H-21, l’affabulatrice?

[Parenthèse: vous avez participé en masse au sondage, merci, merci ! Certains de vos commentaires m’ont beaucoup fait rire, surtout ceux qui m’ont dit l’avoir fait deux fois (une première fois sans wikipedia ; une deuxième fois avec). Alors…c’était qui, Mata Hari?]

Pendant la Belle-Époque, elle est Mata Hari. Pendant la guerre, H-21. C’est sous ce nom de code qu’elle fut exécutée le 15 octobre 1917, il y a exactement 100 ans, d’une balle dans le coeur au fort de Vincennes. Accusée d’espionnage par la cour martiale, elle est sans doute la plus exotique, la plus fantasque, la plus délurée des condamnées de Vincennes (dont les cellules ont pourtant vu se succéder des prisonniers illustres tels que Fouquet, le duc d’Enghien, Diderot ou encore le marquis de Sade – excusez du peu).

Il était une fois Grietje

Mata Hari ne s’est pas toujours appelée Mata Hari. Elle est née « Marghareta Zelle » en 1876 tout là-haut, au nord des Pays-Bas, à Leeuwarden. Son enfance est austère, dans la boutique de son père, chapelier. Acculé à la faillite, il perd son droit de tutelle, ses parents divorcent, sa mère décède. On se croirait dans du Zola.

Celle que l’on appelle encore Grietje s’invente des vies. Tout plutôt que grandir dans cette vie morne et triste, dans ce pluvieux pays. Suite aux drames de son enfance, elle est placée sous la tutelle d’un oncle lointain et envoyée en pensionnat dans le but de devenir institutrice (le métier des vieilles filles sans le sou – lisez les soeurs Brontë). Oui mais voilà. Grietje est, si ce n’est belle, certainement séductrice. Très vite, elle est renvoyée de l’institution, accusée d’avoir eu une relation avec le directeur (oh my god !) – premier scandale pour Mata Hari-to-be.

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Grietje et Rudolf (notez le décor peint et la moustache à la Poirot)

Grietje a seize ans et traine déjà derrière elle une vie compliquée. Son but est simple: se marier, devenir indépendante (un des seuls moyens que les femmes avaient à l’époque pour s’émanciper – où sont les suffragettes?), voyager, quitter la Hollande. Elle traque les annonces matrimoniales publiées dans les journaux, pioche, choisit, rêve au milieu de ce fatras de « cherche jeune femme sérieuse… » et autres « veuf, père de deux enfants, à la recherche… ». Mais Grietje Zelle a le rêve ambitieux. Ce qu’elle veut surtout, c’est un homme riche, du moins aisé, capable d’assurer un train de vie acceptable. Elle veut ressembler à ces femmes qui venaient essayer les chapeaux dans la boutique de son père, au temps du faste familial. Un jour, elle découpe une annonce, répond, envoie une photo. Le destinataire veut la rencontrer. Il s’appelle Rudolf MacLeod, a l’âge d’être son père, porte une grande moustache à la mode d’Hercule Poirot et drape sa carrure de boxeur des bas quartiers dans un uniforme d’officier colonial.

Colonial. Pour la belle hollandaise qui rêve de voyage, de départ, d’exotisme, c’est une aubaine – son « jeune vieux » mari est muté dans la lointaine île de Java. Inclue à l’époque dans les Indes néerlandaises, c’est une destination phare pour les passionnés d’orientalisme. Dans cette vie mondaine, bien rangée et certainement un peu ennuyeuse de la ville de Malang, à l’est de Java, Grietje découvre un mari violent, alcoolique, irascible, jaloux (peut-être avait-il ses raisons?), qui dérange l’administration militaire néerlandaise par ses scandales et ses coups de sang. Grietje perd son fils (les rumeurs voudraient qu’il ait été empoisonné – mais où est la vérité, où est la part d’invention dans le roman de Mata Hari?) et apprend des bribes de langue et de danse javanaise. Tout le monde s’y met, c’est alors à la mode. Cela lui servira (attention, indice !).

Mais la parenthèse exotique est brève. Rapidement, Rudolf MacLeod est renvoyé à Amsterdam pour cause de scandales à répétition. Grietje en profite pour demander le divorce, on lui promet une compensation financière et elle obtient la garde de sa fille. Son mari lui enlèvera, l’estimant incapable d’élever un enfant. Fut-ce vécu comme un drame? On ne le sait. En 1903, Grietje MacLeod débarque alors à Paris.

