Le charbon allemand

Et voilà ! Une nouvelle année qui s’avance, qui s’envole, qui court déjà.

Excellente année 2017 à vous tous !d51b0069

Cela commence par un H (sans oublier Archibald, bien sûr !) se réjouit déjà de toutes les (H)histoires qu’il reste encore à raconter. Les vacances ont été bénéfiques pour réfléchir à de nouvelles idées, des montagnes d’idées. Préparez-vous !

Pour perpétuer la tradition du bulletin météo, tel le capitaine de Mary Poppins (coucou Lucie !), j’observe le ciel. Ici tout est blanc. La neige, que tout le monde attendait par chez nous, s’est enfin posée sur l’horizon berlinois. Les grandes avenues sont recouvertes de neige et les voitures avancent sans bruit dans un Berlin un peu vide. Depuis la tragédie du 19 décembre (mon cher Berlin !), les hôtels se sont doucement vidés.

Lançons-nous dans l’année avec un peu d’Histoire franco-allemande. Aujourd’hui au programme : l’Occupation de la Ruhr (1923).

Malgré sa durée non négligeable et les émules qu’elle a créé en Europe, l’occupation de cette région d’Allemagne par les troupes françaises et belges fait néanmoins assez peu parler d’elle. On a un peu oublié le pourquoi du comment, englobant tout cela dans le grand noeud inextricable du Traité de Versailles. En France, c’est un sujet complexe, délicat, voir inconnu. Ici en Allemagne, c’est de l’Histoire commune, dont on m’a relativement assez souvent parlé avec un point d’interrogation dans le regard (j’ai parfois l’impression de devoir justifier les choix historiques de mon pays, trouver des excuses et des explications, remonter à Aliénor d’Aquitaine, Richelieu, Louis XIV et Robespierre ; une sorte de porte-parole souvent maladroite et passionnée en somme).

Mais plaçons le décor !

Money, money, money…

1914-1918. Versailles et son traité. Ses discussions interminables, ses hommes à chapeau melon, les hauts plafonds, ses complomenteurs (cela ne se dit pas?) et ses signatures à grande plume. Nous sommes en 1923 et les pays impliqués dans la Grande Guerre ne s’entendent pas vraiment. L’Allemagne ne paye pas ses dettes (qui sont énormes – 132 milliards de mark-d’or pour être plus précise) ; les Américains font sans cesse volte-face ;  les Italiens boudent depuis leur départ précipité du traité ; les Français, les Belges et les Britanniques demandent à leur ennemi de Berlin de rembourser rubis sur ongle. Mais il arrive à Londres de changer d’avis, au grand dam de ses voisins d’Outre-Manche et/ou d’Outre-Atlantique (nous y reviendrons).

En gros, voilà, it’s complicated.

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Freikorps devant la Porte de Brandebourg

Les soldats allemands sont amers. Non reconnus en Europe, relativement dédaignés par leur propre patrie (les vaincus ont toujours torts), choqués des combats, ils ne trouvent pas leur place dans cette nouvelle société en chamboulement et en ébullition. L’Empereur a été destitué, les socialistes ont tenté un putsch en 1919, la République de Weimar est née des cendres encore fumantes d’un pays désorienté et perdu. C’est l’époque des prophètes et des dictateurs de brasserie. Une époque pendant laquelle l’Allemagne et son destin semblent être joués aux dés entre les bocks de bières (coucou Hitler le 9.11.1923).

Certains vétérans de 14-18 se réunissent en « Corps-Francs » (Freikorps) et partent combattre dans les pays Baltes au nom des chevaliers teutoniques (longue histoire), s’élancent dans les rues berlinoises à la course aux spartakistes (j’en ai déjà parlé ici : Rosa, Karl, Spartacus (et Paul !)). Au-dessus de tout cela, l’épée de Damoclès du remboursement de la guerre se balance dans la météo capricieuse d’Outre-Rhin.

Chez les Alliés, non plus, rien ne va plus (mais tout est-il déjà bien allé?). Les Américains soutiennent une position conciliante envers l’Allemagne ; position absolument choquante pour les Français qui se sentent trahis et qui demandent à cor et à cris des garanties pour leur sécurité (histoire d’enlever toute envie de recommencer à son ennemi de toujours). La Belgique qui, avec la France, est le pays le plus labouré et détruit par les combats, soutient le gouvernement français. Que l’Allemagne paye d’abord. On discutera ensuite.

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1923 ou l’Europe d’après Versailles

Le gouvernement britannique est hésitant. Endetté de plusieurs milliards envers les Américains, ils aimeraient bien, tout comme la France et la Belgique, que les Allemands avancent l’argent demandé pour qu’ils puissent eux-même ainsi rembourser le Trésor américain (oui, oui, la paix est aussi une histoire d’argent). Mais les Prime Minister de 10 Downing Street changent et les positions aussi. En 1923 la Grande-Bretagne fait volte-face et soutient l’annulation multilatérale de toutes les dettes publiques liées à la reconstruction (dans le but de voir leurs propres dettes annulées elles aussi – et non pas par bonté d’âme envers l’Allemagne).

