La traque aux monstres

[L’article a été concocté mercredi dernier – mais le temps a tourné trop vite]

Une parenthèse s’impose : j’ai fait faux-bond à Archibald pour ce billet. Trop vieux pour se déplacer, grand âge oblige, il est resté à la maison. C’est un ordinateur vieux comme le monde, à l’asthme poussif et à l’humeur changeante qui le remplace. Je l’ai baptisé Siegfried.

À l’heure où je vous écris (cela sonne très Madame de Sévigné, vous ne trouvez pas?), une véritable tempête de neige s’est abattue sur Berlin. Il neige à n’en plus finir et les flocons dansent dans de grandes rafales de vent. C’est le genre de bulletin météo qui donne envie de tout quitter pour sauter dans le Transsibérien vers des destinations lointaines tout en écoutant Jacques Brel chanter Il neige sur Liège (remplacez par la ville enneigée la plus proche de chez vous). Vous l’aurez compris. La fille adoptive du Nord que je suis est toute excitée. Excitation frustrée d’ailleurs, étant coincée derrière un mur de livres à la bibliothèque. Ma concentration s’envole à chaque flocon qui virevolte derrière la fenêtre (autrement dit, souvent).

Le sujet du jour n’est pourtant pas particulièrement joyeux. Pas de clin d’oeil au calendrier aujourd’hui mais un grand zoom sur l’actualité !

Expliquons-nous.

Les journaux du monde entier ont titré il y a quelques jours la confirmation de la mort probable (oui toute cette histoire est compliquée) d’un certain Alois Brunner. Si ce nom ne vous dit rien, bienheureux que vous êtes ! Éteignez votre ordinateur ou votre smartphone et partez vaquer à des occupations beaucoup plus sympathiques et inoffensives. Ancien nazi, recherché depuis des décennies pour être enfin jugé face au monde, Alois Brunner serait mort et enterré, quelque part en Syrie, loin de l’Europe et de ses crimes.

Alois Brunner ou la mort d’un triste sire

Il serait très déplacé de se réjouir de la mort d’un être humain. Mais peut-être serait-il plus déplacé encore de regretter la disparition d’un homme tel qu’Alois Brunner. Le nombre total de personnes que cet ancien officier nazi a envoyé à la mort est proprement affolant. On additionne mentalement ses horreurs et le vertige nous prend, la nausée au bord des lèvres.

Né en 1912, Alois Brunner est entré très jeune dans le parti nazi puis dans la SS et enfin dans la SD. En résumé, il se situe dans le top of the list de la hiérarchie des méchants (de la Seconde Guerre mondiale, devrais-je préciser – les méchants ayant malheureusement une certaine tendance à pululler dans l’Histoire). Son CV de l’horreur est bien rempli : déportation d’environ 50 000 juifs autrichiens, d’environ 40 000 juifs grecs, de 25 000 juifs francais, de près de 10 000 tziganes et d’environ 20 000 Berlinois. Je m’arrête là? La liste est bien trop longue (et nous préférons tous regarder la neige tomber, bien sûr). Retenons une chose, il est l’un des criminels de guerre les plus recherchés par le tribunal de Nuremberg en 1946.

Cet adjoint d’Adolf Eichmann se réfugie à Prague en 1945 puis aurait changé d’identité lors de l’entrée des troupes soviétiques dans la capitale tchèque. Il échappe ainsi aux geôles et aux tribunaux de l’Armée Rouge mais se fait arrêter par les Américains. Une sombre histoire de confusion d’identité (un autre se fait tuer à sa place, portant aussi le nom de Brunner) lui permet d’être libéré.

C’est l’époque d’une Allemagne de l’Ouest percluse d’anciens nazis, comme un vieil homme de rhumatismes. Des boureaux qui vivent en toute impunité dans une nation qui cherche à se reconstruire en piétinnant un peu (beaucoup) son passé misérable (coucou Le Labyrinthe du silence – à voir à voir à voir, d’ailleurs j’en ai parlé ici : Le labyrinthe du silence : l’Allemagne (encore et toujours) face à son Histoire ). Alois Brunner, comme un certain Mengele (« l’ange de la mort » d’Auschwitz) ou d’autres plus anonymes (mais tout aussi coupables) vivent une vie paisible sous le ciel allemand.

En 1954, par peur d’être arrêté (on commence à s’intéresser à son cas), il s’enfuit en Syrie en transitant par l’Égypte. La traque commence et durera jusqu’à son décès (probable).

Il est condamné à mort par contumace à Paris en 1954 puis de nouveau jugé en 2001 (et condamné à la prison à perpétuité pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité). Mais Alois Brunner est toujours en Syrie.

