Berty Albrecht, une figure de l’ombre

L’Histoire est truffée de personnages hauts en couleurs et de visages célèbres. Des noms que l’on croise au détour d’un livre et qui font mouche, on les connaît sans les connaître, on sait déjà, on les a lus maintes et maintes fois, on nous a raconté leurs histoires et leurs vies, les actions célèbres qui font que, des années et des années plus tard, des décennies, voir même des siècles, on se souvient encore d’eux. On glorifie tel ou tel personnage, on l’inscrit en lettres d’or dans les livres d’Histoire, en classe sur les tableaux noirs, on invente, on magnifie, on légende, pensez donc à la barbe fleurie de Charlemagne.

C’est comme une nécessité, en somme. Un besoin de héros, de figures flamboyantes au destin de météores qui ont traversé leur vie avec fracas et fureur.

Il y a ceux des livres d’Histoire.

Il y a ceux que l’on connaît moins, ceux inscrits sur les plaques des rues, qu’on lit tous les jours et que l’on oublie un peu.

Il y a aussi les anonymes, les obscurs, les sans-grades (coucou le Flambeau d’Edmond Rostand), ceux que l’on garde précieusement au creux des histoires familiales et dont la vie singulière est racontée de générations en générations. On a tous, cachés quelque part dans les albums photos, un arrière-grand-père vétéran de la Grande Guerre ; un oncle, un frère, une cousine, un ancêtre militant, résistant, communard, royaliste, montagnard, girondin, féministe, communiste, prêtre ou saint (pourquoi pas?).

Certaines époques sont propices aux héros. Parce qu’elles sont sombres et tristes (le plus souvent), elles ont ouvert la voie aux destins exemplaires et aux vies chamboulées.

La Seconde Guerre mondiale (eh oui, encore elle) en fait partie. Période troublée s’il en est, qui a forcé certains de ses contemporains à faire des choix, radicaux et définitifs.

Alors bon. Aujourd’hui, aucun billet n’était prévu. Je m’inquiétais doucement, me rappelant sans cesse qu’il fallait absolument que j’écrive quelque chose pour Cela commence par un H, Archibald me titillait, j’avais des fourmis au bout des doigts. Mais le temps me manquait et les sujets aussi. Il n’était pas question de n’avoir rien à raconter (serait-ce seulement possible pour la bavarde que je suis) mais je ne trouvais rien de bien original, une histoire sympathique, grandiose, que sais-je encore.

Et puis ce matin. Tranquille devant mon bureau, coincée entre une pile de livres aux allures de Tour de Pise (empiler mes bouquins les uns sur les autres fait partie de mes plaisirs matinaux), de photocopies d’archives bien rangées, une tasse de café froid d’hier, des classeurs, une tasse de café brûlant d’aujourd’hui, des cahiers (A4, spirale, petits carreaux) et ce cher Archibald à la respiration asthmatique. Un matin de recherches comme un autre, en somme.

ghalbrecht_1Au détour d’une page, je suis tombée sur une photo et une vie. Un nom que je connaissais, que j’avais déjà rencontré, sur lequel j’avais un peu travaillé au cours de mes études. J’ai nommé :  Berty Albrecht. Féministe, protestante, militante, antifasciste, résistante (et tout cela dans une seule et même personne !), elle est morte à la sinistre prison de Fresnes, le 31 mai 1943, après avoir été torturée par la Gestapo.

J’ai (re)lu sa vie et je me suis dit, wouaaa quand même (je me dis souvent « wouaaaa » à moi-même). Alors j’ai terminé mon café d’un coup, par grandes gorgées, pour me rassurer car sa vie fut sans happy end (autant vous prévenir). Puis j’ai regardé la date affichée sur mon ordinateur. Et j’ai vu que nous étions le 31 mai.

Alors bon, me suis-je dit. Wouaaa, quand même. 31 mai. Et elle est morte un 31 mai. Ça a fait tilt. Pourquoi ne pas parler d’elle? Après tout, je ne l’ai encore jamais fait, écrire sur quelqu’un en particulier. Une vie, une mini-biographie. À la fin de mon énième café (coucou Charlotte), sans plus tergiverser, je me suis lancée et me voici.

Berty Albrecht (1893-1943)

Sous l’Occupation, dans les milieux de la Résistance dont elle est une pionnière (j’y reviendrai), elle répond au nom de Victoria. Dans la vraie vie, Berty Albrecht est née à Marseille dans une famille d’origine suisse et protestante. Après avoir traversé la Première Guerre mondiale comme infirmière, elle épouse un banquier néerlandais, s’installe à Amsterdam puis à Londres, est mère de deux enfants (dont la fille, Mireille, s’engagera aussi dans la Résistance – son livre Vivre au lieu d’exister est à lire, à lire, à lire).

Berty Albrecht fait partie de ces personnes dont la biographie semble dérouler plusieurs vies en une seule. Surtout, c’est une femme qui s’engage. Il ne lui suffit pas de regarder de loin la vie tourner sans elle. Dans le creux de l’entre-deux-guerre, le monde tremble déjà un peu sur ses gonds. Le féminisme et le droit des femmes devient sa passion, son militantisme, son engagement totale et définitif.

