La fin des Romanov

Le 15 mars est une date qui semble ne rien promettre de particulier. Contrairement au 8 mai, au 11 novembre ou au 14 juillet (et à toutes les autres grandes dates de l’Histoire que je ne vais pas toutes énumérer ici), elle ne parait pas cacher dans le rond de son « 5 » ou la sévérité de son « 1 » un évènement qui entre dans le calendrier avec tambours et trompettes.

Pourtant, il s’est passé tellement de choses, un 15 mars, dans la grande Histoire que j’ai dû faire un choix parmi toutes les possibilités d’articles qui s’offraient à moi. Allais-je vous parler de la révolution hongroise de 1848? De la disgrâce de Bismarck en 1890 (si si c’est intéressant !) ? De la remilitarisation de la Rhénanie?

2017 est une année russe. Les cent ans de gigantesques révolutions, celle de Février et celle d’Octobre 1917, qui écrivirent une nouvelle page d’Histoire dans un grand bruit de fureur.

J’ai donc choisi, dans la longue liste des 15 mars, celui qui drapait le dernier des tsars, Nicolas II, dans la pourpre des tragédies. Personnage mystérieux (était-il un martyr, un inconscient, un rêveur, un sanguinaire?), son destin dramatique ainsi que celui de toute sa famille a fait couler beaucoup d’encre (et continue encore aujourd’hui). Le 15 mars 1917, il abdiqua, mettant fin à trois cent ans de règne des Romanov sur la Russie. Il est donc temps d’en parler !

[Une parenthèse s’impose. Entre la Russie et le reste de l’Europe, il existe un désaccord de calendrier. Le grégorien (le nôtre !) et le julien (le leur) ont une nette tendance à embrouiller les historiens en herbe. Quand je parle du 15 mars 1917, je me base sur le calendrier grégorien. Pour les orthodoxes, l’abdication du tsar Nicolas II a eu lieu le 3 mars 1917. Oui, je suis parfaitement d’accord avec les grincheux que j’entends jusque devant mon ordinateur : cela complique tout ! Parenthèse refermée !]

Une guerre qui ne finit pas

Tout est une question de couleurs ! En vert prairie : la Triple Entente ; en vert moche : la Triple Alliance (bon courage aux daltoniens)

La Russie est entrée dans la guerre en août 1914, dans la team France / Royaume-Uni. Contre la Triple Alliance, donc. Autrement dit, contre l’Allemagne (et ses alliés). C’est un conflit interminable et sanglant qui voit les troupes russes difficilement faire face à la puissance impériale germanique, notamment lors de la désastreuse bataille de Tannenberg (août 1914).

Nous sommes à la toute fin 1916 et la population russe n’en peut plus. Les soldats meurent, triste chair à canon, et les civils ont désespérément faim. Comme partout en Europe, la situation intérieure du pays est à la limite du burn-out.

Il avait une certaine idée de l’élégance, tout de même, Nicolas II (par le génial Ilia Répine)

À la tête de cet immense Empire, un homme. Nicolas II. L’héritier d’une famille qui règne sur toutes les Russies depuis trois cent ans, ayant fait face depuis des siècles à de multiples tempêtes. Malgré les assassinats (les souverains russes sont rarement morts dans leurs lits), les révoltes, les mutineries, les guerres et autres tournants historiques, les Romanov ont tenu bon sous la couronne impériale. Pourquoi cela changerait-il alors justement en 1917?

Pour le flegmatique Nicolas II, la guerre est une mauvaise passe. Un drame humain, certes. Mais aussi sanglant soit-il, un conflit n’est certainement pas capable de faire s’effondrer une famille bien ancrée dans le marbre des palais de Saint-Petersbourg et de Moscou (pense-t-il). Et puis, voilà. Nicolas II n’avait jamais vraiment aspiré à devenir Empereur. La vie douce et tranquille qu’il menait avec sa fiancée d’origine allemande, Alexandra (née Alix de Hesse-Darmstadt – qui est aussi sa cousine) lui convenait parfaitement. Ses lectures. Son parc. Les voyages dans des contrées lointaines. L’opéra et les veillées tardives. Toute cette douceur de vivre qui semblait vouloir durer toujours ne le dérangeait pas. Bien au contraire.

