Ceux du musée

[Cet article avait vocation a être publié hier, mais Archibald a fait des siennes – alleluia il est encore en vie !]

Berlin est drapée dans ses habits de fête, avec ses marchés de Noël éparpillés comme des étoiles, ses guirlandes lumineuses et cette irrésistible odeur de vin chaud et d’amandes grillées qui vous assaillent à (presque) chaque bouche de métro. Les journaux se font météorologistes et scrutent le ciel (comme nous tous) à la recherche de la neige – entre deux articles sur une coalition mystère attendue comme le loup blanc (la politique allemande n’a jamais été aussi palpitante que ces derniers mois !), des journalistes rêveurs espèrent un Noël blanc.

Aujourd’hui, toutefois, je vais vous parler de Paris. Plus particulièrement d’un de mes musées préférés, un de ceux où nous allions, famille modèle (coucou Dominique et Vivien !) le mercredi après-midi, avant de boire un chocolat chaud pour le goûter (attention, séquence nostalgie) : le Musée de l’Homme.

Si vous n’y êtes jamais allés, honte à vous, courez y faire un tour – en plus on y voit la Tour Eiffel (n’est-ce pas Frédéric?).

Musée de l'Homme 3Lorsque j’ai appris, au grès des mes pérégrinations estudiantines dans les dédales de la Seconde Guerre mondiale, qu’il avait abrité l’un des premiers réseaux de Résistance sur le sol français, j’ai eu comme chaud au coeur. Depuis, je ne peux plus y aller sans avoir une pensée pour ces personnages hors du commun qui y évoluèrent, conspirant contre l’occupant au risque de leur vie.

Le 15 décembre 1940, un bulletin clandestin était jeté à la face de Paris et de la France occupées, comme une bouteille à la mer. Son titre, simple et bref, un cri du coeur:  Résistance.

Ce cri fut lancé depuis les couloirs du Musée de l’Homme – dressons le décor !

Acte 1. Scène 1. Paris, France, 1940

Nous sommes en 1940 et la France a perdu la guerre. Sous le choc, les Français s’accommodent (ou pas) d’une situation pour le moins humiliante, surtout pour les descendants des fiers « poilus » des tranchées de 14-18: l’occupation de leur territoire par une armée triomphante et honnie.

De Gaulle est à Londres et son discours, dans la panique de Juin 1940, est passé un peu inaperçu pour ceux qui n’écoutent pas la BBC (autrement dit, beaucoup de gens). Pourtant, certains n’ont pas attendu un quelconque encouragement pour se rebeller contre cet envahisseur détesté, l’ennemi de toujours (comme on le considérait à l’époque), l’ennemi éternel : l’Allemagne (plus tard, la Résistance se rebellera également contre le Régime de Vichy – mais nous sommes encore à l’acte 1 !)

« Ceux du Musée de l’Homme » se rebellèrent.

Ils ont cela de particulier, qu’ils font partie des pionniers, ceux des balbutiements de la Résistance. Ils commencèrent par dire non, par désobéir à l’ordre établi, se regroupèrent, discutèrent, protestèrent puis décidèrent de « faire quelque chose ». Ce « quelque chose » qui se transforma en une myriade d’activités toutes plus téméraires les unes que les autres.

Il risquèrent leur vie. Beaucoup, d’ailleurs, la perdirent.

Aujourd’hui, « Résistance » nous semble un mot de circonstance pour un journal clandestin de 1940. Toutefois ! En 1940, de « Résistance » à proprement parler, il n’y avait pas. Aucun historien n’avait encore institutionnalisé le terme. On n’entrait pas « en résistance » comme on entre au couvent. On brûlait de « faire quelque chose », tout simplement. Et les plus téméraires faisaient.

Le 15 décembre 1940 fait date, donc. Car tout en lançant ce mot à la tête de l’occupant, il couronnait aussi une organisation qui se structurait peu à peu ; une organisation dont l’objectif consistait à combattre la présence nazie sur le sol français, ainsi que la pensée néfaste du Régime de Vichy. Bref, pour résumer, les intellectuels du Musée de l’Homme (que la tendance voudrait peut-être imaginer recouverts de poussières dans des couloirs sans lumière d’un musée oublié) se lancèrent dans la bataille de la résistance.

resistance_1Une date importante dans l’Histoire française qui nous permet de nous pencher sur ce réseau peut-être encore méconnu du grand public et qui vaut qu’on en parle, parle, parle !