Séparée de son mari, elle rentre en France, devient surintendante d’usine (ce qui est assez original pour une ex-épouse de banquier des années 1920 tout de même) et s’inquiète de la santé du monde. Dès 1933, elle regarde par delà le Rhin et prend le pouls de l’Allemagne. Le monstre noir s’est déjà levé sur Berlin et les villes allemandes, des réfugiés anti-nazis fuient la mort et les camps (qui, ne l’oublions pas, ont d’abord existé pour les Allemands ayant osé se soulever, au début des années 1930, contre Hitler et son régime). Elle accueille des juifs et des militants politiques chassés de leurs pays.

Henri-FrenayLorsque la France se perd dans la débâcle, elle est prévenue. Rien de bon ne peut venir de cette Allemagne nazie décidée à tremper l’Histoire dans des fleuves de sang. Dans sa vie, à cette époque, il y a un homme, un jeune officier français aux convictions bien trempées, résistant-to-be, homme politique qui fera ensuite beaucoup parler de lui, j’ai nommé : Henri Frenay. Ensemble, ils fondent l’un des tout premiers réseaux de résistance intérieure, le Mouvement de libération nationale (MLN).

Leur but n’est pas, en 1940, de se rebeller contre Vichy. Frenay, militaire, fils d’une ombre de 1914-1918, croit encore, comme beaucoup, en la figure rassurante de Pétain et travaille d’ailleurs pour Vichy. Après tout, De Gaulle, à cette époque, n’était qu’un inconnu s’étant « autocatapulté » à Londres et dont la voix résonne sur la BBC, radio que peu écoutaient (qui écoute la BBC parmi vous?).

En décembre 1941, le MLN fusionne avec un autre mouvement (Liberté) : le réseau Combat, l’un des plus actifs de la Résistance intérieure, est né.

Berty court en France occupée, traverse la ligne de démarcation illégalement, crée des liaisons politiques entre les deux zones, pense à monter une caisse sociale solidaire pour les familles des membres de leur réseau emprisonnés. Arrêtée, puis relâchée, elle entre dans une sorte de semi-clandestinité, partageant le sort de Henri Frenay qui, bientôt désillusionné par Pétain et son régime, quitte son poste et disparait dans l’ombre de la Résistance.

Berty Albrecht traverse les premières années de l’Occupation entre combats, convictions (elle se rallie très rapidement à la France Libre de De Gaulle) et arrestations. Emprisonnée par Vichy, elle exige d’être jugée, est condamnée à la prison en 1942. Suite à l’invasion de la zone libre par les Allemands (Opération Anton, 11 novembre 1942), son sort s’aggrave quand même un peu, l’occupant appréciant moyennement ceux que Vichy taxe de terrorisme et de résistance.

Mais Berty a plus d’un tour dans son sac : pour échapper aux regards inquisiteurs des magistrats allemands, elle simule la folie, est enfermée dans un asile psychiatrique d’où elle sera libérée de manière rocambolesque par un commando du réseau « Combat ». Vous avez dit une vie peu ordinaire?

Le 28 mai 1943 tout s’arrête pourtant. Trahie par un agent double (qui travaillait pour la Gestapo et la France Libre), elle se rend à Mâcon pour un faux rendez-vous et est arrêtée par la Gestapo. Elle entre alors dans l’univers des ombres errantes, des emprisonnés et des cellules de l’horreur. Torturée, elle ne parlera pas, elle qui, pourtant, savait tant de noms, de numéros, de codes et de secrets.

Transférée de Mâcon à la sinistre prison de Fort Montluc à Lyon, elle est ensuite envoyée à Fresnes en région parisienne. C’est au matin du 31 mai 1943 qu’on la découvrira pendue dans sa cellule. Son corps est rapidement enterré dans le potager de la prison où il sera retrouvé en 1945. Sa mort, considérée pendant longtemps comme mystérieuse (au même titre que celle de Jean Moulin – toujours non élucidée d’ailleurs) sera ensuite minutieusement retracée et expliquée par sa fille qui consacrera une partie de sa vie à connaître la vérité.

Mémorial_de_la_France_Combattante,_Le_Mont-Valérien_-_Suresnes_-_France_-_2005
Mont-Valérien : à visiter ! (sans être trop déprimé au préalable – choisissez un jour de ciel bleu)

Le 26 août 1943, Charles de Gaulle décernera à Berty Albrecht la Croix de la Libération,  faisant d’elle l’une des six femmes Compagnon de la Libération (sur 1038 personnes, 5 communes françaises et 18 unités combattantes). Son corps est inhumé au Mont-Valérien (qui mérite une visite !).

 

La mort de Berty Albrecht rejoint celle de résistants comme Pierre Brossolette qui se suicideront pour ne pas parler. Elle rejoint la grande cohorte de la mort des anonymes, ceux dont l’Histoire officielle n’a jamais connu le nom. Ces silhouettes muettes des camps de la mort et ces Justes oubliés par l’Histoire. Ces petites mains de la Résistance dont le nom a été effacé, comme cette femme, inconnue, dont mon grand-père parlait si souvent, dont les lèvres sont toujours restées closes malgré la torture dans la prison de Chalon-sur-Saône. Sans la connaître, par les récits grand-paternels, j’ai pourtant l’impression, qu’elle fait un peu partie de mon histoire familiale.

Ne les oublions pas. Car, après tout, le plus beau travail de l’historien (ou historien-to-be) est celui du combat contre l’oubli.

Une réflexion sur “Berty Albrecht, une figure de l’ombre

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s