Accusé Zola, levez-vous !

En octobre, j’avais voulu écrire sur la fameuse, s’il en est, Affaire Dreyfus. Mais Archibald (mon ordinateur pour les non-initiés) m’avait alors traitreusement lâché quelques minutes seulement avant la publication sur Cela commence par un H (abominable trahison, croyez-moi). Mon article sur l’Affaire Dreyfus (hasard?) avait été mangé, dévoré, digéré puis mon ordinateur avait rendu l’âme. Je suis encore en convalescence morale à ce jour.

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Mon désespoir fut grand (et oui, j’ai déjà posté cette photo en novembre – c’est ma photo joker post-traumatique)

C’est donc avec une certaine appréhension que je me plonge dans ce billet. Car il y sera question de l’Affaire Dreyfus, cette tristement célèbre Affaire Dreyfus qui plongea la France dans un conflit terriblement long. Un véritable poison qui fissura la société française en profondeur, allant jusqu’à s’insinuer jusque sous la lampe familiale, brisant des foyers pour longtemps (voir toujours).

L’Affaire Dreyfus. Si compliquée, si conflictuelle que l’on en attrape des maux de tête. Comme j’ai plutôt envie aujourd’hui de vous parler du rôle d’Émile Zola (…les Rougon-Macquart !) dans toute cette histoire, je vais tenter de résumer rapidement les faits.

Les pourquoi du comment de l’Affaire Dreyfus (en quelques mots)

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Alfred Dreyfus (1859-1935)

Nous sommes à la fin du XIXème siècle. L’Empire n’est plus (R.I.P). La belle Eugénie est en exil par-delà la Manche. La République bat son plein. Les relations France/Allemagne sont moyennes, voir mauvaises. D’un côté, les Français digèrent mal (très très mal) la défaite de 1870 et la Kaiserproklamation (proclamation de l’Empereur) dans la Galerie des Glaces à Versailles. De l’autre, les Allemands s’inquiètent d’une possible revanche de leur « ennemi héréditaire », autrement dit les Français. Ambiance niveau âge glaciaire, donc.

L’espionnage est à la mode. On s’espionne, on s’observe, on trahit à tout va. C’est à qui engrangera le plus d’informations sur le pays ennemi, ces deux pays qui se haïront malheureusement encore pendant longtemps. C’est l’ère James Bond avant l’heure : les femmes de ménage des ambassades sont soudoyées pour vider les corbeilles et les amener au Service de Renseignements militaire qui les décortiqueront, à l’affut d’informations (c’est un exemple à retenir pour la suite de l’article).

Depuis la guerre franco-prussienne, l’Alsace-Lorraine est allemande. Les Alsaciens sont ainsi vus comme des traitres par naissance : non content de comprendre l’allemand, ils rappellent sans cesse et par leur seule présence, la honteuse défaite au reste de la France (j’aime beaucoup l’Alsace, bien sûr – coucou Charlotte et Victoire ! – je tente juste de vous mettre dans l’ambiance).

Dans la grande farandole des conflits intérieurs de ce XIXème vieillissant, n’oublions pas l’antisémitisme qui s’installe joyeusement dans les consciences françaises. Certains détestables personnages, comme Édouard Drumont (fondateur du journal La Libre Parole – heureusement oublié aujourd’hui) en font leur fond de commerce.

Pause. J’ai mal aux poignets et la longueur de ce résumé m’inquiète légèrement. Fonctionnons pas mots-clefs, retenez : défaite 1870 – espionnage – Alsace – antisémitisme.

iles-salutÀ force de chercher, on trouve toujours. Cette maxime (mais en est-ce une?) pourrait s’appliquer aux balbutiements de l’Affaire Dreyfus. Dans la corbeille à papiers (coucou la femme de ménage !) de l’attaché militaire de l’ambassade d’Allemagne, on trouve un bordereau déchiré en six morceaux. Une fois reconstituée, on découvre dans la missive que des documents sont sur le point d’être transmis à une puissance étrangère (comprenez l’Allemagne). L’artillerie est concernée. Catastrophe. Branle-bas de combat. Cherchons le coupable.