Un Musée pour les Hommes 

Paul_RivetOuvert en 1938 par Paul Rivet, son fondateur, le Musée de l’Homme est, par sa conception même, l’antithèse de la pensée nazie. Alors qu’Hitler et sa clique propagent l’idée d’une hiérarchie raciale, encourageant déjà (nous sommes alors la même année que la tristement célèbre « Nuit de cristal ») la destruction de ceux ne correspondant pas aux critères national-socialistes ; le Musée de l’Homme du Trocadéro se veut humaniste, encourageant l’intérêt envers les « Hommes » dans leur généralité et leurs différences.

Paul Rivet connaît les dangers du fascisme, il est même à la tête d’un comité censé le combattre (Comité de vigilance des intellectuels anti-fascistes) et élu du Front Populaire depuis 1936. Comme beaucoup de ses collaborateurs tous ethnographes, linguistes ou anthropologues, il est intéressé par les autres, tourné vers eux, cherchant à comprendre le monde et ses habitants – ce qui n’est donc clairement pas la quête de ces fanatiques du sang pur (presque du Harry Potter !) que sont les nazis.

« Nous aussi, nous tiendrons » écrit-il d’ailleurs dans l’éditorial du Musée de Mai-Juin 1940. Indigné par la décision de Pétain, il publie une lettre ouverte au héros de 14-18. Le jour de l’entrée des armées allemandes dans Paris, il fait placarder sur les portes fermées du Musée de l’Homme, le poème « If » de Rudyard Kipling comme signe de protestation et dont une strophe semble annoncer la suite à venir:

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite / Et recevoir ces deux menteurs d’un même front / Si tu peux conserver ton courage et ta tête / Quand tous les autres les perdront. 

L’Occupation, dans son tourbillon de complications, de haines et de survie, fit perdre la tête en effet à beaucoup.

C’est la bibliothécaire du musée, Yvonne Oddon qui s’active le plus en ce printemps 1940. Les collaborateurs en âge de combattre sont à la guerre, fait prisonniers ou en passe de l’être. Très vite, des figures qui deviendront indispensables au combat du Musée de l’Homme, se joignent aux discussions : notamment les russes Boris Vildé et Anatole Lewitsky, tous deux engagés dans l’armée française qui parvinrent à s’évader avant le départ vers l’Allemagne (avec les près de 2 millions de prisonniers de guerre français).

Un réseau, un mouvement, une organisation….?

Ce réseau que l’on appellera après la guerre « Réseau du Musée de l’Homme », est complexe par sa structure. Justement parce que nous sommes encore, en 1940, aux balbutiements de la Résistance, une structure organisée n’est pas encore de mise. Il faut tout apprendre, tout construire, tout créer.

Ce n’est pas un réseau, mais plusieurs petites organisations de désobéissance qui se rapprochent et se complètent. Ainsi, quand on parle du Musée de l’Homme, il s’agit aussi de ne pas oublier d’autres actions résistantes, liées et en même temps indépendantes : le réseau de Sylvette Leleu de Béthune, les amis d’Alain-Fournier (ou cercle des écrivains), l’UNCC (Union Nationale des Combattants Coloniaux qui se transforme en couverture pour des actions anti-allemandes et où officient notamment Germaine Tillion) ou encore un groupe des sapeurs-pompiers de Paris (et tous les autres que je ne nomme pas ici). Ce sont des rencontres et des contacts qui s’établissent pour agrandir la toile de l’araignée résistante.

Le réseau du Musée de l’Homme (comme la plupart des réseaux de Résistance sous l’Occupation) en somme, c’est un archipel de groupuscules qui s’activent dans l’ombre, sans se connaitre particulièrement, sans adhérer aux mêmes idées ni aux mêmes idéologies (droite, gauche, communisme, humanisme, mouvement chrétien, peu importe).

