La dépêche d’Ems

[Cet article est terriblement – terriblement ! – en retard. Mais l’été n’est pas de tout repos par ici ! D’ailleurs, qui a parlé de vacances? ]

Nous sommes en 1870 et le Second Empire se porte bien. À quelques mois seulement de la défaite du 4 septembre à Sedan, de la chute du dernier des Napoléons, de la débâcle française face à la Prusse, du château de Versailles pavoisé sous les hourras prussiens…tout va (à peu près) bien, en France.

En mai 1870, un plébiscite a rassuré Napoléon III : il est aimé par son peuple. Après la guerre pour la réunification de l’Italie et après Sadowa (donc la victoire de Bismarck) qui inquiète la France, les Français sont prêts à supporter le troisième des Bonaparte pour quelques temps.

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Napoléon le troisième – ou « le petit » d’après Victor Hugo qui avait la dent dure contre le dernier des Bonaparte (1808-1873)

Oui mais voilà. Napoléon III, lui, peut-il encore rester assez longtemps sous la couronne impériale? Âgé de soixante-deux ans (ce qui n’est pas particulièrement jeune pour l’époque – rien à voir avec aujourd’hui), sa santé est précaire. L’année 1870 a d’ailleurs était pire que les autres. Tremblotant prêt du feu, plié en deux de douleur, Napoléon III souffre alors de ce qu’on appelle « la maladie de la pierre ». Un médecin vous expliquerait cela beaucoup mieux que moi (coucou Charlotte, Lina?), mais, pour résumer : il a plusieurs calculs à la vessie qui lui font endurer le martyr. Si bien qu’une horde de médecins se presse à son chevet – que faire, je vous le demande cher confrère? Certains sont pour l’opération « avant qu’il ne soit trop tard » ajoutent-ils même. D’autres préfèrent attendre. Attendre, oui, mais jusqu’à quand?

L’Empereur français dirige le pays avec une mine de déterré, réfugié devant le feu, affaissé devant son bureau voir depuis le creux de son lit. D’autant qu’Eugénie, l’Impératrice, n’est pas particulièrement enthousiasmée par l’opération. Napoléon III non plus. Un de ses amis, le maréchal Niel, est mort lors d’une opération de ce genre.

Pourquoi ce bilan de santé complet de Napoléon III me demanderez-vous? Parce que c’est important pour la suite ! Mais pour bien comprendre ce que cette « dépêche d’Ems » représente dans l’histoire de la chute du Second Empire (ceux qui savent, chuuut), il me faut aussi vous parler d’un certain Otto von Bismarck.

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Otto von Bismarck (1815-1898), la moustache, le casque à pointe

Ah Bismarck, la Prusse, les casques à pointe. Ce monsieur a grande moustache a un rêve : l’unité de l’Allemagne. Non plus la Prusse, la Bavière et toutes ces régions éparpillées. Non, une grande, une puissante, une victorieuse Allemagne. Une Allemagne wunderbar. Il y a des gens qui rêvent de cela (et d’autres de nager dans la Méditerranée – comme Archi et moi par exemple – serions-nous moins ambitieux que Bismarck?).

Pour ce faire, pour réaliser ce rêve de grande Allemagne, Bismarck est convaincu d’une seule solution : il faut vaincre la France, lui faire la guerre. Seul moyen, pour lui, d’unifier les régions germanophones sous la bannière d’une seule nation. Oui mais voilà. Déclarer la guerre à la France, comme ça, paf, sans prévenir, serait du plus mauvais effet. La Prusse gagnerait face à l’armée française qu’il juge beaucoup moins efficace. Mais elle trainerait ensuite derrière elle une réputation belliciste, une réputation de grand méchant loup. Ce qu’il ne veut pas.

Il attend donc son heure. Et son heure semble se profiler à l’horizon en cet été 1870. Et c’est là qu’intervient la dépêche d’Ems !

Le trône d’Espagne, de la ville d’Ems, de Napoléon III, Bismarck et Guillaume Ier

En 1868, Isabelle II reine d’Espagne fut renversée. On ne voulut plus d’elle chez nos voisins des Pyrénées. Elle dû quitter le pays, fuir, se réfugier à Biarritz où l’Impératrice Eugénie l’attendait, les bras grands ouverts.

Napoléon III, lui, était moyennement enthousiaste. Il ne voulait pas se ranger derrière la reine espagnole déchue et se rapprocha même de l’un des auteurs du coup d’État militaire, le général Prim. Il s’agissait de trouver une solution au départ précipité (et forcé) d’Isabelle II. Napoléon III, comme beaucoup, pensait que l’Espagne n’était pas prête à se transformer en République. Et puis, c’était mauvais pour lui. Histoire que la France ne suive pas l’exemple espagnol et décide de se débarrasser de son Empereur vieillissant et malade (ce qu’elle fit, au bout du compte). La question posée était simple : qui pour remplacer Isabelle II?

Oui, qui? On pensa à plusieurs candidats. Et puis, voilà. Soudain, un nom sortit du panier : Leopold von Hohenzollern-Sigmaringen. Descendant des Beauharnais (la maman de Napoléon III en était une), des Murat (beau-frère de Napoléon Ier). Avec un nom allemand, toutefois. Et cousin du Roi de Prusse. L’affaire se corsait. Pourtant, la junte militaire de Madrid l’estimait bon candidat. En plus, il était le frère de Charles, potentiel futur Roi de Roumanie adoubé par Napoléon III. On pensait lui faire plaisir, au Bonaparte.

