Prologue

Berlin au printemps, c’est la grande hésitation du ciel. Un méli-mélo de températures, une macédoine de gros nuages gris striés de bleu.

Berlin au printemps, c’est un peu moi devant mon armoire chaque matin : une indécision totale et un renversement de situation vestimentaire à la dernière minute (aussi appelé « giboulées de mars »).

D’ailleurs aujourd’hui, le ciel s’est décidé pour un gris uniforme déprimant qui donne envie de s’envoler pour une destination lointaine et ensoleillée. Tiens, pourquoi pas le Maroc, je vous le demande? (et on applaudit cette transition subtile, merci).

Le marché aux colonies

Colonisation_1914
À l’aube de la Première guerre mondiale, cela donnait ça

Nous sommes au début du XXème siècle. Le grand bazar des colonies bat son plein en Europe. Les grandes puissances européennes se partagent les continents dans un grand bruit de fureur. Regardez comme il est beau mon Empire ! La France et le Royaume-Uni s’amusent à colorier le monde en rouge (R-U) et bleu (F).

Pour l’Empire germanique, ça ne va pas du tout. Unifié tardivement, tout jeunot sur le marché, il est ridicule face aux deux grands mastodontes que sont la France et le Royaume-Uni. Et Guillaume II, Kaiser à grandes moustaches, apprécie moyennement de voir les autres se pavaner avec leurs territoires d’Outre-Mer. Il est le petit-fils de la reine Victoria, que diable ! Il lance alors son pays à la conquête du monde.

Oui mais voilà. Les premiers arrivés sont les premiers servis, dit l’adage. Il ne reste plus grand chose à se mettre sous la dent pour le gourmand Kaiser. La pire des humiliations c’est que la France, ce pays que son père et Bismarck avaient pourtant mis au pas en 1870 (Ciao les Bonaparte !), s’étend inexorablement par delà les mers.

Au-dessus des cartes étendues sur son bureau du château de la Unter den Linden, à Berlin, le doigt du Kaiser Guillaume II se pose sur le Maroc. Encore indépendant, bastion irréductible au milieu de la grande carte coloriée du continent africain, le sultanat du Maroc se drape soudain des rêves de grandeur extra-continentales de l’Empereur allemand.

Voilà pour l’Allemagne. Qu’en est-il de ses voisins?

Le Royaume-Uni et la France s’arrangent de leur côté. Suite à la signature de l’Entente cordiale (1904), Londres accepte de ne pas lorgner sur le Maroc si la France abandonne toute convoitise sur l’Égypte (en gros, on joue au troc avec des frontières, des territoires et leurs habitants). Pour la France, le Maroc est intéressant. Frontalier avec l’Algérie (colonie depuis peu), il donne sur l’Atlantique, est proche du continent européen et cache, sans doute, toutes sortes de matières premières et autres trésors (le phosphate par exemple – même si je ne sais pas si on l’avait déjà découvert à cette époque).

Le sultanat du Maroc est donc convoité par beaucoup : en plus de la France et de l’Allemagne ; l’Espagne y met aussi son nez. Pour eux, c’est une colonie tout confort. Après tout, ils se trouvent nez à nez avec l’Afrique, via le Maroc et se regardent en chien de faïence par delà les quelques dizaines de kilomètres qui les séparent. Une flaque, une mare, un bout d’eau salée, rien du tout, ou presque. Le Maroc semble leur revenir de droit.

Pour éviter tout malentendu avec les autres puissances européennes qui se pourlèchent déjà les babines, la France décide de mettre les limites. Le nouveau gouverneur d’Algérie ordonne à un certain colonel Hubert Lyautey de pacifier la frontière algéro-marocaine. Il s’agirait de ne pas se laisser prendre le Maroc sous le nez.

Bon, c’est bien beau, la France, le Kaiser à big moustaches (coucou la Grande Vadrouille, film de mon enfance) et autres jalousies coloniales. Mais vous commencez à vous inquiéter (vous avez raison !) : et le Maroc dans tout cela? Il n’a pas dit grand chose, si ce n’est rien du tout. Pourtant il se targue d’être indépendant depuis plus de dix siècles (mille ans !). Alors?

En 1905, un diplomate français rencontre le sultan qui règne depuis Fès. Dans un langage tarabiscoté tel que les diplomates en ont le secret, l’envoyé de France assure Abdel Aziz de la fidélité et de la loyauté de son beau pays, lui proposant conseils et autres monts et merveilles.

Le sultan a bien compris qu’il y avait anguille sous roche. Quitte à plonger toute l’Europe dans la pagaille, il prévient l’Allemagne de la visite française. Et Guillaume II n’a pas du tout (mais alors pas du tout !) aprécié les cachotteries françaises. De plus, côté caractère, l’Histoire nous a montré qu’il avait tendance à s’enflammer rapidement, le Kaiser d’Outre-Rhin (saluons l’été 1914).

La guerre a des bottes de sept lieux et l’Empereur allemand une mauvaise humeur hautement inflammable. Alors, ni une, ni deux. Il avise son yacht au port (de Bremerhaven sans doute?) et il se lance, fougueusement, en direction du Maroc.

