Gagner la paix?

 

2018 nous voilà !

Je vais probablement avoir besoin de publier bientôt un avis de recherche pour l’année 2017. Elle est passée si vite (si vite !) qu’Archi et moi avons l’impression d’avoir joué à saute-moutons entre 2016 et 2018.

J’espère que vous avez dignement posé le pied dans cette nouvelle année, aidés de coupes de champagne, musique, feux d’artifices (c’est la tradition outre-Rhin) et autres joyeusetés de saison.

Avant d’aborder le sujet du jour, une parenthèse s’impose ! Car 2018 est une année aux grands anniversaires historiques. Avant toutes choses, les 100 ans de l’armistice de la Première Guerre mondiale. Les évènements de Mai 68 fêteront, pour leur part, leur cinquantenaire, tout comme le Printemps de Prague (hier – allez voir ma page FB j’en ai parlé !). Une année riche pour le blog en somme (sans oublier les trois ans de CCPH !).

Pour le premier billet de l’année, plongeons-nous dans l’époque des robes à franges, des bandeaux, de F.S. Fitzgerald (!!), de Cole Porter, de Paris en fête (coucou Hemingway) et des discussions sans fin autour de la paix. Les « golden twenties », les années folles, les années 1920.

La valse des conférences

L’Europe se relève doucement du premier conflit mondial, les ennemis d’hier se regardent en chiens de faïence par-delà les frontières. Frontières soudain trop frêles pour contenir morts, souvenirs et ressentiment.

L’armistice de 1918 a fermé les portes des combats. Peu à peu, trop lentement sans doute, le front et les tranchées se sont vidés. Il a alors fallu gagner la paix. Les manches remontées, le chapeau haut de forme penché sur le côté, l’air digne, les diplomates et les politiques se sont lancés sur ce nouveau champ de bataille, fait de dossiers et de revendications. Ce fut la valse des traités.

Une valse interminable, à mille temps (coucou Jacques Brel), dispersée dans différentes villes d’Europe (surtout françaises). Les hommes en noir défilaient devant les photographes avant de s’engouffrer dans des salons aux lourdes dorures sous lesquelles chaque pays tentait de gagner sa paix.

Oui mais voilà. Nous sommes en 1922 et la situation européenne, loin de s’être améliorée, stagne dans un marasme de tractations politiques et de haines larvées. La France s’inquiète pour sa sécurité. Le Traité de Versailles semblait pourtant assurer ses frontières mais le Sénat américain, tout là-bas, à Washington, a refusé de le ratifier. Patatra, pourrait-on dire sans élégance. Alexandre Millerand, Président de la République, a fort à faire pour calmer les esprits. On se déchire pour le pouvoir tout en lorgnant du côté de l’Allemagne. La France est pauvre, endettée. Elle a bâti ses espoirs et son budget sur une hypothèse : les versements allemands. L’Allemagne a perdu, l’Allemagne est responsable, l’Allemagne doit payer.

Oui mais voilà, l’Allemagne, elle, ne veut pas. Responsable? Elle le nie, elle en est convaincue, elle est victime au même titre que ces Français haïs et détestablement vainqueurs (que l’on avait pourtant réussi à écraser le siècle passé). Payer, elle ne veut pas. Elle n’en voit pas la légitimité. Et puis, voilà, elle ne peut pas. La somme qu’on lui réclame est énorme. Elle oublie peut-être un peu vite qu’elle a demandé autant à la France en 1870. Qu’importe.

La Grande-Bretagne et les États-Unis voient le futur européen bien différemment de la France. Et cela complique d’autant plus les choses qu’ils sont censés être alliés, une force solidaire et unie face à l’ennemi d’hier. Pour Washington et Londres, l’économie allemande se doit d’être de nouveau sur pieds bientôt. Pour asseoir la paix, les finances doivent être, si ce n’est florissantes, du moins stabilisées. Ils plaident donc pour l’aménagement des réparations. Ce que la France refuse catégoriquement.

On se rencontre lors de conférences, on tente d’améliorer la situation. Mais rien n’y fait. Personne n’y met réellement du sien, sans aucun doute. Les haines sont tenaces, surtout après quatre ans de guerre interminable qui ont miné les familles et les coeurs.

Et la valse des conférences, entre hauts et bas, entre accords et désaccords, semble ne jamais s’arrêter.

Cannes ou la détente sous le soleil azuréen?

Cannes. 1922. Lloyd George, Prime Minister britannique, veut se détendre dans le Midi. Et pourquoi pas organiser une conférence loin de la pluie et de la grisaille? Le maire de Cannes fait du lobbying dans les salons et les couloirs. Appelle les hauts dirigeants européens à venir poser leurs bagages au bord de sa Méditerranée, flairant le boom économique et touristique pour sa ville aux pieds dans l’eau.