Comme beaucoup d’anciens nazis réfugiés dans des pays étrangers (souvent protégés par des dictateurs – notamment en Amérique du Sud), il propose ses services. Et que sait faire un spécialiste de la déportation? Tuer, oui bien sûr. Il serait devenu conseiller et expert en tortures et autres horreurs. Il échappe à la mort plusieurs fois (colis piégés envoyés par le Mossad), est traqué longtemps par ceux que l’on appelait les « chasseurs de nazis » tels que Simon Wiesenthal ou le couple Klarsfeld. Depuis sa tanière syrienne, il donne un interview au Chicago Sun (pourquoi se priver?) et ne renie aucun de ses actes pendant la guerre, s’en gargariserait presque.

Depuis quelques jours, l’enquête semble close. Des rumeurs voulaient qu’il ait encore été vu vivant en 2010. Mais voila. Clap de fin. Alois Brunner aurait terminé sa vie dans le sous-sol d’un immeuble de Damas en 2001. Rideau.

La traque aux nazis

Une fois la guerre terminée, à la fin du dernier acte, les méchants ont changé leurs costumes sombres pour ceux de bons pères de famille, de boulangers, de médecins ou de fonctionnaires (voir même de membres du gouvernement d’Allemagne de l’Ouest). Inquiétés par la justice, certains ont fui. D’autres, comme Brunner, ont attendu tranquillement que l’orage passe dans leurs gentils petits pavillons d’une ville allemande comme on en voit tant. Et si certains durent fuirent à l’étranger par peur d’être arrêtés ou bien furent arrêtés par delà l’équateur, c’est bien grâce à ceux qu’on appelle « les chasseurs de nazis ».

Alors, pour être tout à fait franche avec vous, j’ai toujours trouvé ce terme sincèrement ridicule. « Chasseur de nazis », cela sonne grandiloquent, mauvais film hollywoodien. Il serait pourtant dommage de réduire ces hommes et ces femmes, qui ont dédié leur vie à la traque des criminels de 39/45, à des acteurs de thriller. L’instigateur de ce nouveau « métier » (à défaut de trouver un autre mot) s’appelait Simon Wiesenthal. Né en Pologne, survivant de la Shoah, il se consacra à cette interminable traque dès la toute fin de la guerre. Même si sa vie comporte certaines zones d’ombres, son action contre les nazis est totalement reconnue. Serge et Beate Klarsfel (dont les Mémoires sont à lire, à lire, à lire) ou encore Fritz Bauer (juge allemand qui oeuvra à l’arrestation d’Adolf Eichmann) ont risqué leur vie à écumer la planète pour que ces assassins, accusés de crimes contre l’humanité, soient jugés et condamnés. Chapeau bas.

Mais la question reste posée. Comment ces anciens nazis, recherchés (pas toujours, je vous l’accorde) ont-il pu ainsi échapper si longtemps à la justice internationale?

Avant toutes choses, à l’exemple de Brunner, ils se mirent au service des pays dans lesquels ils s’étaient réfugiés et furent ainsi, pour la plupart, protégés de l’extradition. Des réseaux d’exfiltration nazis jouèrent aussi leur rôle. Ainsi l’organisation « Stille Hilfe » créée par une princesse allemande nostalgique. Depuis plusieurs années, la figure de proue n’est autre que Gudrun Burwitz, fille unique de Heinrich Himmler (dans le top 5 des méchants), bras droit de Hitler. N’ayant jamais renié les idées de ses parents, Gudrun Himmler, âgée aujourd’hui de près de quatre-vingt-dix ans, s’est fixée l’objectif de faire connaître au monde une autre image de son père (bon courage). Enfin, l’Allemagne de l’Ouest préféra, à tort ou à raison, laisser son passé dormir.

Au début des années 2000, de grandes affiches s’étalèrent dans les villes allemandes. Une grande photo d’Auschwitz et cette inscription : Spät, aber nicht zu spät (tard mais pas trop tard). Cette Opération de la dernière chance (telle qu’elle fut baptisée) appelait la population à apporter son aide à la grande traque des anciens nazis. L’heure tourne. La plupart sont morts, le plus souvent dans leurs lits.

À chaque nouveau procès, on s’étonne. Ils existent donc encore, ces hommes et ces femmes impliquées dans la grande machination d’extermination nazie? Face à ces visages parcheminés, à ces grabataires à l’air sénile, aux lunettes tremblotantes et aux mains tâchées de vieillesse, on a presque pitié. Pauvres vieux qui ressemblent à un gentil Papy. Un Papy au passé débordant d’horreurs. Pourquoi avoir tant attendu?

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