Nicolas et Alexandra le jour de leur fastueux mariage

Oui mais voilà. Son père, le tsar Alexandre III, meurt de maladie. Le 1er novembre 1894, Nicolas Alexandrovitch Romanov lui succède. Il sera Nicolas II. Le jour du couronnement du tsar et de la tsarine, une bousculade dans la foule des fidèles rassemblés fait plusieurs victimes. Alexandra, romanesque et superstitieuse (on le verra par la suite), y voit un mauvais présage, comme une malédiction s’abattant sur le règne de son cher Nicky (comprenez, Nicolas II – surnom qu’il se donnait dans ses lettres).

La Russie impériale est un pays de grands contrastes économiques et sociaux. Les paysans, les fameux moujiks, sont d’une pauvreté sans limite. Les enfants comme les adultes vont pieds nus dans la boue, labourant des terres qui ne leur appartiennent pas, vivant dans des conditions d’hygiènes indescriptibles.

De l’autre côté, il y a l’aristocratie et la haute bourgeoisie dont la fortune est immense. Palais, demeures, fermes de plusieurs hectares et autres calèches, robes, bijoux, villas azuréennes et châteaux fastueux sont le lot d’une petite minorité. Mais c’est elle qui règne sans partage sur la grande Russie. Les « Seigneurs » ont le droit de vie ou de mort sur leurs manants, leurs domestiques, leurs paysans. Et il n’est pas rare de voir se balancer au bout d’une corde un serviteur désobéissant.

Le tsar est le représentant de Dieu. S’il est sur le trône, c’est parce que Dieu lui a octroyé cette faveur, l’a choisi pour cette mission. Derrière les hauts murs de son palais, Nicolas II n’a certainement pas connaissance de ce qui a lieu dans son pays. Il croit en l’autocratie. En l’autorité totale du souverain. Ce qu’il décide, cela doit être, par la grâce de Dieu. Contrairement à son grand-père, Alexandre II (mort dans un attentat), qui a tenté de réformer le système en place, Nicolas II refuse tout compromis.

Le long périple vers l’abdication

1916 fut une année maussade. Les premiers mois de 1917 sont catastrophiques. La Russie est en crise : disette, économie au plus bas et défaites successives sur le front. Nicolas II partage sa vie entre sa famille à Tsarkoïe Selo (havre de paix familial) et Moghilev (où se trouve l’état major des armées). Mais une fois le tsar parti à près de 800 km de St Petersbourg, le mécontentement se transforme en révolte. Des émeutes éclatent à Petrograd (nouveau nom de St Petersbourg depuis 1914). Le 23 février (ou le 8 mars – cela dépend des calendriers) les femmes sont descendues dans la rue pour réclamer du pain et la fin de la guerre. Le tsar ordonne une expédition punitive sur la capitale pour mater les émeutiers dans le sang (récidive de 1905). C’est la révolution de Février qui commence.

Alarmé par les missives de sa femme dont les enfants ont attrapé la rougeole, Nicolas II quitte le QG de l’état-major et décide de rejoindre, en train, Tsarkoïe Selo. 800 km et plus de 24h de voyage.

Mais rien ne va plus, dans la capitale. C’est même la catastrophe. Le siège du conseil d’État a été pris d’assaut dans la nuit. Le même jour on apprend que les troupes tournent le dos au tsar et choisissent le camp des révoltés. Dans les rues de Petrograd, on appel à un nouveau gouvernement. Mais le flegme de Nicolas II est intouchable. D’autant que ses proches lui cachent une grande partie de la vérité.

Dans son salon privé, son cigare aux lèvres, le tsar de toutes les Russies (pour peu de temps encore) regarde tomber les heures avec une certaine impatience. Ce père de famille inquiet et attentif est impatient de retrouver ses enfants et sa femme. Ces troubles (pour lui ce n’est guère plus) l’inquiètent pour la sécurité de son épouse, la belle Alexandra, de ses quatre filles (Olga, Tatiana, Maria et Anastasia) et de son fils (Alexis – le drame de la famille Romanov).