Le 31 mars 1905 (nous y voilà !) il arrive à Tanger, débarque avec toute sa suite et traverse les rues de la ville à cheval dans un cortège saisissant. Son objectif? Convaincre le sultan marocain de faire confiance à l’Allemagne et non à ces revanchards de Français. C’est le « coup de Tanger ».

Les limites de la catastrophe

Et voilà. Le « coup de Tanger » tel que la presse française l’appela à cette époque se drape dans des allures tragiques de « coup de Trafalgar ». Pour l’opinion publique française, c’est une manoeuvre abjecte. En même temps, crachent certains, on ne devait pas s’attendre à mieux de l’Allemagne, ces bellicistes agressifs aux casques à pointes ridicules. Que voulez-vous, ma bonne dame, on ne choisit pas ses voisins.

L’esprit revanchard, qui couvait depuis 1870, éclate à grands cris. Une violente germanophobie se déverse dans les journaux. On en oublie l’Affaire Dreyfus (qui commençait de toutes façons à se tasser), on en oublie les rumeurs sur la séparation de l’Église et de l’État. On parle de reprendre l’Alsace et la Lorraine (qui, malgré tout, resteront français – comme dit la chanson) et de se jeter à corps perdu dans une guerre contre ces ennemis héréditaires d’Outre-Rhin. Théophile Delcassé, ministre des Affaires étrangères qui tentait, via des accords secrets et des concessions territoriales d’outre-mer, de réserver le Maroc à la France, est poussé à la démission. C’est un des nombreux scandales de la IIIème République.

En mettant les pieds dans le plat, Guillaume II est passé par-dessus toutes les décisions, toutes les promesses, les tergiversations qui se décidaient dans l’ombre d’une porte à deux battants, au creux d’un boudoir, à la lumière d’une bougie. Le scandale du Maroc s’étale soudain au grand jour.

Une fois le Kaiser rentré dans ses contrées glaciales (coucou Berlin), les grandes puissances européennes se penchent sur la question. Il faut trouver une solution au Maroc. Car voilà, même si le Royaume-Uni et l’Italie jouent la neutralité, la France, l’Espagne et l’Allemagne n’entendent pas lâcher le morceau.

Une conférence internationale est organisée à Algérisas, en Espagne (janvier / avril 1906). Malheureusement pour Guillaume II, elle balance au profit de la France : l’indépendance du Maroc est certes confirmée mais des « droits particuliers » sont établis en faveur de Paris. Et même si l’Allemagne crie au scandale, l’affaire en reste là. Pour peu de temps.

En 1907, Lyautey s’installe dans une ville marocaine proche de l’Algérie (Oujda), puis une émeute qui se termine en massacre tombe à pic pour la France qui se dépêche d’envoyer des troupes au nom « de la sécurité ». Les rivalités France / Allemagne au sujet du noeud inextricable marocain recommencent alors de plus belle.

Les scandales et autres provocations continueront jusqu’en 1911. Année où un navire militaire allemand jettera l’ancre aux abords d’Agadir. La France prend cela comme un affront et le conflit est prêt à éclater. Mais on tente d’apaiser les humeurs exacerbées de puissances imbues d’elles mêmes. Joseph Caillaux, alors Président français, a justement peur d’une guerre. Il joue les Cassandre, prophétisant un conflit généralisé qui plongerait l’Europe dans un cycle infernal de destruction (dans la mythologie, Cassandre avait vu juste…mais elle ne fut pas crue). Poussé par la vindicte populaire (les Français ont le sang chaud), il démissionnera d’ailleurs ; remplacé par un certain Raymond Poincaré que l’opposition, à tort ou à raison, surnommera Poincaré-la-guerre. Mais c’est une autre histoire.

Un traité signé à la toute fin 1911 calmera les esprits (pour un temps) : là encore, les grandes puissances jouent à la marchande. La France donne une partie du Congo au Cameroun (l’une des rares colonies allemandes) – en contrepartie elle demande à Guillaume II de lui laisser les mains libres au Maroc. Un territoire contre un autre. On se croirait dans la répartition des chocolats le jour de Pâques.

Prologue de la guerre?

C’est une répétition générale, en somme. Le prologue au conflit de 1914. L’accumulation de tensions qui se termineront, dans un grand bruit de morts et de sang, dans les tranchées de 14-18. Les acteurs sont les mêmes, ou presque. On compte Guillaume II dans son rôle d’Empereur belliciste et assoiffé de grandeur. La France et le Royaume-Uni qui ont déjà signé leur cordiale entente, se préparant, tout en lorgnant par-dessus la Méditerranée et les océans, à l’éventualité d’un conflit. L’Italie, elle, est restée neutre après que la France lui ai concédé quelques territoires vers la Libye. Dans le grand jeu de chaise musicale, c’est aussi l’Espagne qui a perdu, ne récupérant que Ceuta, Melilla et l’extrême sud du territoire.

Une répétition générale qui dévoile les acteurs principaux d’une prochaine guerre, la grande, la « der des der » (qui ne le fut pas). La guerre avant 1914?

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