Ces lieux d’Histoire oubliés

Auschwitz-Birkenau, Treblinka, Bergen-Belsen, Dachau….

Ce sont des noms bien installés dans la mémoire collective, avec leurs cohortes d’horreurs et d’inhumanité. On pense à Auschwitz et le portail au si cynique Arbeit macht frei s’impose à notre esprit.

Là vous vous dites, encore un sujet déprimant – et je n’ai aucune excuse, mis à part ces quelques conseils : mangez du chocolat. Buvez du café. Regardez par la fenêtre. Écoutez le Hallelujah de Leonard Cohen (on m’a dit que cela rendait joyeux…?)

Aujourd’hui, pas de dates-tiroirs. Mais une découverte que j’ai envie de partager avec vous.

Nous associons bien souvent la grande machine d’extermination nazie à Auschwitz et à ces autres lieux de mort systématique et ordonnée qui se sont élevés pendant plusieurs années sur le sol nord/est européen. Ces KZ (abréviation de Konzentrationslager, en français : camp de concentration – oui, en allemand, c’est encore plus moche) sont inscrits en toutes lettres dans les manuels d’Histoire.

Mais il y a aussi les autres camps. Ceux dont on parle moins. Ceux qui sont connus dans les cercles très privés des survivants qui reviennent chaque année, depuis soixante-dix ans, déposer des fleurs sur des pavés disjoints ou des forêts fleuries en mémoire des disparus. Ce sont des lieux où rien (presque) ne rappelle la mort qui s’y est promenée il y a près d’un siècle de cela. Camps de concentration hier, ils se sont transformés aujourd’hui en endroits respectables, où la vie continue. Heureusement, me diriez-vous. L’Allemagne et la Pologne seraient, sinon, plus qu’une accumulation de mémoriaux tristes et gris, fleuris au printemps. Là encore, vous auriez parfaitement raison.

Toutefois ! Il existe des lieux sans fleurs et sans discours. Des lieux d’horreurs que la vie traverse avec indifférence. Ce sont des oubliés de l’Histoire qui méritent que l’on se penche sur eux.

essayLe (attention, mot barbare) KZ-Frauenaußenlager de la Flottenstrasse 28-42 est de ceux là. Autrement, ce camp annexe de femmes (dépendant du camp de concentration de Sachsenhausen au nord de Berlin), où environ 800 déportées travaillaient jour et nuit dans des conditions inhumaines, s’élèvent aujourd’hui, tout simplement, en plein Berlin (station de métro Wilhelmsruh pour les Berlinois).

Construit tardivement, par besoin de main d’oeuvre, le KZ de Reinickendorf a reçu ses premières prisonnières à l’été 1944. Juives hongroises, elles avaient été déportées à Auschwitz, puis à Ravensbrück avant de finir leur longue course à Berlin, dans ce quartier un peu excentré, bordées de maisons et d’usines.

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Longue avenue, long défilé d’une clôture grise et d’un bâtiment de briques

Sur la Flottenstrasse 28-42 s’élève alors une usine de briques rouges, telle que l’on en trouve dans les faubourgs des capitales européennes. Ce sont les locaux de l’entreprise Argus, spécialisée dans les moteurs de voiture / avion / bateau. Fondée par un franco-allemand, Henri Jeannin, coureur automobile à l’aube du XXème siècle, elle fut rachetée après la Grande Guerre par un illustre industriel, juif, le Dr. Moritz Strauss qui développa l’entreprise jusqu’à la rendre indispensable dans l’économie allemande. Mais les nazis sont dérangés par ce juif prospère, dirigeant d’une usine dont ils ont besoin (les moteurs d’avions notamment – la guerre de 39/45 est motorisée). En 1938, ils « arianisent » alors à tout va. Autrement dit, ils forcent les chef d’entreprises juifs à vendre leurs usines et leurs affaires – à bas prix bien sûr – à des aryens bon teint, pur souche (comme dans Harry Potter, des sangs purs). Argus est donc rachetée par un nazillon plein de bonne volonté et devient l’un des premiers constructeurs des moteurs des V1  et V2 (qui ont à leur actif, notamment, le ravage des villes anglaises).

