Pologne-Israël : un match de l’Histoire?

Le silence prolongé de CCPH mérite une parenthèse. Cette absence ne cache rien de grave, rassurez-vous. Archi (mon ordinateur) et moi sommes tout simplement noyés (que dis-je noyés…pire encore, si c’est possible !) par le treizième des travaux d’Hercule : le doctorat. À cette torture intellectuelle désirée (il faut être fou), s’ajoute le quatorzième des travaux d’Hercule : l’inscription administrative en doctorat dans une université post-soviétique (j’ai nommé la Humboldt-Universität de Berlin).

Théoriquement, les services administratifs de l’ex-RDA ne s’éloignent en rien des services administratifs français : l’absurdité est au rendez-vous. Les attentes interminables dans les couloirs glacés, les conversations absurdes à propos de formulaires EFZ432 et autres joyeusetés sont mon lot quotidien. Toutefois voilà. Malheur à celui qui oserait demander pourquoi ce-dit formulaire doit-être copié deux fois, récupéré au bureau Z, rempli exclusivement à la maison (mais pourquoi??) puis déposé au bureau U (voisin du bureau Z – petit coucou au monsieur qui s’est occupé de moi hier). Malheur à celui qui oublie son stylo lors de ses rencontres régulières avec la responsable des inscriptions : car ici, rien ou presque, n’est informatisé (mais pourquoi??). Tout se fait par papier, papier, papier (et on ne prête pas les stylos de l’administration enfin voyons !). Des questionnaires de plusieurs dizaines de pages et surtout (pour l’historienne-to-be que je suis) des questions étranges sur son activité estudiantine sous le régime communiste (ouf, je suis française et re-ouf je suis née après l’URSS).

Alors voilà, si Archi et moi avons déserté CCPH ces dernières semaines, c’est pour cause de rendez-vous administratifs mangeurs d’oxygène et d’un doctorat qui commence sur les chapeaux de roues.

Nous ne nous sommes pas tenus loin de toute actualité (loin de là !) et la discorde polono-israélienne autour de ces projets de lois sur la mémoire de la Shoah méritent qu’on s’y attarde !

Qui a raison et qui a tort?

La Pologne et l’Israël s’étripent au sujet de l’Histoire, embarquant avec eux, dans un tourbillon de polémiques et de conflits, États, historiens ou journalistes. Un match aux enjeux passionnels et historiques. Un match de l’Histoire, en somme.

Le 26 janvier 2018, à la veille de la commémoration internationale des victimes de la Shoah, le Parlement polonais a créé la polémique en adoptant une loi (pour le moins) controversée.

Ainsi il serait interdit d’incomber la responsabilité ou co-responsabilité à l’État polonais ou à la nation polonaise des crimes commis par le Troisième Reich (comprenez la Shoah) pendant la Seconde Guerre mondiale. L’utilisation de l’expression « camp de la mort polonais » serait, elle aussi, considérée comme un délit. La peine est grande : jusqu’à trois ans d’emprisonnement.

Dès le lendemain, l’Israël s’est soulevée contre ce projet de loi, le Premier Ministre accusant la Pologne de vouloir « changer l’Histoire ». Des politiques des deux pays se sont fendus de commentaires acerbes sur Twitter, chacun défendant son camp avec virulence, avançant parfois des vérités qui n’en sont pas (la rigueur historique, toujours la rigueur historique !).

La politique s’est alors emparée de l’Histoire à une vitesse surprenante, les historiens se transformant en pompiers, tentant (ou pas d’ailleurs) d’éteindre l’incendie.

Alors. Où en sommes-nous? Qui a raison et qui a tort?

Pologne, 1939-1945

Envahie par Hitler, la Pologne fut mangée par l’ogre nazi. Autrement dit, elle n’exista proprement plus. Le gouvernement s’envola pour Angers où il resta jusqu’au printemps 1940. Lorsque la France plia face aux troupes allemandes, il traversa la Manche et s’installa à Londres où il resta jusqu’à la fin de la guerre.

Car d’État polonais, il ne devait plus y avoir : pour Hitler, ces « sous-hommes » (comprenez: les Slaves) n’avaient aucune légitimité d’existence. La Pologne fut coupée en deux comme un gâteau : l’Est revint à l’URSS (qui, en 1940, était encore alliée à l’Allemagne nazie) et le reste fut digéré, lentement, atrocement, par Adolf Hitler. Certaines régions furent rattachées à l’Allemagne, d’autres se transformèrent en protectorat. Bref. Requiem pour la Pologne.

Un chiffre résume la situation du pays : en 1945, on compte six millions de morts et, parmi eux, trois millions de juifs. Sa population d’avant la guerre a disparu. Le pays est alors une vaste étendue de ruines.

La tragédie de la communauté juive polonaise 

Les juifs polonais furent décimés. Anéantis. Regroupés dans des ghettos pour la plupart, ils furent amenés, poussés, jetés dans la bouche grande ouverte des camps de la mort pour ne plus jamais revenir. Ceux qui échappèrent à l’enfer des camps, tout comme ceux des pays baltes, ukrainiens ou russes, connurent l’inhumanité d’une histoire méconnue du génocide allemand : la Shoah par balles.