Pour bien comprendre, répétons-le : en 1940 (comme plus tard), on s’engageait dans le combat résistant avec la vague idée de « faire quelque chose », avec l’indignation de la défaite, avec la conviction des grandes idées, avec l’objectif de « bouter les Allemands hors de France » (coucou Jeanne d’Arc). Mais on ne décidait pas, du jour au lendemain, de devenir un héros, devenant résistant comme on pourrait devenir martyr, ayant pesé le pour ou le contre et ayant tout accepté (torture et mort comprises). On s’engageait, point. Les dangers encourus n’étaient peut-être pas tout à fait conscients, encore moins en 1940, lorsque personne encore n’avait vécu, en France, la violence de la barbarie nazie.

Les activités de « l’archipel Musée de l’Homme » (comme nous pourrions l’appeler) sont diverses et variées : évasion des prisonniers de guerre français encore stationnés dans des camps en France ; évasion de pilotes britanniques échoués sur le sol français vers l’Angleterre ; distribution de tracts et autres feuillets d’indignation ; recrutement ; renseignement. Tout est à faire, tout est à construire.

« Résistance, c’est le cri…! »

D’après Germaine Tillion, l’idée du mot « Résistance » vient d’Yvonne Oddon qui s’est inspirée du cri des femmes protestantes emprisonnées pour leur foi au XVIIIème siècle (on a de la culture générale ou on en pas).

L’objectif de ce journal clandestin (qui porte le sous-titre de « Bulletin officiel du Comité national de Salut public« ) est d’informer, bien sûr. Jusque dans les maisons, les foyers, soulever les Français contre l’Occupation et secouer une passivité et morosité ambiante qui s’installent en même temps que le désespoir.

Le comité de rédaction, dirigé par le linguiste Boris Vildé (personnage hors du commun s’il en est), est constitué de plusieurs auteurs, dont l’écrivain Jean Paulhan et, plus tard, le journaliste-résistant Pierre Brossolette.

Le premier numéro (sur les cinq imprimés et publiés entre décembre 1940 et mars 1941) encourage la population à « agir, faire quelque chose qui se traduise en faits positifs, en actes raisonnés et utiles » puis appelle au rassemblement sous l’égide d’une France Libre, à rejeter la France occupée.

Toutes ces actions dites « terroristes » par les journaux officiels du régime, déplaisent à certains. Des collègues du Musée de l’Homme les dénoncent à la police, arguant que des choses louches ont lieu dans les couloirs et les sous-sols du Musée. Mais c’est un agent double, Albert Gaveau, qui remonte la filière et fait exploser une partie du réseau du Musée de l’Homme, principalement la branche gérant le journal « Résistance ».

Les premiers sont arrêtés en janvier et février 1941. Peu à peu, les têtes tombent, la Gestapo arrête à tour de bras, interroge, torture. En mai 1941, Jean Paulhan jette la rotative du musée dans la Seine, mettant à la brève mais courageuse histoire du journal « Résistance ».

Le directeur du Musée, Paul Rivet, se sachant recherché par la Gestapo, a eu le temps de fuir en Amérique du Sud, à Bogota, protégé par le Président de Colombie qui est un proche ami. La majorité des autres seront arrêtés.

Ils auront droit à un procès. Car il s’agit de montrer l’exemple, pour l’Allemagne, histoire que d’autres Français ne s’engagent pas dans un combat vain et inutile. Le 17 février 1942, le tribunal nazi prononce dix condamnations à mort (les femmes seront « graciées »: autrement dit, déportées en Allemagne). Boris Vildé, Anatole Lewitsky, René Sénéchal et tous les autres (dont les noms méritent d’être inscrits ici) sont fusillés au Mont-Valérien le 21 février 1942.

Le Musée de l’Homme, c’est un prologue en somme. L’Acte 1 d’une pièce de théâtre sanglante où des voisins dénoncèrent d’autres voisins, des frères se soulevèrent contre leurs soeurs, leurs parents, choisissant un camp contre un autre.

Ceux du Musée font partie des premiers. Les pionniers d’une Résistance qui, contrairement à ce que les Allemands espéraient après le procès de février 1942, encouragèrent d’autres mouvements, d’autres actions, d’autres vies brûlées, parfois englouties par la nuit. Ne les oublions pas.

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