Les décabristes, Henri Troyat et moi

Connaissez-vous Henri Troyat? Écrivain oublié aujourd’hui, il est l’auteur de (très) nombreux romans dont les intrigues se déroulent le plus souvent en Russie impériale. Né à Moscou en 1911, réfugié en France en 1917, il devint écrivain de langue française, spécialiste de l’Histoire de son pays d’origine dont il parlait si bien. Ce qui lui valut d’être élu au fauteuil 28 de l’Académie française (excusez-le du peu).

J’ai dévoré ses romans durant mon adolescence et c’était l’Histoire russe que je voyais défiler devant mes yeux, la tumultueuse Histoire russe qui entrait avec fracas dans ma chambre. Depuis je me suis mise au russe (qui a, étrangement, les mêmes effets que la cigarette : on se lance, on arrête puis on s’y remet avec le même courage que les bonnes résolutions du Nouvel An), j’ai pavé ma bibliothèque des classiques de la littérature et j’ai pris des cours d’Histoire russe (ça valait le coup).

Alors, là, vous vous demandez pourquoi je vous parle de ce Troyat dont vous n’avez absolument rien à faire. Vous pensiez être sur un blog d’Histoire, vous n’avez pas que cela à faire que diable !, et vous vous apprêtez à changer de site. Comme je vous comprends, mon enthousiasme me fatigue parfois moi-même.

Toutefois ! Henri Troyat trouve sa place dans ce billet (si, si). Car aujourd’hui, 14 décembre, je vais vous parler d’insurrection, de tsar, de Sibérie et d’histoires d’amour contrarié. Bref, je vais vous parler de la Russie.

Le 14 décembre 1825, près de 3000 soldats et officiers se regroupaient sur la place du Sénat à Saint-Pétersbourg. Leur but? Obliger les sénateurs à publier un manifeste annonçant le renversement du tsarisme. En bref, c’est l’insurrection (ratée) des décabristes. 

Je vais y revenir mais avant toutes choses, plaçons le décor !

Le tsar est mort, vive le tsar !

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Pas commode la tsarine Elisabeth (elle monta sur le trône par la force, enferma son neveu dans une forteresse et le fit assassiner…)

Le début du XIXème siècle est marqué par les guerres napoléoniennes. Les autorités russes ont vu d’un oeil inquiet la France sombrer dans la Révolution puis Napoléon Ier monter sur le trône. Si encore, ce petit corse s’était contenté de remettre de l’ordre à l’intérieur de ses frontières ! Mais que nenni. Il semble bien décidé à mettre son nez dans les pays voisins. La Russie, pourtant, semble loin de la France. Toujours fidèle à la monarchie et à Versailles, la tsarine Elisabeth (1709-1762) avait même failli devenir l’épouse de Louis XV dans sa jeunesse (avant d’être mise sur la touche par une obscure princesse polonaise, Marie Leszczynska, vieille et fanée). Les intellectuels des Lumières traversèrent la Neva pour rencontrer les tsarines russes, la bibliothèque de Voltaire fut même achetée (de son vivant) par Catherine II.

 

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Napoléon de retour de Russie (toile d’Adolph Northen)

Napoléon Ier était beaucoup moins peace and love avec l’Empire. Lui, ce qu’il aimait dans ce pays immense, c’était sa taille et ses richesses. Il s’enferra dans la (tristement) célèbre Campagne de Russie (1812), la suite vous la connaissez : le Général Hiver, la Bérézina, la catastrophe, la défaite. Passons.

Les pays voisins de la France s’entendirent très bien pour mettre Napoléon Ier dehors. En 1814, le tsar Alexandre Ier et ses troupes occupèrent la capitale.

Paris en avait déjà vu beaucoup. L’arrivée de ces soldats russes, ces uniformes venus de si loin, d’un pays dont on parlait en bien avant l’ère napoléonienne, intrigua pourtant les Parisiens qui fermèrent leurs volets pour ne pas voir passer les envahisseurs. L’inquiétude était grande d’abord. Resteraient-ils longtemps, ces soldats venus du froid?

