L’histoire d’un scandale

La météo est sinistre par chez nous. À déprimer les plus optimistes. Un gris digne d’une chanson de Jacques Brel, celle où le canal s’est perdu, puis pendu (coucou Le Plat Pays !). Ceux qui vivent quelque part dans l’hémisphère sud sont priés de ne pas se vanter de leur ciel bleu. Berlin au mois de février, c’est une ville un peu vide que les touristes fuient pour des destinations plus attrayantes ; une période de l’année au cours de laquelle les étudiants  ont disparu, plongés soudain avec une frénésie toute hivernale dans les révisions (les examens ont chaussé des bottes de sept lieux).

D’ailleurs, ne soliloquons pas et embrayons (joyeusement !) sur le sujet du jour !

L’Histoire de France semble parfois reposer sur l’équilibre fragile d’une barricade. Une longue liste de rues bloquées, de pavés jetés, d’empilements d’objets hétéroclites et d’affrontements (violents, le plus souvent). La journée du 6 février 1934 s’inscrit dans la cohorte de toutes ces émeutes qui parsèment l’Histoire dans un grand bruit de fureur.

De par le bouleversement qu’il apportera dans son sillage, le 6 février est un évènement important. Un peu oublié aujourd’hui, il avait fait la une de tous les journaux de l’époque et avait habité les pages des manuels d’Histoire de plusieurs générations. Il grand temps de s’y replonger !

[Parenthèse ! Le petit sondage a eu son effet et merci, merci, merci pour vos réponses ! Certains m’ont envoyé des messages un peu grognons (pourquoi diable avoir eu cette idée saugrenue?) mais la plupart étaient enthousiastes. Quant aux questions, que d’autres ont trouvé un peu légères, je dois vous avouer qu’elles ne sont pas si faciles à trouver, cacher la bonne réponse au milieu d’autres réponses qui pourraient être vraies (mais qui ne le sont pas) est tout un art (que je maîtrise difficilement – merci Lina !)]

Plaçons le décor !

Les années 1930 : la crise 

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Cette photo (bouleversante) de Dorothea Lange est devenue aujourd’hui le symbole de cette « Grande Dépression »

Les années trente s’éloignent résolument des « années folles », cette décennie qui dansait, à bout de souffle, sur les cendres de 1918. Le krach boursier de 1929 détruisit l’équilibre instable d’un monde encore sous le choc d’une guerre meurtrière (mais n’est-ce pas un pléonasme?). Du jour au lendemain, les miséreux tombaient plus bas encore dans la misère alors que les riches, les flamboyants, sombraient dans une pauvreté soudaine et inattendue.

N’attendez pas ici une explication sérieuse sur la spéculation et autres méthodes boursières qui me sont totalement (mais alors totalement) étrangères. Résumons très rapidement : ce fut une catastrophe, un cataclysme mondial, la première grande crise économique du siècle.

La France sera touchée au tout début des années 30 : le chômage augmente, les finances publiques s’écroulent et les relations internationales sont tendues (elles le sont de toutes façons depuis le traité de Versailles). Ouvriers, cadres, agriculteurs…ce sont toutes les classes sociales, toutes les professions touchées par le déluge qui se tournent alors comme un seul homme vers l’État. Il s’agit pour les gouvernants de trouver une solution à cette situation dramatique. Oui mais voilà. Du côté du gouvernement, c’est le chaos. Discrédité par l’opposition, le pouvoir s’étiole et l’instabilité s’installe : de 1932 à février 1934, pas moins de six gouvernements se succéderont, dans un tohu-bohu bien compliqué à expliquer ici. Retenons l’essentiel : la population a perdu toute confiance envers ces politiques à chapeaux haut de forme et montres à gousset qui pérorent depuis la tribune sans trouver de solution.

L’antiparlementarisme, déjà bien ancré dans les esprits, s’accentue. C’est la grande époque des ligues. De droite ou de gauche, de tous les extrêmes ou bien apolitiques, les ligues sont à la mode. Elles fleurissent dans toutes les couches de la société française. Les anciens combattants, qui s’étaient déjà engagés auparavant, se lancent eux aussi en politique. Moins violents tout de même que les Stahlhelm allemands, certains de « ceux de 14 » font leur apparition dans une ligue devenue aujourd’hui célèbre : les Croix de Feu (dont le fondateur, François de la Roque, a beaucoup fait parler de lui).

