Prologue au rideau de fer

Le soleil peine à s’imposer par chez nous. Les nuages s’amoncellent encore dans le ciel berlinois, que d’aucuns aimeraient voir plus bleu. Au détour d’un rayon de soleil, la grêle joue les rabat-joies. Aujourd’hui, nous (c’est-à dire, mon historien-stagiaire qui a participé activement à ce billet, Archibald et moi) allons encore vous parler de Berlin. Parce que, comme vous le savez, we are in love with Berlin. Et que, aujourd’hui 12 mai, nous fêtons les soixante-huit ans de la fin du blocus de Berlin. Une histoire de guerre glaciale, de superpuissances aux egos démesurés et d’avions qui larguent des bonbons aux enfants (nous y reviendrons).

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L’aéroport de Tempelhof, ce parc immense au coeur de Berlin (par la talentueuse photographe Dominique Bouffange)

Au détour d’une avenue rectiligne, comme Berlin en a le secret, du côté du si populaire quartier de Neukölln (pour les Berlinois qui lisent ces lignes), le promeneur courageux découvre soudain une grande étendue de verdure. Depuis 2010, un parc a surgi en plein coeur de la ville, sur l’ancien aéroport de Tempelhof. À la faveur d’une météo clémente (ça arrive !), des groupes hétéroclites à la mode berlinoise s’y retrouvent pour pique-niquer, des enfants y apprennent à faire du vélo. Ici, plus d’avion. Les cerfs-volants et les voiles de kite-surf ont pris le relais. Les pistes d’atterrissage sont toujours là et le long du bitume, des panneaux d’inscription racontent un moment particulier de l’Histoire allemande, voire même du monde. Le blocus de Berlin.

Un monde post-1945

Berlin, Parzellen im Tiergarten
Berlin après la guerre cela donne ça : une ville dévastée par les bombardement, une ville fantôme et des champs en plein coeur de la capitale

1945. Les États-Unis et l’URSS, les deux nouvelles superpuissances, règnent sans partage. Vainqueurs incontestés du nazisme, ils sont devenus les deux pôles idéologiques autour desquels tourne le monde.

Simplifions un peu tout cela. D’un côté, il y a l’Ouest, le chewing-gum (ce détail est important pour la suite), le capitalisme. De l’autre, l’Est et son communisme fanfaronnant (mais pas de chewing-gum). Deux univers radicalement différents qui traverseront le siècle tout au long d’un film interminable, un vrai James Bond (!), avec des espions, des rencontres mystérieuses dans les salons des grands hôtels, des empoisonnement au goût de vodka, des confidences sur l’oreiller, des menaces de guerre, des téléphones rouges et un mur.

L’Histoire ne peut pourtant pas leur reprocher d’avoir au moins fait semblant. Semblant de s’entendre lorsqu’en 1945, des accords de paix, des comités, des galas, des organisations et autres obligations post-guerre mondiale se sont succédés dans l’agenda international. Malgré ses réticences et ses exigences, Staline signe les accords de Yalta (allez donc faire un tour ici), les accords de Potsdam et participent (entre autres) au « grand machin » de De Gaulle (autrement dit, l’ONU). Devant l’Histoire qui passe et le flash des photographes, les USA et l’URSS se serrent la main avec un sourire grinçant.

Oui mais voilà. Rien ne va plus lorsque l’Allemagne s’invite dans les discussions d’après-guerre.

And the guest star is…Germany !

Comme souvent au cours de ce XXème siècle turbulent, l’Allemagne est donc au centre des préoccupations futures. Le pays est administré par un conseil interallié et est coupé en quatre zones d’occupation bien distinctes : les Américains, les Britanniques, les Soviétiques et les Français ont leur part du gâteau et ne veulent pour rien au monde s’en défaire.