En réalité, pas du tout. Déjà, Napoléon III et Charles de Roumanie (du moins, futur) s’étaient brouillés. L’argument ne pesait pas dans la balance. Et puis, surtout, Leopold von Hohenzollern-Sigmaringen, ça sonnait très germanophone. Il était cousin de Guillaume Ier de Prusse. Bismarck appuyait sa candidature. Diantre, pesta intérieurement Napoléon III. Le vent tournait prussien. On savait que Bismarck cherchait à imposer son « la » sur le continent européen. Si la Prusse s’imposait en Espagne, la France se retrouverait coincée entre deux portions prussiennes sur la carte européenne. C’était un avenir qui ne plaisait pas du tout à Napoléon III ni à son gouvernement.

La France rejeta donc la candidature Hohenzollern-Sigmaringen. Mais elle fit ça bien. Au lieu de monter sur ses grands chevaux, de pousser des hauts cris, elle protesta diplomatiquement. Écrivit des lettres à l’Italie, au Royaume-Uni, à l’Autriche-Hongrie. Agita la menace prussienne. Elle n’était pas la seule concernée par l’appétit vorace d’un Otto von Bismarck.

Napoléon III a un avantage : Guillaume Ier, Roi de Prusse, n’a pas trop envie d’entrer en conflit avec la France et de s’engager dans une nouvelle guerre. Mais Bismarck veille. En mai 1870, il contacte le père de Leopold von Hohenzollern-Sigmaringen et le convainc de convaincre (toute cette affaire est compliquée) son fils d’accepter le trône espagnol. Bingo. Le papa est flatté. Il intercède auprès de son fils. Ce dernier accepte le 2 juillet 1870.

Je ne sais pas vous, mais ça commence à sentir un peu la poudre des canons, non?

La France est scandalisée. Le public monte au créneau. La presse alimente la haine anti-prussienne (et anti-madrilène par la même occasion). Il se chuchote des choses. Ah, rien de bon ne peut venir de Berlin, ma petite dame. Les vieux et certains politiques parlent d’une future guerre avec envie, ça vous remettrait tout ce beau monde dans l’ordre et puis basta, mon bon monsieur, de mon temps, ce Bismarck…bref. L’hystérie collective a le vent en poupe.

Napoléon III, lui, s’inquiète. De guerre il ne veut pas du tout, du tout. Il met alors en branle toute la force diplomatique de la France. Sous la pression de l’Europe, Leopold von Hohenzollern-Sigmaringen finira par retirer sa candidature du trône espagnol.

Les diplomates et les politiques français s’autocongratulent. Ollivier, le premier ministre de Napoléon III, ose même dire qu’il n’a jamais vu un esprit aussi pacifique en Europe. Nous sommes en juillet 1870. Moins de deux mois plus tard, l’Empire s’effondrera après la guerre de la honte ; honte que les Français traineront comme un boulet encore longtemps.

Mais Bismarck veille.

Le volte-face de Leopold von Hohenzollern-Sigmaringen est pour lui une défaite. Mais il a plus d’un tour dans son sac. Il tient bientôt son casus belli.

Les Français ont peu confiance en la Prusse. Ils dépêchent donc leur ambassadeur, Benedetti auprès de Guillaume Ier. Ce dernier est en cure, à Bad Ems, cité thermale élégante en Rhénanie-Palatinat (pas très loin de la France, justement). Benedetti demande une reconnaissance écrite de la part de Guillaume Ier. Une sorte de lettre de regret, en quelque sorte. Et une promesse que, jamais plus, la Prusse chercherait à s’installer sur le trône espagnol.

Guillaume Ier n’accepte pas vraiment qu’on vienne lui demander ainsi, de certifier sur l’honneur. Il est roi, tout de même. Et puis, derrière, il y a Bismarck qui alimente la pression. L’entretien entre le monarque et l’ambassadeur se termine poliment mais sur une fin de non-recevoir. Guillaume Ier ne signera rien. Mais les deux hommes se quittent entre gentlemen, sans offense et sans injure.

Mais Guillaume, une fois l’ambassadeur parti, télégraphie à Bismarck, relatant l’entretien. Et c’est là que le chancelier trouve son casus belli. Il décide de publier la dépêche du souverain – mais avant tout, il coupe des passages, en réécrit peut-être certains, la condense dans le but de la rendre offensante envers la France.

Elle sera publiée le 13 juillet 1870. C’est la fameuse Dépêche d’Ems.

Le 14 juillet, en prenant connaissance du compte rendu (trafiqué) prussien, la France s’enflamme. Les partisans de la guerre – qui rongeaient leur freins depuis quelques mois – sautent sur l’occasion, assaille l’Empereur. L’ambassadeur Benedetti tente bien de donner sa version de l’histoire – de loin moins injurieuse – mais le mal est fait. Après maintes hésitations, Napoléon III cède à contrecoeur. Le 19 juillet 1870, la France déclare alors la guerre à la Prusse.

 

 

Une réflexion sur “La dépêche d’Ems

  1. Outre la ruse de Bismarck, la mauvaise compréhension par la presse française du mot Adjutant (officier aide de camp) assimilé à tort au français Adjudant (sous-officier) a contribué à mettre le feu aux poudres. Mais s’agissait-il vraiment d’une erreur, ou l’agence de presse a-t-elle volontairement omis de traduire le mot allemand, pour qu’il soit mal interprèté ? Il faudrait demander l’avis de Bismarck, dont on a retrouvé un enregistrement sur cylindre de cire, dans lequel il déclame… la première strophe de la Marseillaise.

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