Et le Grand Bazar s’enflamma

4 mai 1897. Les derniers balbutiements du XIXème siècle voient le monde moderne déferler. L’Empire n’est plus depuis près de trente ans. Félix Faure préside depuis l’Élysée (et les bras de sa maîtresse). En art, le mouvement nabi, l’Art nouveau et l’expressionnisme s’installent doucement dans les moeurs. On parle d’un certain Gustav Klimt et de sa Sécession artistique. Claude Monet peint la cathédrale de Rouen depuis un cabinet de lingerie pour dames (si, si), le monde chuchote encore les noms de Gauguin (et ses Marquises), de Toulouse-Lautrec (et son fameux Moulin Rouge !) ou de Degas (et ses danseuses). En littérature, le romantisme s’est essoufflé – les écrivains s’intéressent au réalisme, au naturalisme : la mode est à la perfection jusque dans les détails et de la psychanalyse (coucou Freud). Zola parle de tares familiales, Edmond Rostand s’offre son premier succès avec Cyrano de Bergerac (mais quel succès !). En politique, la France s’est étripée (et s’étripe encore) au nom de l’Affaire Dreyfus. Dreyfus, d’ailleurs agonise au large de la Guyane. Sarah Bernhardt règne sur Paris. Les avions s’envolent, les automobiles s’arrachent presque du sol, les frères Lumières exhibent leur cinématographe.

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Le cinématographe bientôt accusé d’assassinat (nous y reviendrons !)

Le cinématographe, justement. Autrement dit, ces images qui bougent si vite qu’elles vous donnent le tournis. Dans les salles où les premiers films sont montrés au public, les femmes s’évanouissent dans leurs corsets, les hommes frissonnent : c’est presque si ces images dansantes n’allaient pas sortir de l’écran, bondir. La photographie, soudain, pourtant si moderne !, semble désuète. Auguste et Louis (Lumière) ont inventé le cinéma.

Mais la misère court dans Paris, les enfants s’affament dans les rues. Les Misérables, malgré toute cette modernité, est encore d’actualité. Hugo, pourtant, est mort depuis presque dix ans. Pasteur a inventé son vaccin contre la rage. Et les belles dames continuent de visiter leurs pauvres, distribuer les étrennes dans leurs robes froufroutantes à crinolines majestueuses.

Mais de quoi CCPH va-t-il vous parler? (chut, pour ceux qui savent).

Le 4 mai 1897, le Grand Bazar de la Charité, empli à craquer, s’enflamme. En quelques minutes c’est la catastrophe. Les flammes ravagent le bâtiment en bois, au plafond enduit de goudron. Le soir, Paris pleure plus de 120 victimes, essentiellement des femmes, des jeunes filles et des enfants. Essentiellement des dames de la bonne société, haute bourgeoisie ou haute (très haute !) aristocratie européenne. Un drame comme la capitale n’en avait encore jamais connu, ravageant le « Tout-Paris » flamboyant de la Belle-Époque. Les conséquences sociales et culturelles furent désastreuses : plaçons le décor !

La mode des oeuvres de bienfaisance

Nous sommes à la fin du XIXème siècle, donc. L’aristocratie très ancienne, côtoie celle de l’Empire et la bourgeoisie enrichie par le commerce et la culture de l’argent. Zola en a d’ailleurs fait un sujet de roman, paru la même année : l’argent, la bourse et la spéculation sont à la mode. On s’enrichit à toute vitesse, on agrandit Paris, on construit à tour de bras des hôtels particuliers majestueux où les soirées s’affolent jusqu’à tard dans la nuit. Des automobiles traversent les rues pavées de la capitale orgueilleuse convaincue d’être le centre du monde (dont la Tour Eiffel, soudain, devient le symbole) et côtoient des « voitures à chevaux ». Les avions s’envolent pour des chutes élégantes et vertigineuses. C’est la Belle-Époque et sa douceur de vivre pour les classes aisées.

Comme avant (sur ce point, rien a changé), les belles dames de la haute bourgeoisie et de la haute noblesse se passionnent pour leurs oeuvres de bienfaisance. Cela occupe leur temps et c’est bien vu. Toutes veulent en être, de ces oeuvres, ces couvents à financer, ces orphelins à visiter. C’est aussi le seul endroit où les femmes, officiellement, ont la part belle.