Mata Hari, l’indonésienne 

Dans la capitale française, Grietje continue à s’inventer des vies. Elle n’est pas divorcée, mais veuve (c’est plus dramatique). Elle n’est pas simple ex-femme d’un quelconque officier colonial néerlandais, mais une Lady qui se fait courtiser puis financer par des hommes riches. Pour gagner une vie décente, elle devient écuyère au cirque d’Ernest Molier (quand je vous disais que c’était un roman !). Bientôt, elle apparaitra très déshabillée, avec de vagues airs de danseuse javanaise. De faux bijoux qui brillent, des voiles qu’on enlève, une femme nue…il n’en faut pas plus pour échauffer les esprits d’un Tout-Paris où l’orientalisme est alors à la mode.

Émile_Guimet_in_his_museum,_by_Ferdinand_Jean_Luigini,_1898
Emile Guimet dans son musée

C’est en effet l’époque des voyages au bout du monde. De femmes tels qu’Alexandra David-Neil, des aventuriers, des Charles de Foucauld à la quête d’absolue, des Albert Kahn richissimes qui investissent leur fortune dans des chasses à la découverte d’un monde qui comporte encore des parts de mystères. Emile Guimet est de ceux là. Riche industriel il collectionne l’art asiatique, crée son musée, le musée Guimet (place d’Iéna, Paris) où il invite, un soir d’hiver 1905, une poignée de privilégiés à venir voir une certaine Mata Hari se dénuder pour eux dans des pauses lascives.

Mata Hari. Nous y voilà donc. Elle ne sait guère danser, l’envoutante Grietje venue du Nord. Mais ses connaissances de Java, ses inventions, ses mensonges et son effeuillage étudié à la suite duquel elle termine totalement nue (scandaleusement nouveau pour ce balbutiement de XXème siècle !), la propulse sur le devant de la scène. Elle quitte les habits un peu étriqués de Marghareta Zelle, alias Grietje et devient « Mata Hari » ce qui en malais signifie « Oeil du Jour », autrement dit « soleil ». On a les rêves à la hauteur de ses ambitions.

Le Tout-Paris l’acclame à l’Olympia. Puis ce sont les grandes villes européennes, Madrid, Vienne, Bruxelles puis Berlin où elle reste quelques temps, dans les bras d’un officier allemand dit-on (ce qui jouera en sa défaveur lors de son procès – mais je m’emporte).

Mata_Hari_3
Avant effeuillage (pour après effeuillage, Google s’en charge très bien)

Après dix ans de scène et d’effeuillage, on l’oublie, la belle javanaise. Elle s’installe à Berlin, espérant s’y refaire une santé. La Première Guerre mondiale l’y découvre. Mais Mata Hari, indonésienne de salon, est surtout néerlandaise. Autrement dit, elle possède un passeport neutre, ce qui représente une richesse en temps de guerre. Cela lui permet de parcourir l’Europe sans trop d’encombre. Mais c’est Paris qu’elle aime et c’est à Paris, en 1916, qu’elle rencontre son déclin.

L’espionne a un amant

Il a 20 ans de moins qu’elle, il est grand, il est blond, il a les yeux bleus, il est beau certainement et surtout, il est russe. Vadim Maslov est le nouvel amant de Mata Hari ; un amant dont elle devient rapidement folle, au point de demander un laissez-passer pour le rejoindre alors qu’il est blessé, sur un lit d’hôpital de campagne (lui est beaucoup moins enthousiaste). C’est à ce moment là que la danseuse serait devenue espionne.

L’histoire est compliquée car incertaine. Mata Hari a tellement enjolivé sa vie, a tellement raconté de mensonges que la vérité se mêle aux fantasmes. C’est un certain capitaine Ladoux qui reçoit Mata Hari en août 1916. Les versions divergent alors. Selon Ladoux, c’est la danseuse qui propose ses services au contre-espionnage français. Selon Mata Hari, c’est Ladoux.

Arrêtons-nous deux minutes sur la question. Pourquoi Ladoux aurait-il proposé à la belle néerlandaise, germanophone, peut-être germanophile, revenant de Berlin, ayant accumulé quelques amants allemands…(autrement dit, beaucoup de défauts pour l’époque) de participer à l’effort de guerre en devenant espionne pour le compte de la France contre l’Allemagne?