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Affiche de campagne pour le plan Marshall

Pour Moscou, l’Allemagne a vocation à devenir un pays d’agricultures, au service de la collectivité communiste, totalement démilitarisée, sans responsabilité concrète dans le monde nouveau qui se prépare. Pour Washington (et Londres qui y met aussi son grain de sel), l’objectif à court terme est de mettre fin au démantèlement industriel, voir même à la dénazification, car business is business. Plus vite le commerce reprendra, mieux l’économie se portera et plus la situation s’éclaircira. Deux idéologies radicalement opposées, donc.

Nous sommes en 1947 et la Maison Blanche voit d’un très mauvais oeil la percée communiste en Europe et en Asie. À Yalta, pourtant, Staline avait « promis » de laisser les territoires libérées par l’Armé Rouge choisir leur camp (Karl Marx ou les fusils?). Mais ce ne fut pas le cas et là où la grande armée soviétique planta son drapeau, les communistes s’installèrent au gouvernement.

Pour Washington, c’en est trop. Si un nouveau monde il doit y avoir, il sera made in USA. Deux ans après la fin de la guerre, ils décident donc de mettre fin à la poussée soviétique sur le continent européen. Leur solution est simple : apporter (imposer?) une aide financière massive aux pays qui veulent « rester libres ». La Grèce et la Turquie en sont les premiers bénéficiaires, avec plusieurs centaines de millions de dollars déversés dans les comptes publics par le Trésor américain. C’est le plan Marshall qui se met en marche. Le prochain bénéficiaire devrait être (et sera) l’Allemagne.

Staline n’a toutefois certainement pas l’intention de se laisser faire. Les Soviétiques ripostent avec la « doctrine Jdanov » qui se résume simplement : l’URSS est le représentant du monde libre, qui m’aime me suive.

Mais Berlin dans tout cela?

Encore une valise à Berlin…? (coucou Marlene Dietrich et sa chanson, J’ai encore une valise à Berlin – avis aux germanophones, c’est culte !)

Berlin est à part. Tout le monde veut y avoir sa place. Mais la ville se situe en territoire soviétique. Les zones alliées sont des enclaves, une presqu’île à l’Est. Staline n’apprécie que très moyennement la situation. Sans compter que les Alliés n’ont pas envie d’abandonner Berlin, la capitale-to-be, la ville de Hitler, la cité symbole, aux Soviétiques.

La situation monétaire allemande est alors catastrophique. Les Alliés ne parviennent pas à trouver un accord économique et le marché noir fleurit. En juin 1948, les puissances occidentales annoncent une réforme monétaire immédiate. Les Soviétiques sont furieux, on s’en doute et imposent une nouvelle monnaie dans leur secteur. Deux monnaies pour une ville, autant ajouter de la complexité au chaos ambiant (histoire de simplifier les choses). Moscou tente alors un coup de poker (et nous en arrivons au sujet du jour !).

Staline veut Berlin pour lui seul. Dans le but de chasser les Occidentaux de la ville, il bloque les accès routiers et ferroviaires de Berlin Ouest en juin 1948, coupant l’électricité, condamnant les habitant à l’asphyxie.

C’est alors la panique. Truman, depuis Washington, promet une riposte sévère. On prévient les armées, les colonels, les généraux, on compte les avions qui restent et les boîtes de rations. Les journaux s’inquiètent. Le monde vacille, la Terre sursaute. Serait-ce encore une guerre?

D’une certaine manière, oui, c’en est une. Mais celle-ci restera froide, glacée. Pas de fronts, pas de tranchées, par d’enfants à peine barbus appelés sous les drapeaux, dans un uniforme qui gratte, pas de veuves à vingt ans (quoique) et d’amours éternels (moi aussi, j’ai lu Un long dimanche de fiançailles !).

Les Alliés, contrairement aux espérances de Staline, ne plient pas. Washington fait même plus en organisant un gigantesque « pont aérien » (nous y sommes).

Le Candy Bomber

De juin 1948 au 12 mai 1949, Moscou et Washington jouent au bras de fer par-dessus Berlin. Qui cèdera le premier?