Le Grand Bazar de la Charité n’est rien d’autre qu’un regroupement de plusieurs organisations de bienfaisance. Chaque année, les responsables des différentes associations, toutes des dames ou des hommes de la haute noblesse, louent un local pour de longues journées et y représentent leurs oeuvres pour récolter des fonds (et pour se faire bien voir, disons-le).

L’année du drame, en 1897, le Grand Bazar de la Charité pose ses valises sur un terrain gracieusement prêté par le banquier Heine, aux numéros 15 et 17 de la rue Jean-Goujon, dans le VIIIème arrondissement. À une rue de la Seine, quelques pas des Champs-Élysées, proche du palais présidentiel et du pont de l’Alma.

Bazar_de_la_Charité_Reconstitution_d'une_rue_du_vieux_ParisLe Grand-Bazar s’installe dans un hangar de bois posé au milieu du terrain, à quelques pas de la rue. Cette année-là, sur décision du « board » (constitué notamment, de la soeur de l’impératrice Sissi !), le décor sera similaire à des rues du Moyen-Âge. On y installe échoppes, teintures, enseignes. On s’y croirait presque.

Mais le clou du spectacle, ce ne sera pas les duchesses, comtesses, princesses et autres belles dames derrière les échoppes à vendre et à vanter leurs oeuvres de bienfaisance. Il est prévu un spectacle très nouveau, une des dernières inventions de ce monde moderne : le cinématographe !

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Je vous invite à aller voir la vidéo en entier sur Google (je n’ai pas pu la glisser dans l’article) – vous verrez comme c’est saisissant !

Au programme, les rares films existant : L’arroseur arrosé (attention humour !), La sortie de l’usine Lumière de Lyon et la fameuse Arrivée d’un train en gare de la Ciotat (la locomotive en a fait évanouir plus d’une à l’époque !).

Parmi les bienfaitrices présentes, il y a Sophie. Duchesse d’Alençon, certes. Mais surtout Duchesse en Bavière, soeur de l’Impératrice Sissi et dont les cousins, cousines, tantes, oncles et autres parents sont quasiment tous couronnés quelque part en Europe.

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Le couple d’Alençon – la belle Sophie-Charlotte porte ses cheveux en couronnes, comme sa célébrissime et névrosée grande soeur, Sissi

On dit la Duchesse Sophie discrète et pieuse. Avec son mari, Ferdinand d’Alençon, elle forme un couple aimant et entièrement dédié à la religion et aux bonnes oeuvres (ils sont tous les deux membres du tiers-ordre franciscain). À sa mort, son mari sera anéanti et cherchera à entrer dans les ordres.

Revenons au drame. La lampe de projection du cinématographe fonctionne à l’éther. Vers 16h, la réserve est épuisée, il faut la remplir. Le projectionniste et son assistant craquent une allumette (…cela se passe de commentaire, je pense) pour pouvoir verser l’éther. Les vapeurs s’enflamment immédiatement.

Ce n’est pas, tout de suite, la catastrophe. Les visiteurs (près de 1200) sont évacués peu à peu dans le calme. Oui mais voilà. Une flamme s’échappe, lèche un rideau qui s’enflamme. Puis c’est la boiserie. Enfin, le plafond, enduit de goudron, est lui aussi mangé par les flammes. C’est le hangar tout entier qui, soudain, prend feu. La panique gagne la foule des invités. On se masse aux portes de sorties, on marche sur les robes et on regrette les crinolines et les traines immenses qui s’arrachent.

Plus de 120 victimes sont à déplorer. Essentiellement des femmes et des enfants (seuls quatre hommes, parmi eux trois vieux militaires ont disparu dans l’incendie). C’est la première fois qu’un aussi grand nombre de personnes du Tout-Paris disparaissent en même temps. La capitale est en deuil, révulsée, choquée. Les cloches de Notre Dame sonnent le glas. Dans la longue liste des victimes, les grands noms du Paris de la Belle-Époque se suivent. Le duc d’Aumale s’effondrera, terrassé par une crise cardiaque, après avoir rédigé plus d’une vingtaine de lettres de condoléances. Une victime collatérale, en somme. La petite soeur de Sissi disparaitra elle aussi.

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Encore à visiter rue Jean-Goujon, dans le VIIIème arrondissement

Le 4 mai 1898, un an jour pour jour après la catastrophe, la première pierre du mémorial du Grand Bazar de la Charité, est posée : ce sera la Chapelle Notre-Dame-de-la-Consolation.

Le cinéma mis à l’index?