Voilà pour Argus. Comme Siemens, aussi basée à Berlin, comme BMW, comme Volkswagen, comme Daimler, comme beaucoup, beaucoup, beaucoup d’autres, Argus-Motorenwerk GmbH a besoin de main-d’oeuvre, pas chère de préférence. Alors oui. Il y a bien les travailleurs forcés et les travailleurs volontaires des pays occupés (dont des Français !) qui oeuvrent à la gloire allemande. Mais ces gens là ont des droits. On ne peut pas les tuer à la tâche, ou du moins pas aussi librement que les déportés. À partir de 1944, alors que l’Allemagne court à sa perte (mais s’en est-elle alors réellement rendue compte?), l’utilisation des déportés dans l’effort de guerre nazi, est à la mode. Aucun coût. Quelques baraquements de bois immondes au fond de l’usine, à la vue de tous (pourquoi se gêner?). Le travail 7j/7, H24. Après tout, ce sont des Untermenschen, des sous-Hommes dont la mort n’est rien.

Au printemps 1944, les nazis avaient décidé la déportation totale des Juifs de Hongrie. Ils sont alors tous (tous !) déportés en quelques mois et, pour la plupart, gazés à Auschwitz. Près de deux cent milles Juifs assassinés en quelques jours seulement. Pour ceux qui ont échappé aux chambres à gaz, c’est le travail forcé. D’où, pour ces quelques 800 femmes juives hongroises, l’entreprise Argus à Berlin-Reinickendorf, pas si loin de chez moi en définitive.

Le camp marche à plein régime, de l’été 1944 à avril 1945. Avril 45 : mois de la chute pour l’Allemagne nazie qui s’effondre comme un château de cartes dans un grand bruit de fureur. Parmi les 800 détenues, certaines sont mortes de froid, de maladie, de mauvais traitement et de fatigue. Les autres ont été envoyées à Sachsenhausen, au nord de Berlin lors de la fermeture du camp, dans la nuit du 18 au 19 avril 1945. Leur sort est inconnu. Peut-être ont elles été emmenées sur les routes de la marche de la mort ou bien ont-elles été libérées par les soviétiques.

Le chef du camp, un certain Andreas Vollenbruch, vivra une vie tranquille et loin des tribunaux jusqu’à ce qu’il soit poursuivi à la fin des années 1960 (grande époque du sursaut allemand face à son Histoire). Accusé, il mourra pourtant avant la fin de son procès en 1972.

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Panorama pris depuis le quai du S-Bahn (RER berlinois – en mieux)

Contrairement à d’autres qui sont fleuris une fois par an, le KZ de Berlin-Reinickendorf est totalement tombé dans l’oubli. Pleine de bonne volonté, je suis allée y faire un tour, découvrant avec un sentiment étrange que je passais devant tous les jours, en S-Bahn. Du haut du quai, on surplombe un entrelacs d’usines de briques rouges, de bâtiments neufs et de hangars rutilants, le tout bordé de grandes avenues typiquement berlinoises où filent voitures et cyclistes.

entree-usine-kz-2Par un froid glacial (Berlin se transforme parfois en antichambre de la Sibérie), j’ai arpenté l’avenue. Mémorial, inscription, dates, fleurs…rien, il n’y a rien. Rien du tout. Aujourd’hui, des camions de plusieurs tonnes déversent leurs contenus dans l’enceinte de l’usine qui, d’après quelques photos d’époque que j’ai eu un mal fou à trouver, n’a pas vraiment changé depuis la guerre : briques, verrières jaunies, clôtures branlantes, portes métalliques rouillées…

Alors, oui. Oui bien sûr. On ne peut pas se souvenir de tout. On ne peut pas faire d’un pays un mémorial à ciel ouvert où s’accumulent les fleurs et les grands discours de survivants qui, chaque année, disparaissent un peu plus. Il faut savoir se souvenir et vivre aussi. Faire de lieux de mémoire, des lieux de vie.

Mais quelle triste indifférence pour un lieu où près de 800 femmes, gardées par des SS, ont vécu plusieurs mois d’horreur, arrachées de leur vie d’avant qui étaient sûrement douce au nom d’une idéologie raciste et inhumaine. Que couteraient donc quelques fleurs, si ce n’est le prix à payer pour piétiner l’oubli.

4 réflexions sur “Ces lieux d’Histoire oubliés

    1. Merci pour le commentaire !

      Bien sûr, je comprends mais je n’ai malheureusement pas les droits de ces photos et il était très compliqué (voir impossible?) de les demander pour un simple article (et non un travail universitaire). Ce qui est bien dommage, je vous l’accorde. Mais peut-être cela me poussera-t-il à faire de plus amples recherches sur le sujet. Ce camp mériterait, il est vrai, plus que quelques lignes dans un livre connu seulement des universitaires…

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  1. Et l’ensemble de la Flottenstrasse 28-42 abrite aujourd’hui aussi les Services du Sénat de Berlin en Charge des ressources humaines pour la jeunesse, la famille et l’enseignement. On pourrait peut-être leur suggérer d’apposer une plaque commémorative.

    Aimé par 1 personne

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