Trente ans après

Il y a trente ans, Lyon se peuplait de survivants, de journalistes et de curieux. On replongeait, soudain, avec force, dans la sombre période de l’Occupation allemande en France.

Il y a trente ans, un petit homme à l’allure de vieillard fluet et inoffensif (si seulement !) comparaissait face à une nuée d’avocats, face aux juges en robes rouges, face à une foule grave et silencieuse, face aux caméras du monde entier.

Il y a trente ans, Klaus Barbie, criminel nazi tristement célèbre, était jugé en France. Après deux mois de procès, il fut condamné, dans la nuit du 3 au 4 juillet 1987 à la prison à perpétuité, reconnu coupable de « crime contre l’humanité ».

L’annonce a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans le ciel bleu de la mémoire nationale, dernièrement déjà un peu mouvementée par la disparition de Simone Veil : la Ministre de la Justice, Nicole Belloubet ainsi que la Ministre de la Culture, Françoise Nyssen, ont annoncé l’ouverture au public des archives du procès, qui se déroula donc à Lyon entre mai et juillet 1987.

Il est donc grand temps de nous pencher sur l’actualité et de récapituler tout cela !

L’exemplarité d’un officier SS

Il était un peu oublié, Klaus Barbie. Celui que l’on surnommait « le boucher de Lyon » peut pourtant dérouler face à l’Histoire un CV de l’horreur trop bien rempli. Entré très tôt dans la SS, il monte les échelons de la hiérarchie nazie grâce à son zèle à la barbarie. Muté aux Pays-Bas en 1940, il n’a pas son pareil pour organiser des rafles au sein de la communauté juive et franc-maçonne, ayant notamment à son actif la liquidation du ghetto d’Amsterdam. Promu lieutenant, il aurait été envoyé sur le front russe puis, surtout (et ce qui nous intéresse dans ce billet), en France.

La France devient le terrain de jeu de ce monstre médiocre qui se révèle au contact de l’horreur. Au cours des années 1942-1944, chef de la Gestapo de Lyon, Klaus Barbie creuse sa place dans la longue liste des criminels de guerre les plus trash de la période d’occupation. Il se spécialise notamment dans la torture des Résistants qui ont la malchance, voir le grand malheur, de tomber entre ses mains. Comme un certain Jean Moulin qui, dit-on, sortit de son bureau dans un état à ce point lamentable que certains témoins racontèrent l’avoir croisé dans les couloirs de la prison et ne pas l’avoir reconnu.

Dans cette Europe nouvelle, ce monde neuf dont rêvent Hitler et sa clique, les Juifs n’ont pas leur place. Et pout cela, ils doivent disparaître à jamais. Klaus Barbie s’affaire à les envoyer à la mort. Il est ainsi responsable, notamment, de la rafle des près de 90 juifs de l’Union général des israélites de France en 1943 ainsi que, summum de l’horreur (si summum il y a), l’arrestation des 44 enfants juifs d’Izieu qui terminèrent leur courte vie sous le ciel plombé d’Auschwitz. Si vous ne connaissez pas le drame d’Izieu, bienheureux que vous êtes. Googlez donc. Il y a certaines histoires tellement tristes qu’Archibald s’interdit à les écrire.

Et après?

Lorsqu’en 1944, la France fut libérée, Barbie parvint à rejoindre l’Allemagne et y termina la guerre. Recherché par les Alliés, il se cacha, monta un réseau d’anciens nazis. Son expérience dans la persécution des communistes français pendant la guerre fut mise alors au service des renseignements outre-atlantique. Autrement dit, triste ironie : Barbie, nazi par excellence, doit son salut aux vainqueur de la Seconde Guerre mondiale, ceux qui mirent à bas le Troisième Reich.

Il est ensuite exfiltré en Argentine au tout début des années 1950. L’Amérique du Sud est alors un continent peuplé d’anciens nazis fuyant les poursuites judiciaires européennes voir, parfois, la peine de mort. On y trouve Adolf Eichmann, Mengele (l’Ange de la Mort d’Auschwitz) et tant d’autres, dont le passé suinte d’abominations. Protégés par les dictateurs sud-américains auprès desquels ils proposent leurs services, ces bourreaux impunis, coulent des jours plus ou moins tranquilles au sud de l’équateur.

Quittant l’Argentine pour la Bolivie, Klaus Barbie devient Klaus Altmann et obtient la nationalité bolivienne. Chef d’entreprise prospère, il est expert-conseil ès tortures et autres horreurs auprès du dictateur de Bolivie, se fond dans la population locale.

Et c’est là qu’un couple hors du commun, les Klarsfeld, entrent en scène (leurs « Mémoires » sont à lire, à lire, à lire !).

Un procès hors norme

« Chasseur de nazis » est un terme que j’apprécie moyennement. On y perd la grandeur et le courage de ces soldats de la mémoire. Serge et Beate Klarsfeld sont pourtant de ceux là. Dévorés par un désir insatiable de justice, ils traversèrent plusieurs fois l’Atlantique à la recherche des plus grands criminels de l’Histoire européenne du XXème siècle, se transformant en détectives privés, échappant parfois à des tentatives d’assassinat, n’hésitant pas à gifler (Beate) le chancelier allemand Kissinger accusé d’être un ancien membre du parti nazi ou bien de passer plusieurs mois en prison.