La famille impériale est donc au centre d’un grand vent de tourmente à l’aube de l’année 1917. Depuis décembre 1916, Raspoutine, le sombre hère, n’est plus. Il a été assassiné par des complotistes qui voyaient d’un mauvais oeil ce moujik hypnotiseur sans éducation, que l’on disait fou, décider de la pluie et du beau temps sous le toit du couple impérial. Pourtant, on reproche encore sa trop longue présence à la cour. Ainsi que son influence directe sur les décisions de l’Empire. Alexandra est émotive, inquiète et superstitieuse. Son fils Alexis, le tsarévitch, est atteint d’hémophilie. Une maladie que l’on qualifiait de « royale » après que la reine Victoria l’ai transmis aux familles régnantes d’Allemagne, de Russie, d’Espagne et du Royaume-Uni. Si la tsarine Alexandra portait tant d’importance à Raspoutine, c’était parce qu’il était le seul, disait-on, à traiter son fils grâce à ses yeux d’hypnotiseur (et non, je ne mettrai pas de photos de lui, il fait frissonner – googlez le donc).

La tsarine, d’ailleurs, n’était pas vraiment aimée par la cour et la population russe. On accepte le tsar et son air bonhomme de grand homme désigné par Dieu. Mais cette allemande qui parle un mauvais russe (la pauvre, en même temps – l’une des langues les plus difficiles au monde) et dont l’air snob est détesté par beaucoup n’a pas aidé son mari à se faire aimer. En pleine tourmente, c’est elle que l’on montre du doigt.

La course poursuite 

Alors que son train avale doucement les kilomètres, Nicolas II reçoit une dépêche alarmante sur la situation à Petrograd (alias St Petersbourg). Mais le tsar n’y croit pas ou ne veut pas y croire. Il ne répondra pas au président de la Douma (assemblée législative). Malheur à lui.

Quelques heures plus tard, alors que sur les quais qu’il traverse, Nicolas II est acclamé par la foule, on apprend qu’un comité provisoire de la Douma a été constitué. Le tsar, souverain suprême, doit cautionner ce nouveau gouvernement. Derrière son flegme imperturbable, Nicolas soupire. Réalise-t-il vraiment le tourbillon qui s’annonce? Le premier jour de la révolution de Février, il notait dans son journal que « rien d’important » ne s’était produit ce jour là. Inquiétante naïveté.

En attendant, l’Histoire passe. Les révolutionnaires contrôlent la capitale et le train n’a pas l’autorisation de la traverser. Il faut pourtant que Nicolas II rejoigne Tsarkoïe Selo. Par deux fois, le convoi impérial devra faire machine arrière et couper à travers des lignes campagnardes. Pendant près de vingt heures, c’est une course poursuite qui s’engage entre le convoi et le nouveau gouvernement.

Enfin Pskov. Nous sommes le 14 mars. Le train s’arrête dans un long grincement. Un certain général Rouzski attend. Fidèle, il cherche à sauver la couronne. Son objectif lors de son entrevue avec le tsar est d’obtenir de Nicolas II qu’il accepte de renoncer à une partie de ses pouvoirs. En contrepartie, il gardera son titre d’Empereur. Après des heures de discussions (que j’imagine relativement calmes, à l’image du tempérament que l’on prête à Nicolas II), le tsar cède.

Oui mais voilà. À Petrograd, la situation a changé. On demande maintenant la destitution complète du tsar. Le général Rouzski s’est battu pour rien. Lors d’une seconde entrevue, toujours en gare de Pskov, Nicolas II apprend la décision fatale. Quitter la couronne. À 15h05 il signe, avec son flegme habituel, sa renonciation au trône d’Empereur de toutes les Russies. Toutefois, dans un dernier sursaut, il a réussi à imposer une condition – pour lui, la plus importante : ce ne sera pas son fils Alexis qui lui succèdera. Le considérant trop faible de par sa maladie, Nicolas II veut le protéger. Il nomme alors son frère, Michel.

À 15h05, donc, le 15 mars 1917, Nicolas II n’est plus tsar de Russie. À 23h30, le même jour, son frère renonce à la couronne. Les derniers des Romanov. La fin de trois cent d’Histoire.

Nicolas II après son abdication

La suite, on la connaît. Nicolas et sa famille seront arrêtés, emprisonnés, envoyés dans des régions relativement hostiles. Des photos circuleront montrant le tsar coupant du bois avec son fils, s’occupant d’un potager et d’un jardin. Humiliante fin pour l’un des hommes les plus puissants du monde de l’époque. Dans la nuit du 17 au 18 juillet 1918, ils seront tous assassinés dans le sous-sol d’une villa à Iekaterinbourg.

Il y a cent ans, dans son train impérial, sur le quai de la gare de Pskov, à plusieurs kilomètres des palais de Saint-Petersbourg, à des années des fastes de la belle époque, Nicolas II signait sa chute. La fin des Romanov.

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