…et ils fermèrent les portes de Berlin

Le 24 juin 1948. Une belle journée, sans doute.

Depuis trois ans, l’Allemagne était occupée par les forces alliées. Comme un gâteau, on s’était partagé le pays vaincu. Cela n’avait pas été facile, chacun voulant une plus grande part, comme des enfants lors d’un goûter d’anniversaire. Avec des vies humaines à la clefs. La France, surtout, s’était laborieusement creusée une place dans le camp des vainqueurs.

Dans ce grand découpage, Berlin avait hérité d’un statut spécial. Parce que voilà, personne n’avait voulu céder un pouce de terrain dans l’ex-capitale du Troisième Reich. Tout le monde y voulait une place, un pied, un doigt, un immeuble, une route, bref, quelque chose.

Berlin fut donc coupée en trois. Une zone franco-britannique. Une zone américaine. Et une zone soviétique.

C’est à Yalta et à Potsdam (dont CCPH a parlé ici et ici !) qu’on officialisa les tractations (sans y être, la France y était – tout le talent d’un certain Charles de Gaulle). Chacun s’étripait pour la ville de Hitler, celle dont on disait que l’ombre du chancelier tristement célèbre planait toujours quelque part. Cette ville en ruines, en décombres et en sang, labourée dans sa chair, transformée par les bombes, les balles, les morts. Plus de fenêtres, plus de murs, plus de toits. Des rats, des soldats, beaucoup beaucoup de soldats. Et des populations en fuite, leur vie dans une brouette. C’était cela, Berlin en 1945.

Berlin en 1948, c’est avant toute chose une situation compliquée. Il y a donc les quatre forces alliées qui s’éparpillent, bien rangées, au creux de la capitale. Et gare à celui qui chercherait à piétiner sur les plates bandes des autres, surtout des soviétiques d’ailleurs. Parce que voilà, pour Staline, Berlin s’est transformée en banlieue de Moscou. Pour lui c’est très simple : la zone dans laquelle est située Berlin appartient à l’URSS. Cela le dérange grandement de voir ces uniformes français, britanniques et (surtout !) américains (ces méchants capitalistes adeptes de Coca-Cola – entre autres), se promener au sein d’une ville qu’il estime avoir libéré tout seul, grâce à l’Armée Rouge victorieuse et triomphante. Alors, bon (pense-t-il, du moins imaginons-le), vous êtes bien gentils, mais vous vous octroyez notre part du gâteau. Berlin fut libérée par les soviétiques, soviétique Berlin doit être.

En plus, Joseph Staline se sent en position de force : il est le seul chef d’État victorieux en 1945 à être encore au pouvoir. Winston Churchill a été remplacé par Clement Atlee en juillet 1945. Charles de Gaulle a démissionné en 1946 – à sa place, la IVème République tente de cheminer bon an mal an (toute cette histoire politique française est compliquée). En 1948, le Président s’appelle Vincent Auriol. Mais le vrai chef du gouvernement, le Président du Conseil, change sans cesse. Le 24 juin 1948, c’est un certain Robert Schumann (the Robert Schumann – père fondateur de l’Europe !) qui est à la tête de la France. Enfin, aux USA, Roosevelt est mort en avril 1945. Truman a pris sa place aux négociations de Potsdam mais il n’a pas l’aura d’avoir dirigé la guerre. Pour Joseph Staline, donc, le schéma est simple : le big boss, c’est lui.

Seulement voilà. Les USA, la Grande Bretagne et la France n’ont aucunement (mais aucunement !) envie de céder leur place à Moscou. Leur plus grande peur? Que le communisme étende son drapeau rouge sur le reste de l’Europe – déjà que la carte européenne a passablement changé de couleur depuis 1945.

Un vent de guerre froide 

Berlin devient donc LE sujet de préoccupation du monde. On ne parle que d’elle, tout le temps, tout le temps. Elle est au centre des tractations diplomatiques des quatre grandes puissances post-1945 et, surtout, au centre de la guerre froide qui s’annonce (et souffle déjà).

Car pour résumer, Berlin, c’est le symbole de la puissance pour l’URSS (du genre, coucou nous voilà, prenez garde !) et le symbole de la barrière contre le vent communisme en Europe. C’est aussi une manière de s’approprier la ville tant honnie, tant crainte durant ces années de guerre (voir, ces années de guerres – car n’oublions pas 14-18).

Le vent avait tourné et certains avaient tenté de mettre en garde. En 1946, Churchill dénonçait « le rideau de fer » qui s’abattait alors sur l’Europe. L’année suivante, Truman lançait la politique d’endiguement du communisme en aidant les peuples européens « libres » (autrement dit, pas soviétiques), notamment en instaurant le plan Marshall. Enfin, début 1948, Prague tombe aux mains des staliniens – une sorte de coup d’État sans armée, ni guerre qui fit trembler les dirigeants occidentaux derrière leurs bureaux, ovale ou pas.

