Le mystère de l’Oiseau blanc

J’adore déchiffrer les noms de rues dans les villes de France que je traverse (pas vous?). Elles sont souvent des « portes-drapeaux hommages » à un héros ou à une héroïne, une grande figure de la science, de l’histoire, de la littérature, de la politique, de la médecine…(et j’en passe). Ce sont des noms, juste des noms, des dates de naissance et une petite ligne pour éclairer le promeneur solitaire et curieux qui aurait l’envie de lever la tête (je suis de ceux là).

Aujourd’hui, donc, je vais vous parler de plaques de rues (et ça va être passionnant, vous allez voir !). Plus précisément de deux noms toujours accolés l’un à l’autre, comme deux histoires personnelles entrelacées à jamais.

Carte_postale-Oiseau_blanc-1927Le 8 mai 1927, un peu avant 5h du matin, l’aube se lève doucement sur l’aéroport du Bourget, près de Paris. Charles Nungesser et François Coli, emmitouflés dans leurs vestes de cuir, les lunettes encore relevées sur leurs casques, les mains glissées dans des gants, boussoles et montres aux poignets, s’avancent vers L’Oiseau Blanc. Ce biplan au fuselage immaculé est prêt pour le décollage. Ce vol n’a rien d’anodin. Nungesser et Coli, deux as de la Première Guerre mondiale, deux gueules cassées, deux aventuriers flamboyants, ont décidé de relier New York depuis Paris sans escale. Une première dans l’histoire de l’aviation (l’archi célèbre Charles Lindbergh était encore inconnu). Le bel oiseau s’élève à 5h16 du matin, traverse l’aube, la nuit encore environnante, plonge vers l’ouest, la Manche, les côtes anglaises, la verte Irlande et, enfin, l’Atlantique.

Oui mais voilà, Nungesser et Coli ne se poseront jamais à New York.

Depuis quatre-vingt-dix ans, le mystère demeure. Qu’est-il arrivé à L’Oiseau blanc? Et surtout, surtout, les deux Français ont-ils (ou pas) traversé l’Atlantique sans escale? Ont-ils atteint les côtes américaines? Ont-ils réussi l’exploit, inscrivant à leurs titres de gloire un dernier plus flamboyant encore avant de sombrer vers l’inconnu?

Il se trouve qu’aujourd’hui, peut-être, l’Histoire a révélé une partie des réponses. Une plaque, à Paris, vient d’être inaugurée par Anne Hidalgo, les réhabilitant dans l’Histoire de l’aviation. Une bonne excuse pour se pencher sur ces figures de l’aviation, pour se plonger dans une histoire hors du commun, pour écrire un nouvel article sur CCPH. Bref ! Plantons le décor.

Nungesser et Coli, ces aventuriers

439px-Charles_Nungesser_01Ils sont de ces hommes dont la vie semble tout droit sortie d’un roman. Une vie vécue à cent à l’heure qui donne le tournis. Suite à une faillite familiale, Charles Nungesser (1892-1927) quitte ses études pour l’Amérique du Sud. Il n’a pas encore vingt ans. Le continent sud-américain est alors un territoire de tous les possibles (relisez Gabriel Garcia Marquez !). Il se fait boxeur, cow boy (dans le sens « fermier » du terme – oubliez Lucky Lucke), pilote de course automobile, découvre l’aviation qui en est à ses balbutiements. On l’imagine boire du rhum dans les bars enfumés et douteux des ports de Buenos Aires ou de Rio de Janeiro, quelques années seulement avant Mermoz, entre deux paquebots en partance pour le bout du monde, une femme au bout d’un bras, une cigarette à l’autre et des rêves plein la tête.

imagesRevenu en France, il s’engage à la déclaration de guerre en août 1914, passe les lignes ennemies, s’empare d’une automobile, neutralise des officiers allemands, récupère des documents qu’il fait ensuite parvenir à son état-major, obtient une médaille militaire (dix jours tout juste après s’être engagé) puis se lance dans l’aviation. Il a 22 ans. Vous êtes à bout de souffle? Moi aussi. Et pourtant, nous sommes encore loin de ses 43 victoires homologuées, de son accident qui le transformera en gueule cassée (le manche de son avion lui traverse le palais et la mâchoire), de ses vols en béquilles, de ses jambes fracturées, de son refus d’hôpital et de son écusson aux allures de pirates peint sur son avion (une tête de mort, des tibias, des chandeliers ; le tout dans un coeur noir). Puis l’armistice. Mais quelle vie peut donc mener une tête brûlée dans le genre de Nungesser par temps de paix? Il lance une école de pilotage, fait faillite, part en tournée où il accumulera les acrobaties, épouse une belle héritière américaine, Consuelo, divorce. Puis s’envole, le matin du 8 mai 1927.