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L’entrée triomphale des Russes dans la capitale

Ce sont les femmes qui apprivoisèrent ces touristes non désirés. Dans les réceptions élégantes du Tout-Paris, on s’amusa très vite de ces officiers qui maniaient la langue de Molière avec la dextérité des aristocrates européens dont la langue de naissance est le français. On les exhiba dans les salons où les coquettes alanguies les observaient dans un sourire. Pour les Russes aussi, c’est une découverte. Les soldats quittaient leurs pays pour la première fois. Les officiers, eux, étaient choyés, chouchoutés, aimés par ces dames et invités par ces messieurs. Ils faisaient l’expérience de ce pays dont ils avaient pourtant tant entendu parler, le berceau des grandes idées des Lumières, pays plus ou moins libre (certainement plus libre que la Russie autocratique) où les habitants se permettaient de critiquer et de rire de la monarchie, de la cour et du pouvoir.

Une fois rentrés, ils retrouvèrent une Russie inchangée, au tsar autocrate et sévère. Pourtant, Alexandre Ier s’était targué, au début de son règne, d’idées humanistes et éclairées. Il était monté sur le trône à la suite de son père, assassiné par un complot. C’est l’avantage d’étudier l’Histoire russe : on ne s’y ennuie jamais. Les tsars et tsarines sont rarement morts dans leurs lits, ou sinon d’empoisonnement et d’excès. Avec un certain ébahissement, on regarde les couronnes changer de tête, les fils comploter contre leur père, les tantes assassiner leurs neveux (coucou Elisabeth Ier), les régimes s’effondrer puis renaître dans des flots de sang encore chaud.

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Le tsar (avant de devenir ermite..ou pas)

Oui mais voilà. Alexandre Ier reste un tsar russe, donc attaché à l’autocratie. Il vit une crise mystique qui n’arrange rien. Ses sujets qui rêvaient de changement sont déçus. On entre dans des sociétés secrètes, on complote.

De 1816 au 14 décembre 1825, les pensées évoluent et la vie continue. Les Russes ont quitté Paris mais la Révolution française fait son chemin. Alexandre Ier se perd dans le mysticisme et ses désirs d’absolu. Le pouvoir ne l’intéresse plus, dit-on. Les complots grondent, les conseillers s’affolent et le tsar s’ennuie. À l’automne 1825, il accompagne la tsarine loin de Moscou et de Saint-Petersbourg, au bord de la mer d’Azov. Le voyage est long et le tsar prend froid. Il meurt le 1er décembre 1825 à Taganrog. C’est la panique.

Qui sera tsar à la place du tsar?

Pour une fois, un empereur russe est mort « normalement ». Comprenez, autrement qu’assassiné, empoisonné, enfermé, exilé. Les contemporains d’Alexandre Ier sont surpris. Est-ce seulement possible? Mourir d’un coup de froid, lorsque l’on est tsar, autrement dit, le représentant de Dieu sur terre, l’homme le plus important d’un Empire immense, le dirigeant de « la nouvelle Rome » (Moscou)? Une légende s’installe, on rêve à un tsar devenu ermite…mais c’est une autre histoire.

En attendant, concrètement, mort ou ermite, Alexandre Ier n’est plus sur le trône. Son frère Constantin, héritier direct, a renoncé à la couronne. Seulement, voilà. Il ne l’a pas fait savoir officiellement. C’est le chaos encore une fois. On se tourne comme un seul homme vers l’autre frère, Nicolas. Nicolas qui hésite, semble avoir peur, quand même un peu de cette couronne trop clinquante et de ce destin trop encombrant (on le comprend). L’interrègne devient le théâtre d’évènements ratés.

