7, 8 ou 9 mai 1945?

Il y a soixante-douze ans, vers 15h, les cloches des églises de France sonnaient à travers le pays. C’était la capitulation du Troisième Reich honni que l’on annonçait ainsi.

L’Histoire entoura d’un feutre rouge cette date sur son calendrier : 8 mai 1945.

La fin de la Seconde Guerre mondiale. Pour les contemporains de ces années d’horreurs, c’est un soulagement. La fin d’un long cauchemar, de nuits de terreurs et d’inquiétudes. Pour certains, c’est le début d’une fuite et d’un calvaire, tous ceux qui avaient choisi ce que l’on surnomme parfois, à tort ou à raison, le mauvais côté de l’Histoire. Pour tous, c’est le début d’une nouvelle époque. Ainsi la guerre, la deuxième, celle que les poilus de Verdun craignaient, la terrible, la monstrueuse, la faucheuse de cinquante millions de vies, touchait à sa fin. Dans le Pacifique, on se battait encore pour quatre longs mois, jusqu’à l’indicible peut-être, Hiroshima et Nagasaki (mais c’est un autre sujet).

Alors. Aujourd’hui, pour beaucoup, c’est un jour férié. Une date marquée d’une croix dans nos calendriers, journée de farniente, de douceur de vivre, de glaces au soleil (pour les plus chanceux d’entre nous), de café bu, sans sucre merci, dans le creux du printemps.

Ruhr_zeitung
L’Allemagne a capitulé (Staline / Roosevelt / Churchill)

C’est aussi une date à fleurs. Ces bouquets flamboyants que des Hommes importants déposent aux pieds de stèles et de mémoriaux, l’air attristé sans doute, se perdant avec grandiloquence en de longs discours, utilisant une Histoire un peu las d’être citée sans cesse, à tort et à travers (souvent à travers, c’est dit).

 

Mais savons-nous réellement ce qui se cache derrière ce 8 un peu bonhomme, rondelet, rassurant et ce mois de mai que l’on imagine fleuri (enfin les beaux jours, bientôt les barbecues !)?

Prélude à une capitulation

L’année 1945 est une année désastre pour le Troisième Reich. L’Armée Rouge s’avance, inlassablement, vers Berlin. Les camps de la mort sont découverts. Dresde est bombardée, détruite. Les Alliés ont débarqué à l’Ouest, sur les côtes de Normandie (6.06.1944) et les côtes de Provence (15.08.1944) – ils avancent aussi en Italie. De l’Est à l’Ouest, l’Empire nazi qui avait vocation à durer mille ans (tout un programme) s’effondre dans une hécatombe, une marée de sang et de morts.

Berlin, zerstörter Reichstag
Et il ne resta rien…

Alors que les rues de Berlin sont le théâtre d’une sanglante bataille (j’en ai parlé ici !) , que la population fuit, Hitler se suicide le 30 avril. Beaucoup de légendes ont couru sur la mort secrète du dictateur qui a fait trembler l’Europe, puis une grande partie du monde, par sa haine dévorante. C’est avec son épouse depuis quelques heures (mais compagne de longue date), Eva Braun, qu’il s’enlève la vie, dans son bunker, par peur, sans doute de se retrouver entre les mains des Soviétiques et des Alliés. La mort de Hitler entrainera une vague de suicides dans la population allemande, certains ne voyant plus de raison de vivre dans un monde dénué de national-socialisme. Ainsi, Magda Göbbels, qui assassina également ses enfants (dont les prénoms commençaient tous par la lettre « H », en hommage au Führer – on ne choisit pas ses parents). La secrétaire de Hitler, Traudl Junge, a raconté les derniers jours du Troisième Reich dans ses mémoires (à lire, à lire, à lire !) ou, pour les plus cinéphiles, bien sûr, il y a La Chute (à voir, à voir, à voir).

 

On a parlé de la fuite de Hitler, de la mise en scène de sa mort, de son errance dans l’Amérique du Sud des dictatures post-1945, repaire de beaucoup d’anciens nazis, d’un fils qui viendrait le venger en Europe (mythe cité notamment dans un Agatha Christie des années 1960 !)… L’historiographie est formelle pourtant, oubliez les légendes, Hitler est mort en 1945 et son corps a été brûlé, tel qu’il l’avait demandé, dit-on, à ses plus proches.

Le 2 mai, les derniers bastions du Troisième Reich capitulent face aux Alliés. La division Charlemagne, constituée principalement de Français engagés sous l’uniforme SS (oui, il y en a eu), est l’une des dernières à rendre les armes.

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Discussion entre amis? Göring (à gauche), Dönitz (en noir, au milieu) et Heß au procès de Nuremberg – Dönitz échappera à la peine capitale

Dans son testament, Hitler avait désigné le grand amiral Karl Dönitz comme son successeur. Il tente au mieux de sauver les apparences mais les Alliés sont intraitables : il n’y aura aucun arrangement avec l’Allemagne nazie. C’est le général Alfred Jodl, vétéran de 1914-1918, militaire au grand air qui est envoyé par Dönitz pour signer la capitulation sans condition du Troisième Reich.

 

Et c’est là que ça se complique !

7, 8 ou 9 mai 1945?

Les pays européens commémorent donc la capitulation de l’Allemagne le 8 mai.

Accordons-nous d’ailleurs sur un point. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas un armistice qui est signé en mai 1945, mais une capitulation. La différence est grande. Un armistice, comme celui de novembre 1918, est un accord entre gouvernements avant le début de négociations officielles qui mènent à la fin de l’état de guerre. Autrement dit : le 11 novembre 1918 mena à la Conférence de Paris de 1919 et aux différents traités qui s’échelonnèrent ensuite. La capitulation est bien plus radicale : c’est la reddition totale d’un belligérant, la fin immédiate d’un conflit (il n’y aura pas de négociations).