Mata Hari, en revanche, avait toutes les bonnes raisons pour proposer ses services au contre-espionnage français. Avant toutes choses parce que, follement amoureuse de son russe de 20 ans, elle est prête à tout pour un laissez-passer. Et puis, voilà. Elle est comme ça, Grietje/Mata Hari : elle rêve, elle affabule, elle invente. Espionne, c’est un rôle qu’elle n’avait encore jamais joué. Lorsqu’elle obtient son laissez-passer, elle court voir Vadim, son beau Vadim qui voit venir peut-être sans grand enthousiasme cette femme qui se fait alors passer pour une aristocrate française.

Lorsqu’elle revient en France, Ladoux s’inquiète. Elle aurait fréquenté des Allemands, elle est peu à peu suspectée, il lui conseille de rentrer aux Pays-Bas. Mais Mata Hari ne connaît plus son pays d’enfance, elle est Parisienne et elle le restera. Elle s’engage donc et travaille pour le contre-espionnage français. D’après elle.

Mata-Hari_1915Le Portugal, la Hollande, l’Angleterre et puis Madrid où elle devient la maîtresse d’un officier allemand. Un haut gradé inconscient, sûrement, qui lui aurait confié d’importants renseignements, des secrets d’État, qu’elle s’empresse de communiquer via un code basé sur des notes de musique (une note/une croche/un soupir = une lettre).

Oui mais voilà. Si seulement Mata Hari s’était contentée de rêver sa vie d’espionne, de la créer pour le public beau joueur et fantasque des salons parisiens. Les services de contre-espionnage français déchiffrent un câble allemand où il est question d’une certaine H21. Présentée comme agent double, Mata Hari / H21 ferait semblant de travailler pour la France…pour le service de l’Allemagne. Dans un pays où cette guerre prend des allures interminables, tout germanophone/germamophile/germano-quelquechose est suspect.

Elle est arrêtée le 13 février 1917. Son arrestation, dit la légende, fut à l’image du personnage: les agents de police l’auraient découverte entièrement nue, tout droit sortie de son bain. Mythe ou réalité? Les évènements factuels, avec Mata Hari, prennent des allures de romans.

On accuse donc la belle danseuse javanaise. En juillet 1917, elle est placée devant un tribunal. Les accusations sont accablantes (dont celle de Vadim Maslov). Lâchée par tous, dont son ancien amant, elle avoue alors tout. Même ce qu’elle n’a pas fait? Mystère. L’accusation réclame la peine de mort. Marghareta Zelle, l’affabulatrice, est alors fusillée dans le fort de Vincennes. Refusant qu’on lui bande les yeux, elle s’effondre d’une balle dans le coeur le 15 octobre 1917.

Même un écrivain, sans doute, n’aurait pas une telle imagination. La question, d’ailleurs, demeure. Marghareta Zelle, alias Grietje, alias Mata Hari, alias H-21 fut-elle réellement espionne? Pour l’Allemagne et la France de l’époque, cela ne fait aucun doute. Face aux inventions de la belle hollandaise, le mystère, toutefois, perdure. N’a-t-elle rien inventé? N’a-t-elle pas, une nouvelle fois, menti? Ses recruteurs n’ont-ils pas exagéré pour alléger leurs peines (Ladoux, d’ailleurs, ira en prison mais échappera à la peine de mort)? La justice militaire n’avait peut-être pas tant de choses à reprocher à Mata Hari, cet Oeil du Jour javanais venu tout droit des Pays-Bas. Mais nous étions en 1917 et le contexte d’alors rendait le monde suspect.

MataHari15Mata Hari a vécu sa vie comme un roman, en somme. Et je me demande parfois si affabulatrice pour les autres, elle ne l’a pas été envers elle-même. Elle s’est crue espionne, comme elle s’est peut-être crue javanaise. Mata Hari a-t-elle trahi la France? Mérita-t-elle son sort au fort de Vincennes? Le mystère passionna les foules, on en fit des films (avec la belle Greta Garbo !), des livres, des documentaires et des magazines. Derrière l’oeil du photographe, sur le papier jauni, grignoté par les ans, elle nous regarde avec une lueur amusée dans le regard. 100 ans après le théâtre de sa vie, on parle encore d’elle, de cette Mata Hari perdue dans ses voiles qu’elle effeuille encore, depuis un siècle.

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