L’acquittement de Raoul Villain

[Parenthèse : merci pour vos réponses nombreuses au sondage posté sur la page Facebook de ce blog ! Vous voir si nombreux à lire et à participer m’encourage à continuer à raconter les histoires de l’Histoire !

À la première question, la plupart savait comment était mort Jaurès (bravo !). Pour la petite histoire, c’est un président français, Félix Faure, qui est mort, dit-on dans les bras de sa maîtresse en 1899. Dans les morts spectaculaires (et si évitables !), il y a aussi celle de Pierre Curie, le physicien, renversé par une voiture à chevaux. Enfin, l’illustre personnage intoxiqué au monoxyde de carbone, ce n’est autre qu’Émile Zola ! Voilà pour les explications !

À la deuxième question, apparemment peu de gens s’imaginaient que l’assassin de Jaurès ait pu être acquitté lors de son procès…ce qui est parfaitement compréhensible, je vous l’accorde. Vous avez opté pour la vindicte populaire et le lynchage par la foule – ce dont il a failli être victime d’ailleurs.

Enfin, c’est en effet « le Grand Jacques » qui a chanté Jaurès, répétant inlassablement cette phrase Pourquoi ont-il tué Jaurès comme une litanie. À écouter, écouter, écouter (comme toutes les chansons de Brel, d’ailleurs !)

Maintenant, place à la réponse]

 31 juillet, 21h40. Deux coups de feu

Pourquoi ont-ils tué Jaurès? chantait Jacques Brel. Le 31 juillet 1914, quelques jours seulement avant l’entrée en guerre de la France, avant la boucherie du premier grand conflit mondial, Jean Jaurès est assassiné au Café du Croissant, dans le 2ème arrondissement de Paris.

Mais nous ne sommes pas en juillet me direz-vous (hélas ! où est passé le soleil?) et CCPH s’attache pourtant à suivre, bon an mal an, les pérégrinations historiques du calendrier.

Aujourd’hui, nous sommes le 29 mars. Il y a 99 ans (!!), un certain Raoul Villain était acquitté par la justice française.

Qui est Raoul Villain? chuchotent certains (Jacques Brel le savait, lui). Vous l’aurez deviné, sans doute, ni plus ni moins que l’assassin de Jaurès.

Alors oui. Étrange n’est-ce pas? Lorsque le célèbre, admiré, adoré, détesté Jean Jaurès décède d’une hémorragie cérébrale au café du Croissant, la foule s’amasse, la foule pleure la silhouette familière de ce socialiste de Jaurès, l’ami des ouvriers, le partisan de la grève, l’ennemi de la guerre. Puis en 1919, tout bascule soudain. Raoul Villain, l’homme honni, est acquitté par onze voix sur douze avant de s’exiler volontairement sous le soleil espagnol. Que s’est-il passé entre ce jour de juillet 1914 et cette fin mars 1919? La guerre, oui, bien sûr. Mais encore?

Demandez-vous belle jeunesse….pourquoi ont-ils tué Jaurès? (coucou Jacques Brel)

Jaurès, donc. Un de ces monuments de l’Histoire de France sur lequel écrire devient compliqué. On pourrait le résumer ainsi : ami des ouvriers – pacifiste – grande barbe – grèves – l’Huma – assassinat. On pourrait bien sûr. Mais ce serait tout aussi dommage que de réduire Victor Hugo aux Misérables et à son exil ou bien Napoléon à Austerlitz et Waterloo.

Il y aurait donc beaucoup de choses à dire, à critiquer, à raconter sur Jean Jaurès. Nous ne parlerons donc ici que de sa mort (excusez-nous du peu) – mais ce fut un assassinat, cela pimente un peu la chose.

Plaçons le décor.

Nous sommes en juillet 1914 et le monde sombre dans la guerre avec la lenteur (mais sans la majesté) du Titanic dans l’Atlantique. Jaurès, le pacifiste, est paniqué. Il court de villes en villes, de meetings socialistes en meetings socialistes, de bureaux de ministres à dîners de ministères. Bref. Il remue ciel et terre pour éviter la guerre. En vain (nous savons tous comment cela s’est terminé).

Jean_Jaurès,_1904,_by_Nadar
(par Nadar)

Jaurès en juillet 1914 c’est un homme de cinquante-quatre ans, à la barbe fleurie et au verbe fort et haut. Il a créé l’Humanité, a soutenu les grandes grèves de la fin du XIXème siècle qui secouèrent la France, est à la tête du SFIO et, surtout, est une star internationalement reconnue, acclamée à chacun de ses discours face à des socialistes déchainés.

Il soutient la paix. Proche du gouvernement Viviani (René Viviani, 1823-1925, Président du Conseil de 1914 à 1915, pro du socialisme, copain de Jaurès), il ose encore croire à un brusque sursaut des dirigeants d’Europe face à la guerre qui se prépare en ce début juillet 1914. Car, depuis l’attentat du 28 juin 1914 (R.I.P François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie), le monde diplomatique est en ébullition. C’est à qui jouera les gros bras. L’Allemagne, l’Autriche, la Serbie (qui assume moyen l’assassinat de FF sur son sol), l’Italie, la France, le Royaume-Uni, la Belgique…

Face à ce qu’il considère comme une folie, rêvant à l’internationale socialiste, Jaurès multiplie les réunions. Le 14 juillet, il menace la France d’une grève générale des ouvriers si la guerre était déclarée. Quelques jours plus tard, pourtant, Poincaré (surnommé plus tard Raymond-la-Guerre, histoire de situer le personnage) et Viviani sont à Saint-Petersbourg pour s’assurer la pérennité d’une alliance franco-russe face à une guerre. Depuis Bruxelles, auprès de révolutionnaires et socialistes européens, Jaurès voit ce voyage officiel d’un mauvais oeil : il déteste le Tsar Nicolas II, le symbole même, pour lui, du despotisme obtus. Et puis, lui, il rêve d’un rapprochement avec l’Angleterre et avec l’Allemagne (doux rêveur – rappelons que nous ne sommes plus qu’à quelques jours du déclenchement de la grande faucheuse 14-18). Le 29 juillet, il est acclamé aux côtés de Rosa Luxembourg au Cirque Royal de Bruxelles (assassinée en janvier 1919 – j’en ai parlé ici) puis rentre à Paris.