Les crimes nazis à l’Est de l’Europe sont sans nom. Les mots d’ailleurs sont tellement lourds que CCPH se refuse à les écrire sur son blog. N’imaginez pas. Googlez peut-être. Ou bien croyez-moi sur parole : l’horreur se déchaina alors et les bas-fonds de l’humanité furent atteints en Europe de l’Est.

Partout où les nazis sévirent, il y eut des collaborateurs. Des hommes et des femmes qui trahirent leurs voisins juifs au profit d’une cause, d’une idéologie, de l’opportunisme ou de la haine ; et qui, par leur geste, les envoyèrent vers une mort certaine, parfois sans états-d’âme. Il y en eut en Pologne.

Heureusement pour le salut de la nature humaine, il y eut aussi, comme partout, des actions résistantes et il y eut des héros. Des figures de romans qui donnèrent leur vie, parfois, pour sauver celles d’un voisin, d’un proche, d’un inconnu ou d’un ami. La Pologne est d’ailleurs le pays où il a été reconnu le plus de Justes parmi les Nations.

La Pologne, pendant l’un des conflits les plus barbares de l’Histoire du monde, ne fut rien d’autre qu’une communauté d’humanité : il y eut des salauds, des barbares et des assassins. Il y eut aussi des héros, des saints, des Justes. Il y eut un pays ravagé par l’horreur qui se réveilla en 1945 comme d’un trop long cauchemar.

Lorsque je regarde l’Histoire de l’Europe de l’Est au cours des années 1940, c’est surtout le dégoût qui me soulève le coeur. Face à cette hécatombe de morts, face à ces montagnes de crimes dont la plupart des auteurs n’ont jamais été jugés, le vertige me prend. Les films d’archives, les documents, les photographies qui ont traversés les décennies pour arriver jusqu’à nous, jusqu’à moi – et que des amphithéâtres entiers, surchauffés, dégoutés, parfois au bord des larmes, ont regardé avec un frisson d’horreur (histoire vécue) – sont ce que j’ai peut-être étudié de plus inhumain, de plus insoutenable durant mes années universitaires.

Et aujourd’hui?

Janvier 2018. Le parlement polonais vote un projet de loi, l’adopte, au grand dam du monde.

Cette loi interdit. Elle interdit, entre autres, d’évoquer une responsabilité quelconque de l’État polonais dans les crimes nazis ainsi que l’utilisation du terme « camp de concentration polonais« .

Parler de « camp de concentration polonais » – tous les historiens de cette période vous le diront – est une erreur. Oui, lorsqu’on regarde une carte, les six camps d’exterminations se trouvent tous en Pologne. Certes. Mais de « polonais » ils n’ont que la situation géographique. L’extermination systématique des Juifs, en Europe, fut une décision essentiellement nazie. Hitler et ses sbires l’ont décidée seuls et la Pologne n’a rien à voir là-dedans à proprement parler.

D’ailleurs, comme je l’ai écrit plus haut, d’État polonais il n’y avait plus. Le gouvernement tentait de sauver les meubles depuis Londres, le Troisième Reich s’était installé sur un territoire qu’il estimait lui appartenir. Contrairement à Vichy d’ailleurs qui, rappelons-le, participa activement à la déportation des Juifs et collabora avec l’Allemagne, tout comme une grande, très grande, partie de l’Europe occupée.

Autrement dit, accuser l’État polonais de responsabilité ou co-responsabilité des crimes nazis est une aberration historique. Pour la simple et bonne raison qu’il n’existait plus.

Toutefois, voilà. La collaboration de citoyens polonais dans la Shoah a été vérifiée. Et cela, il ne faut surtout pas (mais vraiment : ne surtout, surtout pas) l’oublier.

Qui a raison qui a tort?

Pendant la guerre en Pologne, il n’y eut pas que des héros (loin de là) ou bien que des salauds. Il y eut des destructions. Des enfants arrachés à leurs mères. Des mères arrachées à leurs enfants. Des hommes et des femmes assassinés avec une trop grande violence pour leur seule existence. Il y eut une hécatombe de morts.

Les vrais criminels, les assassins, ceux par qui le malheur est arrivé, ne l’oublions pas, ce sont les nazis. Cette horde sauvage de monstres du Troisième Reich qui s’engouffra dans la haine en emportant dans leur course folle des salauds et des barbares qui, comme en France, comme en Autriche, comme aux Pays-Bas, comme en Belgique, comme partout ailleurs, collaborèrent à leurs crimes.

Il s’agit d’avancer avec raison à travers les rancoeurs de l’Histoire, les drames, les tragédies personnelles. Il s’agit de regarder son Histoire nationale en face avec ses parts d’ombre et ses parts de lumière. Il s’agit de ne pas s’enflammer sans avoir mesuré ses paroles. Il s’agit de ne pas instrumentaliser l’Histoire, ni de la réécrire, ni de la changer. Il s’agit de comprendre les tragédies de tous. De compter les morts sans les hiérarchiser. Il s’agit de se souvenir. Il s’agit, en somme, de raison-garder.

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