On cherche un responsable de la tragédie. C’est indéniablement le cinématographe. On prédit la fin de cette invention du diable, tout juste bonne à faire peur et à tuer des gens de bonne société (dixit un journaliste de l’époque). La création des frères Lumière semble destinée aux oubliettes. C’est comme pour la voiture automobile, cela ne durera pas. Une toquade. Des inventeurs fous. C’est pourtant une mode qui semble avoir persisté. Tout comme l’automobile et l’aviation, d’ailleurs. Sous la pression des familles des victimes et au nom de la sécurité, les projections cinématographiques seront pour un temps interdites dans les villes de France. Trop dangereux. Et pour cause. Les frères Lumière, choqués, montrés du doigt, presque accusés, se penchèrent sur le problème : la lampe ne fonctionnera alors plus à l’éther mais à l’aide de celle qu’on appela « fée électricité ».

Le_Petit_Journal_-_Bazar_de_la_CharitéLa mise au banc des accusés du cinématographe ne fut pas la seule conséquence de l’incendie du Grand Bazar de la Charité. Les journaux se plongèrent dans le glauque et les descriptions sinistres. C’est à qui fera la plus sensationnelle des « unes », la plus sanglante, terrifiante, à faire pleurer dans les chaumières ma petite dame. Le Petit Journal a certainement gagné la palme de la « une » la plus angoissante.

Contre toute attente, la catastrophe du 4 mai 1897 fut au centre d’un débat féministe de grande envergure qui passionna les foules, les poètes et le Tout-Paris (ceux qui savaient lire, en somme – et ils n’étaient pas si nombreux). Les femmes étant les premières victimes, on s’offusque de la lâcheté des hommes. Si ces derniers ont survécu, c’est bien à cause de leur manque de courage. Des témoins racontent avoir vu des marquis, des comtes et autres gentleman de la haute société, perdre toute contenance (en même temps, bon, quand même, on le serait à moins) et donner de grands coups de cannes aux femmes et aux enfants pour courir vers la sortie.

La presse goguenarde parle alors de « Marquis de l’Escampette » et autres fuyards. Le baron de Mackau, organisateur de l’événement, reçoit nombreuses lettres d’insultes des familles des victimes et de têtes bien pensantes, lui reprochant sa vie sauve et celle, disparue et féminine, de centaine d’autre. La revue féministe Séverine (il faudra que je vous parle de sa fondatrice un jour) titre un article devenu célèbre par sa question lapidaire : Qu’on fait les hommes?.

Sans prendre parti, précisons tout de même que le nombre élevé de victimes féminines s’explique avant tout par l’univers avant tout féminin des oeuvres de bienfaisance. C’était alors à la mode, de faire la charité. En plus de se faire une place au paradis, on se faisait bien voir par le reste du Tout-Paris. Toutes les femmes de la haute aristocratie et de la haute bourgeoisie « visitaient leurs pauvres » (comme on disait à l’époque) et avaient voulu être vues au Grand Bazar, lieu de la jet set de la Belle Époque en ce printemps de fin de siècle.

Enfin, les hommes avaient un avantage certain sur les femmes : ils n’avaient pas à trainer derrière eux des mètres de traines, de dentelles, de crinolines et autres organdis. Robes monumentales, c’était alors la mode, et, surtout, imprégnées de glycérine (hautement inflammable!) pour les rendre plus imposantes encore.

Mais c’est une triste constatation de la haute société de ce mois de mai tragique : les beaux gentlemen, aux grandes valeurs et à l’allure si distinguée, n’ont guère essayé de sauver les femmes alentours. L’incendie du Grand Bazar devient alors, comme souvent lors de catastrophes, un « chacun pour soi » dramatique. Le comte de Montesquiou, que l’on accusait (à tort ou à raison) d’avoir sauvé sa peau à grands coups de cannes, choisit le duel pour sauver son honneur.

La tragédie du Grand Bazar de la Charité se transforme alors en conflit social, voir même féministe, dans un Tout-Paris déjà à fleur de peau, Affaire Dreyfus oblige.

Depuis 121 ans, le drame du 4 mai 1897 est toujours commémoré à la Chapelle Notre-Dame-de-la-Consolation. Ce soir, par exemple, à 18h30, une messe d’hommage y sera célébré. Plus de 120 ans après. Peut-être y trouvera-t-on dans les allées, les fantômes de la Belle-Époque? 1897, en somme, n’est qu’un balbutiement de la fin d’un monde. Le monde d’avant 14.

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