Le coupable est alors tout trouvé : Alfred Dreyfus. Officier dans l’artillerie. Juif. Alsacien. La liste de ses défauts est bien trop grande pour ne pas en profiter. On saute sur l’occasion. Ce sera Alfred Dreyfus !

Il est innocent? Rien de plus simple que de le rendre coupable. Des preuves accablantes lui tombent sur le dos. Il est accusé, jugé, condamné puis envoyé dans l’enfer vert de l’Île du Diable (située au large de la Guyane). Rideau.

Et Émile Zola dans tout cela?

L’Affaire Dreyfus ne s’arrête pas là, bien sûr. Elle s’insinue partout, véritable poison sociale. Les dreyfusards et les anti-dreyfusards choisissent leur camp. C’est à qui détiendra la vérité.

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Le défenseur d’Alfred Dreyfus (qui fera face à une campagne de haine antisémite violente) a droit à une place parisienne à son nom – j’ai bien envie d’aller y faire un tour, pas vous?

La famille d’Alfred Dreyfus s’organise pour tenter d’arracher leur frère / mari / oncle etc. de son bagne lointain. Ils parviennent à convaincre un riche homme d’affaire influent, Bernard Lazare, à les soutenir. Les pro-Dreyfus et anti-Dreyfus s’acharnent, se provoquent, s’assassinent par journaux interposés.

Émile Zola, lui, ne se sent pas particulièrement concerné par le scandale. Probablement qu’il en parle, bien sûr, avec ses relations. Car qui n’avait pas son avis sur l’Affaire Dreyfus à l’époque? D’ailleurs Zola, sans prendre officiellement position, estime Dreyfus coupable. Pour lui qui croit en la justice (ce sera justement tout son problème), trop de preuves accablent l’officier. Qu’il soit juif ou alsacien, peu importe. Coupable ou innocent, voilà toute la question pour Zola.

Toutefois, la campagne antisémite l’inquiète. Il s’indigne du climat haineux de la France, situation qu’il trouve d’ailleurs indigne de son pays. Oui mais voilà. En 1897, l’Affaire Dreyfus est ébranlée par un nouveau scandale.

Dreyfus a été accusé. La Guyane est loin et ses lettres à sa femme Lucie sont déchirantes. La situation pourrait changer pour l’officier (qui ne l’est plus d’ailleurs, depuis sa destitution officielle dans la cour de l’École militaire de Paris). Un officier criblé de dettes, le fameux Esterhazy, est dénoncé, arrêté, jugé. Ce serait lui l’espion, le traitre. Le nouveau chef des services secrets français en est convaincu depuis plusieurs mois déjà. Mais sa hiérarchie, mise au courant, lui ordonne de ne pas bouger (il sera limogé). Dreyfus est coupable même s’il est innocent. La presse s’y met aussi et publie l’écriture d’Esterhazy. La famille Dreyfus porte plainte mais le haut-commandement protège, inlassablement, Esterhazy.

Revenons à Zola. Tout cela lui déplait grandement. De plus, Bernard Lazare, l’homme d’affaires qui s’est mis au service de la cause Dreyfus, le rencontre plusieurs fois et le convainc de l’innocence du bagnard de l’île du Diable.

431px-jaccuse_-_gallica_-_page_1Lorsque, jugé coupable, Esterhazy est acquitté, Zola n’y tient plus. C’en est trop. La justice va trop loin dans l’injustice. Il se lance. Le Figaro refuse ses articles. C’est L’Aurore, journal tenu par un certain Georges Clémenceau qui le soutient. Le 12 janvier 1898 il remet à la rédaction de l’hebdomadaire dreyfusard un long texte intitulé « Lettre a M. Félix Faure Président de la République ». Mais le titre est long. Clémenceau le change en un mot, une exclamation qui fera mouche et entrera dans l’Histoire : J’Accuse…!

Le 13 janvier 1898, la France entière (ainsi que certaines élites européennes, dont un certain Theodore Herzl, futur fondateur du sionisme) découvre le texte accusateur et sévère du grand, très grand Émile Zola.