Au terme d’une longue traque à travers l’Amérique du Sud, les Klarsfeld parviennent à faire arrêter Klaus Altmann, alias Klaus Barbie et à l’exfiltrer vers la France. Sa cavale aura duré quarante ans. Quarante ans de trop, devrait-on préciser.

En mai 1987, le procès tant attendu, s’ouvre enfin.

C’est le symbole, pour la France, d’un jugement post-World War II. On fait face à un passé méconnu, occulté depuis 1945. Dans un pays dévasté par la guerre, traumatisé par le retour des prisonniers, des déportés, détruit par les combats, miné par des histoires personnelles sordides, la reconstruction s’était écrit à l’aide d’une mémoire édulcorée. Les déportés, raciaux comme politiques, erraient dans une France d’après-guerre qui désirait avant toute chose tourner la page. Pour ces morts-vivants titubants il fallut se refaire une vie grâce à sa seule volonté. Beaucoup dissimulèrent ce qu’ils avaient vécu, lassés par l’indifférence de certains qui ne voulaient plus entendre parler d’évènements trop sombres et honteux, peut-être, face aux regards de pitié et d’abomination de leurs proches.

On tourna donc la page. On glorifia une France résistante qui ne le fut pas tant que ça, du moins, pas autant que l’Histoire officielle post-1945 voulait le faire croire. Au nom de l’unité, on balaya bourreaux et victimes. Les nazis avaient fuit l’Europe, les plus célèbres étaient morts à Nuremberg, le monde cherchait à tourner de nouveau à peu près rond, on parlait déjà d’une autre guerre, froide celle-ci. L’Histoire chausse des bottes de sept lieux.

Mais en cette fin des années 1980, le contexte est différent. On pressent déjà, dans un frisson d’impatience et d’inquiétude, que la guerre froide touche à sa fin. Peut-être qu’un jour ce mur qui s’élance à travers l’Europe, qui coupe des vies, qui projette son ombre sur l’Est du continent, sera un jour détruit. On vit, on est dans l’Histoire et pourtant, il faut se plonger dans une autre, plus ancienne. La Seconde Guerre mondiale.

Plus d’une centaine de victimes de la violence sans nom de Klaus Barbie défilent à la barre. Certains témoignent pour la première fois face au monde, d’autres sortent d’un silence vieux d’une quarantaine d’années. Il y eut des larmes, des cris et des souffles coupés par l’horreur. La France découvre, atterrée, la profondeur de cette inhumanité.

Et Klaus Barbie dans tout cela? Son silence est éloquent, son sourire comme détaché du monde agace, horrifie. Il semble ne rien regretter, hausse les épaules, explique que, voilà, c’était la guerre, il l’a faite, il a obéi. Mais peut-on torturer par simple obéissance? Le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem, vieux de plusieurs années, semble ressurgir dans les mémoires. La France se débat avec le concept encore flou, encore neuf, du « crime contre l’humanité ». De son côté, Klaus Barbie continue à surplomber la foule, les avocats, le décorum un peu grandiloquent de la salle des pas perdus du tribunal de Lyon que l’on a dû aménager comme cour de justice, faut de place pour la foule rassemblée.

Trois jours après le début du procès, il s’offusque, joue les vierges effarouchées. Il est un citoyen bolivien, a été victime d’un enlèvement, se trouve en France illégalement et demande à regagner sa cellule, à ne plus comparaitre. Il se lève, tend ses mains pour les menottes. Dans son costume noir, il semble ridiculement inoffensif. Voilà tout le drame, d’ailleurs, de ces procès tardifs d’anciens nazis sanguinaires. Le monstre s’est transformé en vieillard apathique et souriant. Pourtant, Barbie a toute sa tête, toute sa santé. Une injustice de plus pour des survivants à la santé détruite, pour les familles des victimes à jamais disparues.

Le 3 juillet 1987, Klaus Barbie est reconnu coupable de dix-sept crimes contre l’humanité. La foule massée dans le tribunal applaudit à tout rompre et le juge doit élever la voix, menacer de faire évacuer la salle, on se croirait presque dans un film, pourtant tout ceci ne l’est pas.

Klaus Barbie, 73 ans lors de son procès, terminera ses jours en prison, quatre ans plus tard. Mince consolation pour les survivants. L’ancien chef de la Gestapo de Lyon sera le premier à être jugé pour crime contre l’humanité en France. Une première. Filmé de bout en bout (là aussi, une première), le procès est classé, bien rangé dans les archives judiciaires.

Aujourd’hui, trente ans après ce procès hors norme, la Ministre de la Justice et la Ministre de la Culture ont tranché : les archives sont ouvertes au public. Quiconque le demandera pourra visionner les enregistrement vidéos, les dossiers, les documents et autres dépositions. Dans quel but? s’interrogeront certains. Le gouvernement a invoqué le combat contre l’oubli et le révisionnisme. La question subsiste, est-ce en ouvrant des archives, que seuls quelques curieux iront voir, que ce combat triomphera?

Car après tout, le danger, aujourd’hui, n’est peut-être plus l’oubli mais l’habitude. Plus le révisionnisme mais le relativisme. Penser qu’il y eut d’autres crimes, d’autres massacres, d’autres génocides, que les nazis ne sont que des bourreaux parmi d’autres bourreaux, qu’il y en a eu d’autres, qu’il y en aura d’autres, est dangereux.

Car voilà. Il nous faut trébucher sur la mémoire mais nous souvenir avec intelligence.

 

Une réflexion sur “Trente ans après

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s