1989, Pologne.

Le 4 juin 1989, les premières élections (plus ou moins) libres depuis des décennies eurent lieu en Pologne. Ce fut le mouvement ouvrier Solidarnosc qui gagna les élections.

Du coup, aujourd’hui, nous allons parler polonais. Ou du moins, nous allons essayer, le polonais étant, à mon humble avis, l’une des langues les plus difficiles d’Europe (et c’est la petite-fille de migrants venus de cette partie du monde qui vous l’écrit, hashtag c’est du vécu).

L’histoire d’un mariage (forcé?) avec l’URSS

C’est une histoire turbulente que celle de la Pologne. Je vous passe le Moyen-Âge, l’occupation suédoise, le Roi Casimir, les Russes, les Ukrainiens, Ivan Mazepa (qui fut attaché sur son cheval et enduit de goudron après avoir batifolé avec une femme mariée, dit la légende !) Marie Leszczynska (coucou Louis XV !), Pilsudski, Frédéric Chopin ou encore Jean-Paul II (en fait, lui si, on va en parler).

Lorsque la Seconde Guerre mondiale prend fin, la Pologne est en ruines. Occupée par les forces barbares de l’Allemagne nazie, elle paye un très lourd tribu et compte ses morts : près de 5,6 millions de disparus, autrement dit 1 Polonais sur 6. Un ahurissant carnage pour ce pays qui a la malchance de se trouver coincé entre l’Allemagne nazie et l’Union Soviétique.

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La carte européenne « re »coloriée

Nous sommes en 1945 et Moscou repense la géographie européenne. Le principe est simple :  là où un soldat de l’Armée Rouge a posé le pied, ce sol béni est soviétique. Autrement dit, toute l’Europe de l’Est et cela représente du monde.

Du nazisme, la Pologne passe au communisme, du jour au lendemain pourrait-on dire, d’un claquement de doigt. Hitler est mort, vive Staline. On leur promet monts et merveilles, bonheur, égalité, et tout va très bien Madame la Marquise. Oui mais bon, voilà. Cela ne s’est pas vraiment passé comme prévu.

Il serait trop long de dérouler les grèves, conflits, répressions sanglantes et autres arrestations (et charter direct pour les goulags russes) qui se sont succédé dans les pays membres du pacte de Varsovie. Pensons à Budapest et à ses chars, à Prague (et à ses chars), à Varsovie (et à ses chars), à Berlin (et à ses chars). Au nom d’une liberté bienheureuse et d’une idéologie triomphante, la censure s’installe, le couvre-feu, la peur, l’embargo, l’éloignement et j’en passe… Ce mur bâtit en une nuit du mois d’août 1961 coupe l’Europe en deux. Les voisins deviennent des étrangers, des inconnus desquels on ne sait rien, claquemurés dans leur pavillon de banlieue soviétique. Que se passe-t-il là-bas, par delà ce rideau de fer prédit par Churchill?

Les tensions s’accumulent et les témoignages parlent d’un univers autoritaire où la vérité sort de la bouche de vieillards (la moyenne d’âge des dirigeants de l’URSS atteint les sphères du Troisième Âge dès les années 1970) enfermés dans un Kremlin aux allures de bunker.

Mais qu’en est-il de la Pologne dans tout cela? Revenons-y et jouons à saute-mouton avec les années.

Poland in the 80′

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Anna W., c’est la petite silhouette en robe à fleurs à gauche de Walesa et qui semble parfaitement « inoffensive » – mais ma grand-mère (polonaise, donc) vous dirait que les femmes polonaises ont résisté au nazisme et au communisme, alors bon…

La Pologne des années 1980 est en colère. L’été, tout s’échauffe lorsque la hausse des prix des denrées alimentaires complique la situation économique du pays (qui était déjà catastrophique). Malgré les interdictions de grève et de syndicats ouvriers, un mouvement général de grève s’étend à toute la Pologne.

 

À Gdansk (connu à une certaine époque comme « Dantzig »), au bord de la mer Baltique, tout là-haut, une ouvrière du chantier naval « Lénine », Anna Walentynowicz lance une association pour défendre les ouvriers. Vous vous en doutez, dans un pays dictatorial où les grèves, les syndicats et les associations de ce genre (de tous les genres, en fait) sont radicalement interdits, la décision de cette Anna W. est mal vue. Du coup, bien sûr, elle est virée (sans droit à la retraite, autrement dit, ça ne va pas fort financièrement parlant).

Oui mais voilà. La colère gronde et le mouvement est lancé. Anna est licenciée? Qu’à cela ne tienne, répondent les près de 2000 ouvriers du chantier naval de Gdansk, nous nous mettrons alors tous en grève.

Et la grève continua. Se propagea. Se radicalisa. Rien n’y fit. Les violentes répressions policières, les arrestations, les menaces. Rien. Ils tinrent bon.

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Walesa moustachu (jeune)

Il est d’ailleurs grand temps de parler d’un homme à moustache, un électricien, père de famille nombreuse, catholique (ce qu’ils étaient à peu près tous, en fait) et protestataire. Lech Walesa. J’imagine que ce nom vous dit quelque chose. D’ouvrier de Gdansk il deviendra rien de moins que Président de la République de Pologne. Mais n’avançons pas trop vite !

Et Solidarnosc dans tout ça? (j’y viens !)