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Cercle Nautique de Cannes

Les représentants belges, britanniques, américains, italiens (un certain Benito Mussolini est membre de la délégation) et français viennent s’installer dans les différents hôtels cannois. Lloyd George, lui, préfère la villa Valleta. Arrivés dés la fin décembre, les journalistes traquent les hauts personnages. Entre deux réunions, ils profitent du soleil. Le Premier Ministre britannique joue au golf, prend le thé au Negresco (à Nice) tandis que Briand part en expédition à la Réserve de Beaulieu. Les journaux s’exaspèrent, les Français, notamment, piaffent d’impatience. À quand les décisions?

Cette grande réunion interalliée a surtout pour but de mettre un peu plus la pression sur l’Allemagne pour qu’elle paye (enfin, pensent les Français revanchards) la fortune en marks-or que lui demandent les Alliés. La France et la Belgique, aux horizons labourés par la guerre, attendent beaucoup de ce sommet européen. Mais voilà. Même si la conférence a Cannes pour paysage, ce sont les Britanniques qui font la pluie et le beau temps dans les couloirs du Cercle Nautique.

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Les hommes en noirs (sans leurs chapeaux !) – merci Gallica !

Le 6 janvier, on se retrouve dans cet ancien haut lieu de la vie mondaine d’avant 1914. Aristide Briand, Président du Conseil français, ouvre la conférence. Puis Lloyd George prend la parole. Pour longtemps. On parle de l’Europe et du monde. Le Prime Minister britannique parvient, au grand dam de certains (voir de tous) journalistes et opposants politiques français, à faire accepter son idée de grande conférence économique et financière qui aura lieu en mars de la même année en Italie. Le scandale réside surtout dans la liste des invités : l’Allemagne devra y être présente, ainsi que la Russie. Les premiers articles au vitriol sont publiés dans la presse française. Briand est vu par certains comme le perdant de la paix.

Réalistes face à l’extraordinaire dette allemande, les alliés décident d’accorder un moratoire à l’Allemagne. Autrement dit, une division provisoire de ses versements pour l’année 1922. Pour l’opinion publique française, c’est la catastrophe. D’autant que le 11 janvier, un certain Walter Rathenau fait son entrée à Cannes. Les Allemands que les Français ne voulaient surtout pas voir, ont été invités par les délégations alliées à venir présenter l’état catastrophique des finances allemandes.

Berlin à Cannes !, titrent certains journaux absolument horrifiés. C’est la première fois que les Allemands assistent à un sommet depuis 1919.

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L’image du scandale

Le 12 janvier, c’en est trop. Aristide Briand est photographié jouant au golf à Mandelieu en compagnie de Lloyd George. Les photographies s’étalent à la une de tous les quotidiens. Après le scandale de la présence allemande, voilà maintenant Briand avec un club de golf britannique. L’opinion publique française, qui aime se mêler de tout (disons-le), en fait des gorges chaudes.

Morigéné par toute la presse, désavoué par le Président de la République Alexandre Millerand, Briand est sommé de se rendre à Paris pour expliquer sa politique de négociations. Le Président du Conseil quitte alors le soleil azuréen et n’y reviendra pas. Après avoir défendu sa position face à la Chambre, il annonce sa démission. « D’autres feront mieux » conclut-il. D’autres ne feront pas. La Conférence de Cannes est alors brutalement interrompue. Au Carlton, face à la presse, Lloyd George constate l’échec tonitruant de ce sommet interallié. On plie alors bagages avant la prochaine conférence en mars à Gênes (sous le soleil?). La valse continue.

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Raymond-la-guerre

Sous pression, Millerand nomme un nouveau Président du Conseil. Celui-ci sera sans pitié. On l’appelle « Raymond-la-Guerre », son vrai nom, c’est Poincaré. Ulcéré par les conférences qu’il juge inutile, bien décidé à faire plier l’Allemagne qu’il semble haïr comme une grande partie de la population, il enverra les troupes françaises (accompagnées des troupes belges) occuper la Ruhr et la Rhénanie, région de charbons et de coke dont la France a besoin (j’en ai parlé ici !).

Cannes, en somme, c’est un coup de semonce pour la paix. Le nationalisme français fait son grand retour sur la scène politique. Les Allemands s’entêtent, les Britanniques et les Américains aussi. On parla de paix longtemps, on la tortura dans tous les sens, l’analysa, la plaqua sur des tables de négociations. Puis, soudain, le monde la perdit.

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