
    Mick&Map

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