Dès le mois de juillet 1948, suite au blocus soviétique, les Américains parviennent à imposer leur pont aérien (ou « Luftbrücke » pour rester dans la couleur locale). En près d’un an, ils transporteront entre 2 et 3 millions de tonnes de ravitaillement. Tout ce qui fait une vie vole au-dessus de l’Allemagne en direction des Emmurés de Berlin-Ouest. Les avions atterrissent et repartent de Tempelhof, un aéroport construit sous le Troisième Reich (et dont l’architecture, vue du ciel, forme un gigantesque aigle aux ailes déployées), en plein centre de Berlin.

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Les trois couloirs aériens vers Berlin

La mécanique est bien rodée : trois couloirs aériens sont utilisés à sens unique, les pilotes n’ont droit qu’à une seule tentative d’approche et le temps passé au sol est chronométré. Les Britanniques et les pays membres du Commonwealth (Nouvelle-Zélande, Australie, Canada) participent. La France, en 1948, est embourbée en Indochine mais envoie quelques avions et donne son accord pour la construction d’un aéroport dans sa zone d’occupation (Tegel, construit en trois mois à peine).

Au total, ce sera près de 1,5 tonnes de charbon ; 300 000 tonnes de produits alimentaires et environ 2,5 millions de vêtements, médicaments, etc. qui se poseront à l’aéroport de Tempelhof.

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Un mur d’enfants !

Pour les enfants, ce sont des rêves d’aventures qui survolent leurs têtes. De gros avions, des « bomber » monumentaux qui traversent le ciel berlinois. Bientôt, ils ont leur héros. Un pilote américain, Gail Halvorsen, qui largue au-dessus de Berlin ses rations de bonbons. Au départ anodine, l’action de ce « Candy Bomber » devient célèbre. Tellement célèbre que son supérieur la rend même officielle, ce sera l’opération Little Vittles. Les collègues de Halvorsen s’y collent, ainsi que des écoles américaines et ce sont des tonnes de sucreries, chocolats et chewing-gum qui sont jetés dans le ciel grâce à de petits parachutes (confectionnés à l’aide de manche de chemise et de mouchoirs) aux petits Berlinois.

Dans la nuit du 12 mai 1949, Staline lève le blocus. Pour les Soviétiques, c’est un échec. Les conséquences  se font bientôt entendre. Avant toutes choses, cela accélère la séparation du pays. Quelques mois plus tard, en cette année 1949, la RFA et la RDA sont proclamées. Les deux bouts de ce pays tranché en deux n’auront plus de relations officielles, réécriront leur Histoire, tourneront le dos vers l’Ouest (RFA) et vers l’Est (RDA) pendant de longues années.

Les États-Unis ressortent grandit du blocus. Leur prestige est flamboyant alors en Europe occidentale. Washington, soudain, a réussi à convaincre de sa bonne volonté et de sa détermination à protéger les peuples libres. Les pays d’Europe de l’Ouest voient les USA comme un gardien éternel face à la menace soviétique. Ils seront nombreux à signer, vers la fin du blocus, le traité de l’Atlantique Nord qui conduira à la création de l’OTAN.

Si par hasard, vous veniez à Berlin (ou si vous y êtes déjà !), aux beaux jours, louez des vélos, longez les grandes avenues, les arbres bien rangés et l’architecture imposante de l’aéroport de Tempelhof. Allongez-vous sur les pistes, regardez le ciel. Des avions, il n’y en a plus. Mais des enfants, beaucoup d’enfants, tellement d’enfants qu’on les croirait rassemblés pour récupérer des bonbons tombés du ciel. C’est à ce moment là, allongé sur l’herbe brûlée, sur le bitume brûlant d’une piste d’avion, en plein centre de la ville, au sein des guitares et dans les bonnes odeurs de saucisses que l’on grille un peu plus loin, que vous sentirez battre le coeur de Berlin.

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