Crise économique, chômage, antiparlementarisme et mécontentement envers le pouvoir…il ne manque plus grand chose pour que tout éclate. Ce sont les premiers jours de la nouvelle année 1934 qui mettent alors le feu aux poudres : l’affaire Stavisky entre en fanfare dans l’Histoire de France.

Stavisky – alias « le beau Sacha »

Beau, Stavisky ne l’est peut-être pas à proprement parler. Mais son charme est irrésistible et il brille dans les soirées de la bonne société. Hommes politiques, banquiers et autres personnages influents lui tombent dans les bras. L’escroquerie, ça le connaît, Stavisky. Né sous l’Empire russe à la fin du XIXème siècle dans une famille juive, il arrive en France vers l’âge de douze ans et se glisse très vite dans son costume d’escroc. On raconte notamment, qu’il aurait dérobé des prothèses dentaires à son père (chirurgien dentiste) pour les revendre dans le Marais. Les imaginations frauduleuses de Stavisky commencent dès l’adolescence ainsi que ce rêve d’une vie dorée, d’une vie menée grand train grâce à de l’argent facile.

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Pile ou face? Oiseau de nuit ou oiseau de jour? Smoking ou cravate? Stavisky sous toutes les coutures

Stavisky c’est un bandit de salons, un escroc de luxe à grande échelle. Il a un certain charme, avouons-le, cet aigrefin en smoking qui traverse la vie avec le panache du risque (oui, je suis fleur bleue).

Sa jeunesse est errante, perdue, entre bouis-bouis et cafés-concerts, femmes de mauvaise vie et carrière d’artiste bien vite arrêtée. Pendant la Grande Guerre, il lance sa première affaire d’escroquerie, avec la création  d’un cabaret pour demi-mondaines qui s’ennuient et qu’il vole avec de beaux sourires. Dans l’euphorie de la victoire, ses affaires grandissent, fleurissent. Marié à une ancienne mannequin de chez Chanel, Stavisky voit grand. Trop peut-être. Accusé, soupçonné, arrêté…son père se suicide, l’honneur brisé d’être incapable de rembourser les dettes phénoménales de son fils. Mais rien n’arrête Stavisky qui est emprisonné, puis libéré, puis accusé à nouveau. Oui mais voilà. Dans sa grandiose ascension de fausses émeraudes, de fausses banques et de faux millions, il tisse une toile autour de lui, un réseau infini de politiques, de magistrats et d’hommes de grande influence. Si Stavisky tombe, c’est le Tout-Paris qui s’effondre avec lui. « Monsieur Alexandre » (pseudonyme qu’il avait pris pour ses affaires) voit alors ses procès reportés inlassablement à des dates ultérieures, à des 36 du mois imaginaires.

Lors des dîners mondains, « le beau Sacha » règne en maître. Personne ne sait qui il est vraiment. Tout le monde se méfie. Mais personne ne lui résiste. C’est l’époque de sa grande affaire, celle du Crédit Municipal d’Orléans, puis celui de Bayonne qui lui permet d’escroquer banquiers, rentiers et autres petits bourgeois qui rêvent eux aussi à une vie flamboyante.

Puis c’est la chute. Les fraudes du faux Crédit Municipal de Bayonne sont dénoncées au grand jour. En décembre 1933, la femme d’un ministre le lâche. Un premier complice tombe. Puis, c’est La Sureté qui refuse de le couvrir. Le scandale est trop grand, trop phénoménale. Et puis, voilà, peut-être que la belle société parisienne n’en pouvait plus des extravagances de ce Stavisky, ce « juif » errant (l’antisémitisme était toujours d’actualité) au beau sourire qui jonglait avec leurs millions.

Évitant la police, il se réfugie dans son chalet de Chamonix. Les hommes politiques mouillés dans l’affaire politico-financière s’effondrent à Paris. Les journaux (dont le Canard Enchaîné) dénoncent à tour de bras. Stavisky se terre en Haute-Savoie, téléphone à sa femme, a le projet de partir en Suisse. Au fond de lui, il croit encore à sa bonne étoile, celle qui lui a permis de profiter de cette grande vie pendant toutes ces années.