Enfin, les puissances de l’Ouest se préparaient doucement (mais sûrement) à maintenir leurs efforts et leurs poids à la création d’une Allemagne de l’Ouest, celle occupée par eux.

Tout ne pouvait mener qu’à cela.

Mais à quoi donc d’ailleurs? Car que s’est-il passé le 24 juin 1948 (ceux qui savent, chuuut !)?

24 juin 1948 – et les portes se fermèrent?

Les Soviétiques voient d’un très mauvais oeil les tractations des trois puissances : le Plan Marshall, les conférences qui se succèdent, les rumeurs d’une Allemagne de l’Ouest, tous ces projets pour l’Allemagne qu’ils verraient bien bien au chaud dans le giron de l’URSS les décident à utiliser les grands moyens. Leur but? Mettre fin à cette politique de l’Allemagne des trois puissances alliées et/ou les chasser de Berlin (si ce n’est, carrément de l’Allemagne), pour pouvoir s’installer en paix.

En mars 1948, Staline a mis fin au quadripartisme en se retirant des comités, conférences et autres joyeusetés qui faisaient le quotidien des diplomates des quatre pays depuis 1945. Cet accord à quatre n’avait, de toute manière, jamais vraiment bien fonctionné. Peu à peu les relations entre Berlin et les zones occidentales deviennent compliquées.

Le 24 juin, le level niveau 5 est enclenché : l’URSS bloque toutes les voies menant à Berlin. Les portes sont fermées d’un coup et on jette la clef quelque part, ouf, on ne sait plus. Il n’est alors plus possible de venir à Berlin par véhicule motorisé / train / bateau (pour les petits malins qui auraient tenté de venir par la Spree, la rivière qui traverse la ville). Seul l’accès aérien est encore possible (mais si Staline avait pu fermer le ciel berlinois, l’entourer d’une grande cage de verre infranchissable, il l’aurait certainement fait).

La crise est alors totale. C’est d’ailleurs l’une des premières grandes, méga, hyper, catastrophiques crises de la Guerre Froide. Parce que les Alliés n’ont certainement pas envie de laisser la situation perdurer.

Elle perdurera pourtant. 11 mois. Le 12 mai 1949, le blocus est levé après des mois de complications et de pont aérien (dont j’ai un peu parlé ici).

Les journaux paniquent alors. On parle d’une prochaine guerre.

À Paris, Londres et Washington, on cherche une solution. Certains proposent d’envoyer l’armée. La proposition est rejetée – il s’agirait de ne pas recommencer comme en 14, comme en 39. Bref, de ne plus s’embourber dans une guerre dont personne ne veut. En plus, la France est déjà embourbée jusqu’au cou dans la catastrophe indochinoise (elle est donc moyennement inspirée par l’idée).

La réponse trouvée au blocus soviétique appartient aux règles de l’art de la diplomatie (et qui poursuivra les grandes puissances tout au long de la Guerre Froide) : un blocus des trafics soviétiques vers la zone occidentale. Autrement dit, un blocus qui répond à un blocus.

Bientôt, ce sera le fameux et célébrissime « pont aérien » (Luftbrücke, en allemand – une station de métro porte d’ailleurs le nom, proche de l’aéroport de Tempelhof d’où les avions partaient et repartaient). CCPH en a déjà parlé ici. Pour résumer (et en essayant de ne pas se répéter) : les avions alliés utilisèrent la seule voie encore accessible et autorisée pour transporter des vivres aux habitants de Berlin-Ouest : les airs. Plusieurs milliers de tonnes de vivres et autres denrées de première nécessité seront ainsi transportées, sans oublier les bonbons lâchés sous forme de petits parachutes, sur l’initiative d’un Américain au grand coeur (là encore, j’en ai parlé ici !).

Le blocus prit fin en mai 1949, soit un peu moins d’un an après la crise lancée par les soviétiques, comme on joue aux dés sur la carte du monde. La même année, l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est se séparèrent définitivement en créant chacun leur propre État. Notre voisin d’Outre-Rhin raya alors de son passé son Histoire douloureuse, cherchant, chacun de son côté, avec sa propre idéologie, à écrire une Histoire.

Le blocus de Berlin (1948-1949) ne fut qu’une crise parmi d’autres successions de crises dans cette Europe, ce monde de Guerre Froide. On se détesta. On joua au poker avec la vie. Et tout recommença.

 

 

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