Faisons bref et simple. La grève qui éclata ce 14 août 1980, donna donc naissance à un syndicat ouvrier dont on entendit (vraiment) beaucoup parler par la suite : Solidarnosc (« solidarité »). Le gouvernement paniqua sérieusement. Et puis à Moscou, le Kremlin, commençait à mettre la pression, menaçait d’envoyer les chars, ce que Varsovie, bien sûr, ne souhaitait pas du tout.

Le gouvernement céda, donc. Mais pas les grévistes. Sur l’impulsion de Anna Walentynowicz qui ne s’en laissait pas compter, ils continuèrent la grève. Leur objectif, entre autres, était que les droits qu’ils avaient obtenus pour le chantier naval de Gdansk soient accordés à tous les ouvriers polonais. Ce qu’ils obtinrent quelques semaines après, suite à la démission plus ou moins forcée de membres du gouvernement.

Solidarnosc, ensuite, ne lâcha rien. De quelques milliers de grévistes, leur nombre s’éleva à près de dix millions de membres. Puis, ils publièrent un programme en 21 points. Basé sur la non-violence (Gandhi es-tu là?), le projet proposait une alternative au parti communiste. Autrement dit, près d’une dizaine d’années avant la fin de l’URSS, Solidarnosc anticipait déjà la chute du mythe communiste.

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Jean-Paul II et Lech Walesa – ou la rencontre des deux Polonais les plus célèbres

Jean-Paul II s’invite alors dans le débat. Le tout nouveau Pape (depuis 1978) est polonais et grand ennemi du communisme. Il utilise sa fonction pour appuyer les grandes révolutions qui grondent dans son pays. Lech Walesa sera d’ailleurs reçu par le Pape (de son vrai nom Karol Wojtyla). L’action de Jean-Paul II a, ne l’oublions pas, beaucoup fait (voir énormément) pour la chute du communisme en Europe de l’Est. Quand on a traversé le nazisme et qu’on a été élu Pape en 1978 sans être Italien (ce qui était une grande première à l’époque), tout est possible.

Revenons à Solidarnosc. Puissant, ils le sont donc devenus. Mais le gouvernement de Jaruzelski a décidé de ne pas se laisser faire. D’autant plus que leur objectif est surtout d’empêcher Moscou de répliquer par la manière forte (les chars, les chars, les chars). Les répressions policières s’abattent sur les ouvriers membres de Solidarnosc. Dans la nuit du 13 au 14 décembre 1981, Lech Walesa et les principales têtes pensantes du mouvement sont arrêtées et emprisonnées. Le syndicat est suspendu puis interdit.

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Jaruzelski, l’homme aux lunettes noires (il avait abimé ses yeux dans un goulag russe alors qu’il y avait été déporté avec sa famille pendant la Seconde Guerre mondiale – et pourtant, il devint un communiste acharné)

De 1981 à 1983, le Premier Ministre aux lunettes noires, Jaruzelski, déclare l’État de siège de la Pologne. Autrement dit, les frontières et les aéroports sont fermés, un couvre-feu et une censure extrêmement sévères sont installés, les arrestations pleuvent sur les protestataires, les indécis, les hésitants, les combattants, les résistants, les croyants (la Pologne fut probablement le seul pays du Pacte de Varsovie qui resta catholique).

Mais les grévistes, puis une grande partie de la population polonaise ne lâche rien (ma grand-mère vous dirait qu’un Polonais est, par nature, particulièrement têtu – à prendre comme un compliment bien sûr). Les grèves continuent et sont écrasées par l’armée (mais continuent tout de même – je vais bientôt croire que ma grand-mère a raison). Des badges de protestations sont accrochés aux vêtements, des slogans apparaissent en pleine nuit sur les murs des villes endormies et grondantes, des messes sont célébrées pour la libération de la Pologne.

1980, c’est un raz-de-marée, gigantesque et indestructible, qui s’est abattu sur la Pologne et que rien ne semble vouloir arrêter. Walesa est libéré et tout continu encore de plus belle. En 1988 des grèves nationales mettent le gouvernement de Jaruzelski sous pression qui est forcé de dialoguer avec Solidarnosc.

En 1989, le mouvement est légalisé et peut ainsi participer aux élections. Le 4 juin de la même année, Solidarnosc obtint 99% des sièges au Sénat. Un triomphe.

La résistance polonaise et son action politique poussa les autres pays d’Europe de l’Est qui ployaient sous le joug soviétique à se rebeller. La Pologne, d’une certaine manière, lança le coup d’envoi de la chute du communisme en Europe. Un certain 9 novembre 1989, quelques mois plus tard, un mur monumental s’effondrait à Berlin. En 1990, Lech Walesa fut élu Président.

Ma grand-mère (toujours elle, décidément !) vous dirait, avec un indécent parti pris, qu’il n’y avait que la Pologne pour pouvoir ainsi faire trembler sur ses gonds un pan d’Histoire qui semblait pourtant inébranlable. Le raz-de-marée Solidarnosc s’inscrit toutefois dans un contexte de changement : l’URSS est affaiblie, en interne les conflits prolifèrent et la pression internationale est de plus en plus lourde. Ajoutons à cela Jean-Paul II (si, si je vous assure) et l’esprit de rébellion et de résistance qui existait en Pologne depuis toujours. Et cela donne Solidarnosc et les évènements de 1989, une page exaltante de l’Histoire.

En moins d’une décennie, Solidarnosc parvint à faire ployer le communisme, à faire chuter le monde binaire qui régnait depuis 1945. Un château de cartes qui s’effondra sans panache.

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