17 juin 1940 : l’autre Appel

Les grandes avenues berlinoises embaument le tilleul et on file à vélo dans la nuit tiède du mois de juin. Que j’aime Berlin à cette époque de l’année ! Des barbecues sauvages s’improvisent dans l’herbe verte du Tiergarten, des couples s’enlacent et dansent le tango au bord de la Spree (à Monbijoupark pour les Berlinois qui lisent ces lignes), on sent un air de fête, un pays habitué à l’hiver qui se drape avec délice dans sa robe d’été.

Pour quelqu’un dont la bibliothèque ploie sous des (montagnes) livres sur la Seconde Guerre mondiale (historienne-to-be oblige), le mois de juin est un mois-tiroir : il s’y est déroulé beaucoup de choses : Dunkerque (4.06.1940), Paris ville ouverte (14.06.1940) Pétain et son armistice (17.06.1940), l’Appel de De Gaulle (18.06.1940), le Débarquement (6.06.1940), etc. et j’en passe.

Alors? Ceux qui ont lu le titre de ce billet attentivement se sont probablement étonnés (sauf ceux qui savent, mais chuuut) : l’appel du 17 juin? vraiment? ne serait-ce pas plutôt le 18?

1313395-Le_général_de_Gaulle_au_micro_de_la_BBC_à_LondresEh bien non ! D’ailleurs, du 18 juin 1940 j’ai déjà parlé (et comme Maître Yoda, j’écris) : pour ceux que cela intéresse, allez donc faire un tour par ici.

Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler plutôt de l’Appel du 17 juin 1940, celui dont l’Histoire n’a pas forcément retenu le souvenir, ou bien si peu.

 

France. Juin 1940.

En juin 1940, la France ne va pas très bien. C’est même la catastrophe. La grande armée victorieuse de 1918 est battue à plates coutures par les bottes allemandes qui avancent inexorablement vers la capitale. Et qui atteignent d’ailleurs Paris le 14 juin, défilent dans les grandes avenues, font le tour du propriétaire : dorénavant, les monuments, les immeubles haussmaniens, les allées bien rangées des parcs parisiens, les pavés, les rues toutes tordues et les boulevards droits et fiers….tout cela leur appartient – et ce, pour quatre ans.

Frankreich, franzˆsische Fl¸chtlinge
L’exode ou la longue agonie française

La population fuit, les routes sont encombrées, le gouvernement est à Bordeaux, on appelle l’homme providentiel, Pétain, the savior, alleluia, l’espoir est revenu. Oui mais voila venir le 17 juin 1940. Il fait beau et les rues des grandes villes du nord de la France sont vides, la majorité de la population a fui vers le sud, s’entasse dans des hôtels bondés, certains pensent relier les colonies. C’est la débandade organisée d’un peuple en déroute et d’une nation vaincue.

Philippe Pétain, malgré les attentes, fléchit l’échine face aux Allemands. « C’est avec le coeur serré qu’aujourd’hui hui je vous dis qu’il faut cesser le combat… ». Son message radiophonique du 17 juin 1940 est on ne peut plus clair : le maréchal demande l’armistice, la guerre est terminée.

Pour les pétainistes (autrement dit, une très, très, très, grande majorité de la population française), c’est la fin des illusions. Certains vivent d’ailleurs la décision de Pétain comme une trahison. Dans ses mémoires (Alias Caracalla, à lire! à lire! à lire! – ou bien l’adaptation télévisée, à voir! à voir! à voir!), le futur secrétaire de Jean Moulin, Daniel Cordier (j’ai parlé de lui ici), décrit le désarroi d’une jeunesse exaltée, trop jeune pour être partie à la guerre mais bien décidée à faire « quelque chose ». Pour lui, ce « quelque chose » sera l’engagement dans la Résistance, suite au message de De Gaulle le 18 juin.

C’est là qu’interviennent le(s) Appel(s) !

17, 18 juin?

Nous connaissons tous un certain Charles de Gaulle, inconnu par une grande majorité de ses contemporains de juin 1940, qui s’envolât pour Londres peu de temps après la demande d’armistice de Pétain.