Albert Prince, le conseiller en charge de l’affaire, lance un mandat d’arrêt contre lui. La police vient le chercher à Chamonix au matin du 8 janvier 1934. À l’intérieur du chalet, les policiers trouvent Stavisky agonisant.

Officiellement, traqué de toute part, le bel escroc se serait suicidé. Oui mais voilà. À qui profite le crime? Stavisky aurait-il été assassiné? Après tout, sa mort arrange beaucoup, voir trop de monde, lui qui pouvait emporter dans sa chute, une grande partie du Tout-Paris.

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La « une » du Matin, datée du 7.01.1934 (la veille de la mort de Stavisky) cherche les responsables

La polémique bouillonne et les journaux ne parlent plus que de la fameuse, la célèbre (mais oubliée aujourd’hui) « Affaire Stavisky ». S’il ne s’est pas suicidé, qui donc a tué « le beau Sacha »? La mort suspecte d’Albert Prince, le magistrat chargé de l’enquête, renfloue la polémique. Aujourd’hui encore, les historiens et les passionnés sont partagés. Assassinat ou suicide? Le mystère demeure.

La chute

Mais la mort de Stavisky n’empêche pas l’esclandre. La population apprend que la justice l’a protégé. On crie à la corruption, à l’injustice. L’opinion exige la vérité. Les ligues (notamment d’extrême droite) et l’opposition s’emparent du scandale. La catastrophe dégénère en chaos politique.

Mêlés à l’antiparlementarisme ambiant, l’antisémitisme et la xénophobie, deux compères qui font souvent bon ménage, s’en donnent à coeur joie. Non content d’être né loin de France, Stavisky était juif. On reparle de Dreyfus. C’est l’écho du XIXème siècle qui retentit dans ce février glacé de 1934.

Le gouvernement Chautemps est obligé de démissionner. Un certain Édouard Daladier prend sa place. Pour prouver que lui n’a rien à voir avec l’Affaire, il fait le ménage autour du pouvoir et écarte le préfet de police (poste clé). La décision fait scandale et le gouvernement doit alors être présenté devant les Chambres le mardi 6 février 1934 dans une ambiance de fin du monde.

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6.02.1934, place de la Concorde

Les ligues et organisations de droite et d’extrême-droite (Action française et Croix de Feu, notamment) ainsi que l’extrême gauche se donnent rendez-vous justement ce jour-là sur la place de la Concorde. Une manifestation s’organise et la foule s’amasse. Des coups de revolver éclatent, le service d’ordre prend peur et ouvre le feu sur les manifestants. Le bilan s’élèvera à une quinzaine de morts et à plusieurs milliers de blessés. Paris n’avait plus connu le sang depuis la Commune et la France est sous le choc. Daladier et son gouvernement sont sommés de quitter le pouvoir. Après quelques hésitations, Daladier posera sa démission le lendemain.

L’Affaire Stavisky n’est pas le seul scandale politico-financier des années 30 et « le beau Sacha » n’est ni le premier, ni le dernier à escroquer le beau monde. Le scandale de Panama, pour ne citer que lui, avait beaucoup plus ébranlé le pouvoir que l’Affaire Stavisky.

Pourtant, voilà. Ce scandale entraîna la formation d’un énième gouvernement (le huitième depuis 1932 !), dévoila sous les projecteurs la santé chancelante de la IIIème République. Les ligues seront dissoutes, la franc-maçonnerie accusée, l’affaire Albert Prince (le procureur dont le corps fut retrouvé déchiqueté sur les rails d’un train) classée en 1937.

On n’en parla longtemps encore, autour des tables des cafés, cherchant à répondre à cette question qui agita la France pendant plusieurs années : Stavisky fut-il assassiné?

L’Affaire Stavisky, c’est une histoire à rebondissements, un vaudeville bien sérieux, un drame où de beaux escrocs en smoking vendent en coulisses, de fausses émeraudes à des politiques véreux. C’est une affaire de petite envergure, en somme, mais qui, par ses conséquences inattendues s’inscrivit dans l’Histoire.

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