Bref. C’est un chaos européen inextricable où la paix, les traités, les haines et les grands cimetières sous la lune s’entremêlent à des questions d’argent.

Quand Poincaré allait « chercher du charbon, voilà tout »

L’opinion française a été déçue par Versailles. De ce traité compliqué, elle attendait surtout deux choses : a/. la sécurité (que l’Allemagne ne recommence pas) et b/. les réparations (que l’Allemagne paye les destructions françaises). Pour les Français, ces deux points qui leurs tenaient tant à coeur, n’ont pas été respectés. Avec l’arrivée d’un certain Raymond Poincaré au pouvoir en 1922, ils espèrent un changement de politique, de la fermeté que diable, après tout vae victis comme dirait l’autre (autrement dit : malheur aux vaincus ! coucou Brennos)

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Raymond Poincaré (sur le point d’aller chercher du charbon?)

Le traité garantit pourtant une occupation militaire française des régions allemandes proches de la frontière commune. Clémenceau rêvait d’États tampons neutres qui permettraient de limiter la proximité France/Allemagne mais les USA rejettent cette idée (heureusement, ai-je envie d’écrire). Les Français se sentent trahis, oubliés et décident de prendre les devants. De plus, si l’Allemagne ne paie pas c’est qu’elle ne peut pas (c’est une somme colossale) mais c’est aussi parce qu’elle n’en a aucune envie. De cela, l’opinion française en est convaincue.

Les négociations s’éternisent, à Londres et dans les pays alliés. Mais Poincaré stoppe toutes discussions. Si l’Allemagne ne peut ou ne veut pas payer, la solution est simple pour le gouvernement français déterminé : aller directement chercher les matières premières dont la France a besoin pour sa reconstruction, autrement dit du charbon et de la coke (celle utilisée dans la sidérurgie !).

Des troupes françaises sont stationnées en Allemagnes dès l’armistice, en novembre 1918. La présence des occupants est la marque de la défaite pour les Allemands. C’est la honte d’une guerre déclarée et perdue.

800px-western_germany_1923_enLe 11 janvier 1923, des divisions françaises et belges occupent alors la Ruhr. Critiqué, Poincaré tient un discours de fermeté et se défend de buts militaires et de conquête. Dans un discours tenu le même jour à la Chambre, il s’explique : « Nous allons chercher du charbon, voila tout« . Peut-être était-ce un peu plus compliqué que cela, Monsieur Poincaré? La France cherche à faire pression sur l’Allemagne en l’occupant, autrement dit, la forcer à payer ses dettes de guerre tout en se servant en matière première.

Une résistance allemande

Bien évidemment, les Allemands apprécient moyennement. Déjà humiliés par la défaite (ils ne s’en remettent pas – regardez le film « Franz » sorti dernièrement !), perdu politiquement et économiquement, leur orgueil mis à bas, il leur faut maintenant subir une honte encore plus grande : l’occupation. Une résistance passive se met en place, débutant par la mise en grève des ouvriers des mines. Soutenu par le gouvernement, ce sursaut de protestation s’éternise. Des affrontements éclatent contre les forces d’occupation.

Pour les Allemands, les Français et les Belges ne sont pas les seuls responsables. La politique s’en mêle et les émeutes contre la toute jeunette République de Weimar se multiplient. C’est l’époque des dictateurs errants qui prophétisent une fin du monde proche, à l’image d’un certain Adolf Hitler, encore inconnu dans le paysage public et qui tente un putsch le 9.11.1923 (le putsch de la Brasserie). En octobre 1923, une République rhénane est déclarée. Mais, comme la rose de Ronsard, elle ne dure que le temps de faire parler d’elle. C’est le chaos Outre-Rhin.

En France, on se défend d’occupation et on joue les huissiers. Les Allemands ne peuvent pas payer? On se contente donc de prendre chez eux ce qui a de la valeur. Les Américains et les Britanniques protestent de l’action franco-belge. Aucune action véritable toutefois n’est mise en place. Il s’agirait de ne pas remettre le fragile Traité de Versailles au moment où on semble avoir (enfin !) réglé le problème turc (traité de Lausanne, j’en parle ici : 24 juillet 1923 ou la revanche turque).

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« Schwarze Schande » ou le cliché raciste à son climax (ils étaient alors accusés de manger les enfants…)

L’Occupation de la Ruhr, c’est un ballon de baudruche qui s’envole et que l’on oublie une fois le dos tourné. Elle servira à la propagande nazie qui dénoncera une « Schwarze Schande » (la « honte noire ») : autrement dit la présence de troupes coloniales (notamment sénégalaises) sur le sol allemand.

L’Occupation de la Ruhr prendra fin en 1925. Les troupes franco-belges, encore stationnées en Rhénanie, ne quitteront définitivement le sol allemand qu’en 1936, boutées par un certain Hitler revenu sur le devant de la scène. C’est un pan d’Histoire guère glorieux pour la France qui compte alors de sombres récits de viols et de violence envers la population. L’Allemagne nazie recommencera (loin de moi, toutefois, l’idée de comparer l’Occupation de la Ruhr à l’Occupation allemande) quelques années plus tard, comme un va-et-vient de l’Histoire que l’on souhaiterait parfois plus monotone.

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