Mais il y eut un autre appel, celui d’un communiste qui, sans prévenir sa hiérarchie, appela les Français à s’unir contre l’oppresseur nazi.

Récapitulons (parce que tout cela est un peu compliqué quand même, n’est-ce pas?).

Nous sommes donc le 17 juin 1940. Pétain tient son discours pour le moins décevant. Quelques heures seulement avant le message de De Gaulle le 18 juin 1940, un ex-député communiste, Charles Tillon, protestera lui aussi contre le défaitisme pétainiste.

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Tillon bien après la guerre

Pour Charles Tillon (1897-1993), condamné à cinq ans de prison par contumace en avril 1940 pour avoir soutenu la ligne de son parti – autrement dit, pour avoir soutenu le pacte germano-soviétique – les mots de défaite du Maréchal Pétain ne sont pas acceptables. Ce Breton engagé dans la Marine pendant la Première Guerre mondiale, n’accepte pas la fin des combats.

La position ambigüe de son parti l’agace – il s’agit de combattre le fascisme, le grand ennemi du communisme. Caché depuis sa condamnation, il est terré en Gironde, vers Bordeaux, à Gradignan. Après avoir écouté Pétain, son sang ne fait qu’un tour et, sans demander l’autorisation de son parti (qui, donc, à cette époque, est bien décidé à laisser se faire la guerre sans la participation des communistes), écrit un appel qui sera diffusé par tracts dans les rues de Bordeaux et de France. Au nom du peuple, il demande l’unité : « Il [le peuple] est nombre. Uni, il sera la force« .

Le message est clair : aux armes citoyens, ne cessons pas de combattre contre l’occupant nazi, ce fascisme barbare, grand ennemi du communisme.

Autant dire que cet appel, surtout entendu par les communistes (et encore, pas tous), n’a pas marqué une société française errante et perdue, trimballée dans tous les sens à travers les routes. L’Histoire l’oubliera d’ailleurs. Pourtant, Charles Tillon n’en est pas resté là.

Charles Tillon, le résistant communiste

Au sein du Parti communisme, l’initiative de Charles Tillon fait l’effet d’une bombe. Pour ne pas être mis sur la touche (et pour mettre de l’ordre dans ce chaos organisé), le PCF lance aussi son appel.

Thorez
Maurice Thorez, grande figure du PCF, membre du fan club de l’URSS où il passera une partie de la guerre

Un troisième appel, donc ! Le 10 juillet 1940, Maurice Thorez et Jacques Duclos se lancent eux aussi. Reprenant les mêmes arguments que Charles Tillon, ils décrivent les Français rejetant une occupation allemande, dénonce l’oppression d’un peuple par un peuple. Plus politique que le message de De Gaulle ou de Tillon, Thorez & Duclos demandent un nouveau gouvernement (mais peine perdue).

C’est décidé, Charles Tillon fera donc de la Résistance. Fondateur du grand mouvement résistant FTP (Francs-Tireurs et Partisans), il est à la tête de combattants lancés à l’assaut de l’occupant nazi, coopérant (bon an mal an) avec la France Libre et les différents réseaux intérieurs. Appelant en 1944 au soulèvement de Paris, il participe à la libération de la capitale puis sera nommé Ministre de De Gaulle au sein du Gouvernement Provisoire de la République Française. En 1947, sous la IVème République, il sera, comme les autres ministres communistes, chassé du gouvernement au nom du danger venu de l’Est et du grand froid, le fameux « danger communiste ». Peu à peu, horrifié par les mesures soviétiques dans les pays d’Europe central, il signera en 1970 avec trois autres caciques du PCF, un nouvel appel dans lequel il dénoncera les violences de l’URSS (il sera alors banni du parti).

Aujourd’hui, l’Appel du 17 juin 1940 est oublié. Alors, comme toujours et au-delà de tout idéal politique (je crois encore avec force à la neutralité politique de l’historien), j’ai envie d’écrire : n’oublions pas!

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