La peur rouge, tome 1

Nous sommes le 16 septembre 1920, il est midi à Wall Street. Devant la banque J.P. Morgan, une bombe explose. À cette heure où les rues du plus célèbre coeur économique et financier du monde (déjà à l’époque !) sont noires de chapeaux en route pour le déjeuner, la machine infernale ôte la vie à une trentaine de personnes.

On pourrait croire aux premières phrases d’un roman policier. Un Agatha Christie d’Outre-Atlantique, en somme. Car cet attentat oublié par l’Histoire fait partie de ces énigmes irrésolues où l’on regrette, sans doute, qu’un Hercule Poirot ne se soit pas glissé dans la foule éberluée.

Le 16 septembre 1920 voit donc le premier attentat sur le sol américain, le premier d’une trop longue et triste liste. Évènement intéressant pour nous, car il s’inscrit dans ce que l’historiographie américaine appelle « la peur rouge », autrement dit l’inquiétude quant à la montée du communisme aux USA.

Récapitulons et plantons le décor !

USA post-1918 

Nous sommes au début des années folles et le monde s’épuise dans un débordement de vie après l’horreur des tranchées. C’est l’époque de Francis Scott Fitzgerald, des milliardaires dans leurs palaces dorés de Long Island (coucou Gatsby le Magnifique – à lire, à lire, à lire) et de la bourse qui monte et qui descend emportant avec elle de nouveaux riches ou de nouveaux ruinés. Nous sommes avant 1929 et Wall Street est le centre du capitalisme américain.

JohnPierpontMorgan
John Pierpont Morgan aux bésicles d’époque

Une banque règne sans partage sur ce quartier de la Big Apple, c’est J.P. Morgan. Très puissante car certainement l’une des rares banques qui ait réussi à ressortir du premier conflit mondial sans avoir les coffres vides. Les finances de J.P. Morgan sont même au beau fixe et son siège, situé au numéro 23 de la Wall Street rutile de toute sa splendeur au milieu de banquiers, des clercs, des employés et de tous ceux qui s’essayent à l’adrénaline vertigineuse de la bourse.

Pour les survivants de 14-18, l’heure est à la douceur de vivre. La jeunesse s’épuise à coup de soirées interminables, de charleston et de whiskies que l’on boit dry car, après tout, on a échappé à la mort. Pour les plus riches, les Transatlantiques reprennent leur habitudes d’omnibus vers une Europe traumatisée par la guerre. Paris danse, New York spécule. C’est la folie des années 1920.

Toutefois, une nouvelle menace inquiète populations et dirigeants : cette Révolution russe de 1917 qui vit disparaitre dans un flot de sang inutile le tsar et toute sa famille. Les palais dorés de la grande Russie impériale sont pillés, abandonnés puis hantés par Lénine et ses adeptes, tous chantres d’une idéologie si radicalement différente à celle qui règne de l’autre côté du monde. Aux États-Unis, on s’inquiète de ces « rouges » aux airs patibulaires qui parlent de distribuer les richesses.

L’année 1919 avait déjà terrorisé une partie de la population américaine. C’est l’époque du banditisme et des gangs italiens ou irlandais, qui s’affrontent dans les rues de Chicago, comme dans les mauvais polars. Tous ces migrants ayant fui la misère, cherchant la gloire dans cet empire des possibles qu’étaient, dans leur imaginaire, les États-Unis.

C’est aussi l’époque de l’anarchisme d’action ; plusieurs attentats visant les grandes instances juridiques et financières du pays furent désamorcés (ou pas). On accusait alors ceux que l’on appelaient « galleanistes », du nom de leur fondateur Galleani, migrant italien ayant fait carrière dans un certain « banditisme idéologique ». Pour l’anarchisme, au nom des travailleurs, il sema la terreur sur le continent américain à l’aide d’attentats à la bombe et de braquages de banques.

16.09.1920

Anarchist_bombings,_New_York_CityIl est midi à New York, ce 16 septembre 1920. Les cloches de la Trinity Church toute proche sonnent sous un ciel plombé. Des chapeaux et complets noirs se dépêchent sur la chaussée, revenant de déjeuner, courant à la bourse, évitant l’ondée. Vers 12h01, un chariot chargé de dynamite abandonné devant le numéro 23 de Wall Street (devant J.P. Morgan, donc), explose. Un carnage : des corps éparpillés, du sang, le trottoir détruit et le chaos, la panique de la foule éberluée. Au total, 38 personnes perdront la vie, un peu plus d’une centaine furent blessées. Pour la population américaine, c’est la stupeur.