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L’insurrection des décabristes

Pour les sociétés secrètes, c’est le bon moment pour se lancer. Une conspiration s’est étendue à toute la Russie. La Société du Sud et La Société du Nord, deux rejetons d’un même mouvement en désaccord, s’assemblent pour la bonne cause. Les premiers sont pour une République à la jacobine, héritée tout droit de la Révolution française (qui aura, décidément, fait couler beaucoup d’encre et beaucoup de sang à travers l’Europe et l’Histoire). Les deuxièmes rêvent d’une monarchie constitutionnelle et d’un état fédéral. Voila leur désaccord. Toutefois, ils demandent ensemble l’abolition de l’autocratie (du tsarisme, donc) et du servage. Alors que Nicolas hésite et que la Russie se gouverne pendant quelques jours au petit bonheur la chance, ils saisissent l’occasion. C’est l’insurrection décabriste.

14 décembre 1825

Le 14 décembre 1825, vers 9h du matin, environ 3000 soldats dirigés par une trentaine d’officier se regroupent sur la place du Sénat à Saint-Petersbourg. Leur but est simple : obliger les sénateurs à renverser le tsarisme et imposer leurs vues pour l’avenir. Rangés en carré autour de la statue de Pierre le Grand, ils attendent face à la foule et encerclés par les troupes loyales au tsar.

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Le prince après son retour de Sibérie (vers 1860)

Oui mais voilà. La mécanique relativement peu organisée se coince. On attend un certain prince Serge Troubeskoy. Il compte parmi les organisateurs de l’insurrection et a été choisi pour diriger le soulèvement. Il est onze heures et il n’est toujours pas là. Car voilà, pressentant la chute de l’insurrection avant qu’elle ne commence, il décide de ne pas se rendre au lieu de rendez-vous. Il sera tout de même arrêté et condamné au bagne à perpétuité.

Vers quinze heures, le nouveau tsar, Nicolas Ier, ordonne la dispersion des insurgés par les armes. On comptera plusieurs centaines de mort. De décembre 1825 à mars 1826, ces rêveurs de décabristes sont arrêtés, emprisonnés. Cinq sont condamnés à l’écartèlement (graciés par le tsar, ils seront tout simplement pendus). Trente-et-un autres, condamnés à la décapitation, seront graciés eux aussi (quel tsar magnanime, ce Nicolas !) et envoyés au bagne à perpétuité. Le plus grand nombre sera déporté en Sibérie et y restera pour des durées variables. C’est la fin de ces militaires, poètes, écrivains, étudiants et membres de l’aristocratie, dont l’insurrection s’éteindra sans gloire.

Quelques lignes, encore, pour terminer. C’est là, d’ailleurs, qu’Henri Troyat entre en scène (enfin ! murmurent les grognons devant leur ordinateur). Dans son cycle romanesque La Lumière des Justes (à lire, à lire, à lire) il raconte l’histoire de ces femmes, dont des Françaises !, qui abandonnèrent enfants, richesses, palais et privilèges pour suivre leurs maris en Sibérie.

C’est une histoire peu commune que celle des décabristes forcés à l’exil dans les steppes glacées du grand nord russe. D’abord enfermés comme des forças, ils parviendront, à force de persévérance, de résignation et d’années passées au bagne, à aménager leurs peines. D’abord séparés de leurs femmes (elles seront onze à les suivre), ils vivront ensuite avec elles dans des cellules qu’elles transformeront, tentant, bon an mal an, de les aménager comme au temps de la grandeur. Ils se recevront entre eux, vivront une vie en parallèle, loin des fastes de l’Empire, dans des soirées au goût amer d’antan. En 1856, trente ans après leur condamnation, ils seront amnistiés par le tsar. Seuls dix-neuf d’entre eux rentreront à Moscou et à Saint-Petersbourg, les autres avaient déjà achevé leur peine ou bien étaient morts sur la terre de Sibérie.

Alors, oui, les décabristes étaient des insurgés, des comploteurs. Mais ils nous semblent bien innocents, soudain, ces révolutionnaires qui ratèrent leur insurrection avec panache face à la grande terreur de 1917, à la mort du tsar et de sa famille, à l’exil de toutes ces robes à crinoline qui promenèrent leur tristesse dans les rues de Nice et les taxis parisiens. Mais tout cela, qui pouvait l’imaginer en 1825?

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