Revenons à nos moutons. Les dates se bousculent et se marchent sur les pieds.

Kapitulation-reims
Il est 2h41 à Reims, ce 7 mai 1945

Car l’Allemagne capitule une première fois. Le 7 mai 1945, à 2h41 du matin, à Reims (au Collège technique, plus précisément, QG des forces alliées). Jodl, en grande tenue d’apparat (il faut sauver l’honneur), appose sa signature. Tout pourrait se terminer là.

Oui mais voilà. Staline est furieux. La capitulation a été signée en terre française, sous la grande stature de Eisenhower. Autrement dit, pour le dictateur communiste à moustache, c’est un tralala made in USA. Il faut, pour Staline, que la capitulation soit signée en terre conquise, en terre vaincue, autrement dit en Allemagne et en présence (massive) de délégués soviétiques.

Et tout recommença.

WAR & CONFLICT BOOKERA:  WORLD WAR II/VICTORY & PEACE
Wilhelm Keitel (condamné à mort à Nuremberg – il est notamment l’instigateur de l’action « Nuit et Brouillard » qui emporta tant de résistants à la mort), bardé de médailles, signe la capitulation à Berlin

Une nouvelle cérémonie, pompeuse celle-ci, est alors organisée à Berlin. C’est dans une villa du quartier de Karlshorst (l’airport-express vers Schönefeld y va directement, pour les Berlinois, Berlinois-to-be ou Touristes-to-be !) aujourd’hui musée (à voir, à voir, à voir) qu’un futur condamné à mort à Nuremberg, Wilhelm Keitel, signe la capitulation au nom du Grand Reich hitlérien. Ce dernier ronchonne, il y a des Français. Il allume un cigare, remet d’une pichenette une médaille qui penche à gauche, lance un deuxième regard courroucé en direction du drapeau tricolore qui se pavane entre l’URSS et les États-Unis. Mais De Gaulle a insisté (et il avait fort caractère, comme chacun sait), a imposé, a tapé du poing sur la table. Et De Gaulle a gagné : la France est en photo aux côtés des trois grandes puissances alliées.

 Il est alors 23 heures, lorsque ce Keitel à grande allure et à monocle appose sa signature sur les documents officiels. Oui mais voilà. Le fuseau horaire joue des tours à l’Histoire. Lorsqu’il est 23h à Berlin, il est minuit à Moscou. Autrement dit, le 9 mai 1945.

Trois dates pour une même capitulation. C’est pourquoi l’Europe commémore le 8 mai (en oubliant un peu le 7 mai) et que la Russie fête en grande pompe le 9 mai. À chacun sa date !

Aujourd’hui Outre-Rhin, tout le monde travaille. Pour l’Allemagne, le 8 mai est une défaite, un champ de ruines, le début d’un harassant devoir de mémoire et de réunification. On oublie un peu trop les soldats allemands morts au nom d’une idéologie barbare, dans laquelle ils ne croyaient pas tous (tous les Allemands n’étaient pas des SS, heureusement). Les monuments aux morts ne pullulent pas comme par chez nous. On oublie vite, trop vite, emporté par une Histoire aux bottes de sept lieux qui poussa l’Allemagne dans les tourbillons de la guerre froide.

Alors, voilà. Dans la douceur de ce soleil berlinois retrouvé (enfin !), au creux de cette ville que j’aime tant, mon Berlin, je pense à tous ceux qui sont morts, à la ville ravagée, aux oubliés de la guerre, aux soldats allemands que la mémoire capricieuse a mangé puis fait disparaître, aux ombres errantes des camps de la mort, à mon grand-père, Georges, résistant, qui en revint. Je pense à cette paix qui s’est installée, malgré tout, à ces ponts qui se sont créés entre nations, à cette chance que j’ai de dire, avec fierté : j’habite Berlin.

Un autre 8 mai

Pour la France, le 8 mai 1945, c’est aussi le sursaut d’une nouvelle guerre, coloniale celle-ci. À Sétif, en Algérie alors française, des émeutes sont écrasées dans le sang et une grande violence le jour même de la capitulation nazie. Le prélude à une longue série d’horreurs qui fit trembler la société française et continue encore aujourd’hui. Mais c’est une autre histoire (je vous la raconterai, promis).

2 réflexions sur “7, 8 ou 9 mai 1945?

  1. Une petite correction s’impose: dialoguant avec Goering sur la photographie, c’est Rudolf Hess, vieux compagnon de route et ex-dauphin d’Hitler, qui a rejoint l’Angleterre dans des conditions rocambolesques en 1941 (pour des motifs que l’on découvrira peut-être un jour), condamné à la détention à vie lors du procès de Nuremberg et qui est mort dans la prison de Spandau en 1987,surveillé par les quatre puissances occupant Berlin. Le chef du camp d’extermination d’Auschwitz était quant à lui Rudolf Höß (oui, c’est un peu piégeant), qui fut jugé et pendu en Pologne en 1947.

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    1. Ah mais oui, tout à fait ! Merci pour la correction ! D’autant plus que l’aventure britannique de Rudolf Hess est en effet rocambolesque et tout à fait mystérieuse. N’est-ce pas de lui dont on a parlé de folie, lors du Procès de Nuremberg. Son suicide dans sa cellule, près de cinquante ans après sa condamnation, intrigue encore beaucoup les historiens et avait fait couler beaucoup d’encre.

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