Un attentat réussi, le sol américain n’en avait encore jamais connu. La police new-yorkaise dépêchée sur les lieux cherche le(s) coupable(s). À quelques mètres de l’attentat, des tracs signés par des « anarchistes américains », semblent désigner les auteurs de l’explosion. Pour tous, cela ne fait aucun doute. Depuis 1919 qu’ils menacent et tentent, par tous les moyens, à provoquer une catastrophe, les anarchistes italiens sont les coupables tout trouvés.

Mais c’est là que tout se complique.

L’affaire Sacco et Vanzetti

Sacvan
Nicolas Sacco & Bartolomeo Vanzetti

Au premier abord, pourtant, tout semble clair. Deux italiens, Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, avaient été arrêtés au printemps 1920, soit quelques mois auparavant, car auteurs supposés de deux braquages dans le nord des États-Unis. Tous deux proches des Galleanistes et d’origine italienne (ce qui, à l’époque et dans son contexte de terreur, était déjà un problème en soit), ils croupissent en prison. Pour le FBI, les anarchistes ont voulu venger leurs complices, d’autant plus que les tracts trouvés près des lieux de l’attentat demandaient la libération des « prisonniers politiques ». Tout est clair, mon cher Watson !

…ou pas?

Save_Sacco_and_VanzettiQue Socca et Vanzetti soient impliqués (malgré eux) dans l’attentat de Wall Street n’arrange personne. Car leur culpabilité dans les deux braquages pour lesquels ils ont été arrêtés, est controversée, remise en cause et critiquée. Lors des évènements du 16 septembre 1920 qui choqua profondément l’opinion publique, le procès de deux bandits italiens bat son plein. L’attentat et les 38 victimes influencent fortement le verdict : Socca et Vanzetti seront condamnés à mort. Ce n’est que dans les années 1970 qu’ils seront, beaucoup trop tard certes, reconnus innocents et graciés.

Mais qui sont les organisateurs de l’attentat? Car si ce n’est pas pour venger Socca et Vanzetti, pourquoi tuer 38 New-Yorkais d’une manière aussi barbare et lâche?

On chercha donc. Longtemps. La menace pesait sur les anarchistes, italiens ou pas. Mais aucune preuve ne venait étayer les suppositions, ne permettant pas d’arrestations, ni de condamnations. L’attentat du 16 septembre 1920 resta donc impuni. Un crime mystérieux, un drame irrésolu donc générateur de fantasmes.

The Red Scare (la peur rouge)

Les évènements du 16 septembre 1920 ne pourraient qu’être une petite histoire aux grandes conséquences. Ils s’inscrivent toutefois dans une politique américaine régentée par la peur. La peur rouge.

1917 et sa révolution russe ont inquiété l’Europe et les États-Unis. Ainsi, c’était donc possible, le renversement d’un tsar que l’on croyait pourtant tout puissant, un changement radical de politique…l’entrée réussie d’un personnage important sur la scène internationale : le communisme. Cette idéologie si différente des régimes installés alors dans le monde de l’époque. C’est avant tout la violence avec laquelle elle a pris les commandes de cette nouvelle Russie qui inquiète. Et si tout cela pouvait éclater Outre-Atlantique?

red-scare
Une affiche qui en dit long !

L’attentat du 16 septembre 1920 semble venir confirmer les peurs et embrase l’opinion publique. Aujourd’hui oubliée, la machine infernale de Wall Street passionne alors les foules et fait la une des journaux. On parle des anarchistes, des italiens, des communistes. On publie les photos de Socca et Vanzetti en première page. On parle de ces bolchéviques aux mains, dit-on, pleines de sang, qui semblent vouloir conquérir le monde. Les devins des mondes modernes, ces Cassandre de mauvaises augures, prédisent de nouvelles guerres. C’est cette « peur rouge » qui s’insinue dans les coeurs et dans les esprits, comme une ombre rampante.

« Peur rouge, tome 1 » pourrait-on dire. Car une deuxième saison verra le jour, plus proche de nous dans l’Histoire. Elle s’exacerbera sous la guerre froide, emportera les foules et les haines: c’est McCarthy, ce sont Ethel et Julius Rosenberg, c’est la crise de Cuba, la baie des Cochons, les espions infiltrés et les menaces internationales. Mais tout cela est une autre histoire.

 

 

 

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s