Le 31 juillet, il demande audience à Viviani. Mais celui-ci est occupé : il reçoit des mains de l’ambassadeur d’Allemagne, von Schön, l’ultimatum de Berlin à la France (le gouvernement avait jusqu’au 1er août pour choisir de soutenir, ou pas, la Russie). Écoeuré, convaincu qu’un conflit est devenu inévitable, Jaurès rentre à son journal, l’Humanité, pour y rédiger un article pour le lendemain, 1er août 1914 (pour rappel, l’Allemagne déclara la guerre à la France le 3 août).

Vers 21h, fatigué, il dîne au Café du Croissant dans le 2ème arrondissement. Nous sommes alors en plein coeur de la République du Croissant (nom donné au quartier de la presse à Paris à partir du XIXème siècle) ; il est accompagné de ses proches collaborateurs, certains sont avec leurs épouses. Il fait chaud, alors, sur Paris. C’est un mois d’août étouffant et lourd. Soudain, deux claquements sonores retentissent.

Jaurès, qui tourne le dos à la rue, s’effondre.

Il est 21h40 ce 31 juillet 1914 et il vient d’être assassiné.

(Roger Martin du Gard en fait une description haletante dans l’excellent premier tome de la non moins excellente trilogie Les Thibault – à lire, à lire, à lire).

Ils ont tué Jaurès !

L’assassin de Jaurès s’appelle Raoul Villain. Étudiant à l’École du Louvre, c’est un ancien du lycée Stanislas et, surtout, membre de la Ligue d’Alsace-Lorraine (alors encore allemande, suite à son annexion lors de la guerre de 1870-1871). Nationaliste, proche de l’Action française, partisan de la guerre, haïssant l’Allemagne, il considère Jaurès comme un ennemi de la France. Pour lui, la mort du célèbre socialiste précipitera le déclenchement du conflit qu’il espère.

Sur ce dernier point, il n’a pas tort. Dès le lendemain de la mort de Jaurès, le 1er août, la gauche française rejoint l’Union Sacrée prônée par le gouvernement. Il s’agit alors d’être uni, peu importe les partis et les idéologies, face à un ennemi et un danger commun : la guerre avec l’Allemagne.

Raoul_VillainRaoul Villain est, avant toutes choses, un homme ordinaire et moyen, dont l’acte meurtrier semble donner un sens à sa vie. La foule le poursuit alors jusqu’au commissariat le plus proche où il est amené de force. On crie « à mort ! » sous les fenêtres de l’immeuble. Il est fier de son geste, défie les policiers lors de l’interrogatoire. Le médecin, d’ailleurs, le considèrera comme conscient de son acte. La sentence semble déjà tombée d’avance. À la guillotine.

Oui mais voilà. Le 3 août 1914, la France entre en guerre. Tout le monde à mieux à faire que de juger Raoul Villain. Il passera les quatre années de la guerre emprisonné à Fresnes, évitant l’horreur des tranchées. Une fois l’armistice signé, une fois la paix (plus ou moins) engagée, on se penche de nouveau sur son cas.

Raoul Villain. Assassin de Jaurès. Oui mais la France de 1919 n’a plus rien à avoir avec celle de 1914. Certes, pour beaucoup de socialistes et beaucoup de Français, Jean Jaurès est resté la grande figure des années d’avant-guerre. Mais cette boucherie, les Poilus l’ont gagnée, ils ont humilié les Allemands sous les dorures de Versailles. C’est une opinion publique à la tendance nationaliste et patriotique qui s’intéresse alors au procès de Raoul Villain.

Le procès s’ouvre le 24 mars 1919. Les tractations de la Conférence de Paris continuent alors dans la capitale. Les délégués autrichiens jouent aux cartes dans leur hôtel des Champs-Elysée (précision historique très sérieuse), les Hongrois et les Tchèques rêvent d’indépendance, l’Allemagne s’effondre dans le chaos, la Russie est devenue soviétique. Bref, voilà. La mort de Jaurès comparée à ces millions de victimes disparues à jamais dans ces immenses cimetières du Nord de la France et de la Belgique, ce n’est pas vraiment important.

Cinq jours après le début de son procès, le 29 mars 1919, il y a quatre-vingt-dix-neuf ans, Raoul Villain est alors acquitté par onze voix sur douze. Certains le considéreront même comme un héros de la patrie (pourquoi ne pas lui décerner la croix de guerre tant que nous y sommes…?).

Poursuivi par la haine des partisans de Jaurès, n’ayant plus sa place en France, dans un pays se relevant d’une guerre dans laquelle il n’avait pas combattu (ce qui était extrêmement mal vu à l’époque), il s’exile alors sur l’île d’Ibiza. En 1936, en pleine guerre civile espagnole, il sera fusillé pour espionnage à la solde des franquistes. Et la drôle de vie de Raoul Villain s’arrêta là.

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