5685151196_6bc5424e4a_bFrançois Coli (1881-1927), lui, est corse. Rien ne le prédestinait à l’aviation – il est capitaine au long cours dans la marine marchande. En août 1914, décidé à se battre, la marine le refusant (??), il s’engage comme fantassin et grimpe les échelons en six mois, devenant capitaine. Il passe son brevet de pilote, entre dans une escadrille, cumule les victoires, perd l’oeil droit lors du crash de son avion. Dès la guerre terminée, il ne quitte plus le ciel et se lance dans des défis en tout genre: la double traversée Miramas-Alger-Rosas ; Paris-Dakar (il est obligé de se poser en catastrophe à Kénitra) ; effectue le tour du bassin occidental de la Méditerranée, achète une mine à Diélette (quelle étrange idée). Puis se lance dans le Prix Orteig.

Carte_postale-Nungesser_et_Coli-1927Raymond Orteig – who’s that guy? Homme d’affaires américain d’origine française (le self-made-man dans toute sa splendeur), son Prix fut lancé au tout début des années 1920. Le principe est simple : rallier Paris à New York, traverser l’Atlantique sans escale. À notre époque d’avions-autobus transportant parfois jusqu’à 800 personnes dans une ambiance feutrée standardisée, survoler le grand océan semble si facile. Dans les années 1920, ce sont des avions-cercueils qui se lancent à l’assaut du ciel grâce à des pilotes si ce n’est héroïques, certainement un peu fous.

La disparition de L’Oiseau Blanc

Des fous volants, Nungesser et Coli le sont indéniablement. Lorsque le 8 mai 1927 au matin, ils s’élancent, certains croient à leur future prouesse, d’autres grimacent le nez au vent, interrogeant peut-être le ciel. Des avions accompagnent les deux pilotes au-dessus de la France, puis un sous-marin britannique les aperçoit au-dessus des eaux anglaises, enfin deux habitants témoigneront les avoir vus dans le ciel d’Irlande vers 10h et 11h du matin ce même 8 mai.

Puis c’est l’Atlantique. Le mystérieux et angoissant océan au-dessus duquel L’Oiseau Blanc s’élance en espérant rallier l’Amérique. À New York, le 9 mai 1927, la foule amassée attend Nungesser et Coli ; certains journaux français ont déjà préparé leurs unes ; des rumeurs circulent: on les aurait aperçus vers Terre-Neuve. Ils seront bientôt là, triomphants.

On ne les revit pourtant jamais. Leur avion entra dans la légende. Pendant longtemps, la question demeura : les deux héros avaient-ils réussi à atteindre le sol américain ou bien s’étaient-ils immergés dans les eaux glaciales de l’Atlantique?

La légende et le mystère passionnèrent des milliers de Français et d’Américains. Qu’était-il arrivé à Nungesser et Coli? Quelques semaines plus tard, un certain Charles Lindberg parvint à relever l’exploit en sens inverse, ralliant New York à Paris et entrant ainsi dans l’Histoire. Mais pour les passionnés, les chercheurs, les détecteurs d’énigmes, le sort de Nungesser et Coli planait encore.

C’est la ville de Paris, en cet automne 2017 qui remet Nungesser et Coli à l’honneur. Se basant sur de multiples travaux et recherches, la Mairie de Paris en est convaincue: les deux pilotes seraient parvenus à rejoindre l’Amérique, disparaissant au large de Saint-Pierre-et-Miquelon (et non pas dans l’Atlantique).

Ne tirez pas sur l’Oiseau Blanc…!

Certains parlent d’une panne. D’autres (et c’est très sérieux) soulèvent une autre hypothèse. Car voilà, en 1927, les États-Unis sont en pleine prohibition. Autrement dit, l’alcool y est interdit. On va boire en secret, dans des barres interlopes, derrière des rideaux miteux ou des recoins d’arrières-salles (comme dans Certains l’aiment chaud !). C’est l’époque des gangsters qui profitent de l’interdiction pour faire recettes, vendant de l’alcool aux prix forts, organisant le crime contre l’État américain – coucou Al Capone !

Pour certains et d’après quelques sources, Nungesser et Coli auraient été abattus par des gardes-côtes américains qui les auraient pris pour des bandits de grand ciel, l’avion plein à craquer d’alcool interdit.

D’autres imputent le crime directement à Al Capone (oui Al Capone !) que l’on sort de l’Histoire, l’accusant, à tort ou à raison, d’avoir donné l’ordre de tirer sur l’Oiseau Blanc. L’avion aurait cerclé autour d’un navire appartenant à la bande d’Al Capone…ses occupants, par peur d’être repérés par les gardes-côtes, auraient tiré sur le bel oiseau.

Alors. Rêve ou réalité? Invention, mythe? Nungesser et Coli, héros de 1918, aventuriers du ciel, auraient-ils été abattus par un gangster, un trafiquant, un bandit de grand chemin comme on en trouve dans les vieux films hollywoodiens? L’Histoire aussi, à sa part de rêve.

La prochaine fois que vous croiserez leurs noms, sur une plaque de rue parisienne, vous y trouverez cette rectification de l’Histoire: Nungesser et Coli « ont traversé l’Atlantique les 8 et 9 mai 1927 à bord de l’Oiseau Blanc, naufragés devant Saint-Pierre et Miquelon« . La fin du mystère?

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