Zola sur le banc des accusés

Oui mais voilà. Zola sait qu’il risque des poursuites judiciaires. D’ailleurs cela ne tarde pas. Dans son article, l’auteur des Rougon-Macquart dévoile des éléments que la presse n’avait encore jamais publiés. Paris, la France, découvre l’enquête et l’Affaire Dreyfus sous un éclairage nouveau, celui de Zola. Car avant de se lancer dans la rédaction de son article, Zola a fait comme pour un nouveau roman (habitude naturaliste) : il a enquêté. Aidé par Bernard Lazare et les défenseur d’Alfred Dreyfus, il a voulu tout savoir.

La presse se déchaine, les calomnies se multiplient et des caricatures d’une grande violence humilient Zola. J’Accuse…! entrainera cependant un sursaut de l’opinion publique. L’article clair et parfaitement écrit (eh oui…c’est Zola quand même !) en a convaincu certains. Du côté du gouvernement, en revanche, l’hostilité envers l’écrivain est terrible.

Le 18 janvier 1898, une plainte est déposée contre Zola. Il est traduit pour diffamation par le ministre de la guerre. Durant quinze jours, du 7 au 23 février 1898, les témoins de l’Affaire se suivent à la barre. Zola, lui, lit une déclaration dans laquelle il jure que Dreyfus est innocent.

Le 23 février 1898, le verdict tombe : Émile Zola est condamné à un an de prison ferme et à 3000 francs d’amende. Le 18 juillet de la même année, la peine est confirmée en appel. Le soir-même, Zola s’enfuit pour l’Angleterre.

À Londres, le temps passe doucement. Sa femme, ses enfants et sa maîtresse se croisent dans les navettes express qui traversent la Manche. Il écoute tomber la pluie depuis son appartement d’exil, à l’affut des moindres nouvelles.

Un officier mouillé jusqu’au cou dans l’Affaire Dreyfus (il est l’auteur de faux documents accablants) se suicide d’un coup de lame de rasoir. L’opinion publique s’excite. On parle de revoir le jugement. Mais Félix Faure, le Président de la République, ne pardonne pas à Zola son insolence. Il faudra attendre un nouveau Président, Émile Loubet, pour signer le décret de grâce de Dreyfus le 19 septembre 1899. Depuis le 4 juin, Zola est de retour en France.

L’Affaire, toutefois, n’est pas encore tout à fait terminée. Dreyfus est gracié mais toujours pas considéré comme innocent. Zola ne connaitra cependant jamais le dénouement de cette si grande Affaire pour laquelle il se donna entièrement, risquant la prison, choisissant le chemin de l’exil dans le seul but de faire triompher la justice. Le 29 septembre 1902, il meurt asphyxié dans son sommeil. Certains crient au scandale. Son arrière-petite-fille soutient d’ailleurs toujours aujourd’hui la thèse de l’assassinat. Plus de vingt ans plus tard, un ouvrier aurait avoué avoir bouché, sur ordre, le conduit de cheminée de l’appartement de Zola, rue de Bruxelles à Paris. Mais, plus de cent ans plus tard, le mystère reste entier.

Le 4 juin 1908, deux ans après l’annulation du jugement condamnant Dreyfus, Émile Zola fut « panthéonisé », autrement dit ses cendres furent déposées, en grande pompe, dans l’imposant mausolée parisien. Alfred Dreyfus, qui assistait à la cérémonie, fut blessé par un nationaliste qui demandait encore la révision du procès. Une histoire sans fin?

De par son retentissement, l’Affaire Dreyfus empoisonna la société française très profondément, séparant à jamais des familles entières, brisant des carrières, souillant la justice et la presse. Scandale retentissant, il s’inscrit dans la longue liste de tous ceux qui secouèrent la IIIème République (comme l’Affaire Stavisky? L’histoire d’un scandale).

Il pleut tristement sur Berlin mais les vacances universitaires sont là…! Je m’envole pour le soleil (à moi le ciel bleu, les lunettes de soleil  et le printemps !) mais Archibald s’est déjà glissé dans ma valise. Cela commence par un H va se reposer au bord de la mer  !

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