#ilyacentans – la grande faucheuse

Qui a regardé la série britannique Downton Abbey? Et parmi vous, qui se souvient de la mort, triste mais tombant à point nommé (les séries sont cruelles) de Lavinia Swire? La belle, rousse et douce Lavinia, fiancée de l’héritier Matthew Crawley – mais terriblement encombrante pour l’intrigue, qui mourut soudain, à quelques jours de son mariage, de la grippe espagnole.

Cette fameuse pandémie exterminatrice qui foudroya, à l’aube de la fin de la Grande Guerre, des millions de vies. Elle entra dans l’Histoire par la grande porte, la glauque, la terrible. Terrifiante, elle marque alors l’imaginaire collectif. Lointaine descendante de la célèbre peste noire du Moyen-Âge, elle vint marquer l’Europe, puis le monde, déjà malmenés par un sanglant conflit de quatre ans.

On estime entre 25 et 40 millions victimes mortes de la grippe espagnole (d’après l’Institut Pasteur, entre autres). On estime. Car compter les décès dus à la pandémie s’avère être une tâche difficile. Y a-t-il eu moins ou plus de morts? Les historiens s’étripent (gentiment, les historiens adorent s’étriper – comme tous les chercheurs d’ailleurs) à ce sujet.

Qu’en est-il de cette tristement célébrissime grippe? Pourquoi espagnole d’ailleurs? Pourquoi, quand, qui? Une foule de questions se bousculent. Racontons !

« Préventif certain contre la grippe espagnole » 

Si l’on feuillette les journaux français de 1918, on remarque une chose : la grippe devient soudain objet d’articles, de peur et de publicités (pour des médicaments soit-disant miracles) à partir de septembre. Avant, on en parle peu, voir pas du tout.

La pandémie s’est pourtant déjà bien installée en Europe. Mais les journaux français sont muets. Anastasie (le petit nom de la censure) passe par là : inutile d’inquiéter la population et le reste des troupes. Des soldats sont en effet victimes d’une forme de grippe, mais n’en meurent pas forcément. Et puis, d’après le journal « Le Matin » début juillet 1918 : « nos troupes, en particulier, y résistent merveilleusement. Mais de l’autre côté du front, les Boches semblent très touchés » (6.07.1918). Si grippe il y a, pas de panique, elle est patriote et soutient la France, ne s’attaquant qu’aux uniformes ennemis.

À leur décharge, la grippe espagnole n’a pas toujours été mortelle. Elle frappe d’ailleurs par vagues successives : printemps 1918 ; automne 1918 et hiver 1919. Lors de la première phase, les personnes touchées ne meurent pas toujours – du moins, le nombre de décès reste faible. Ce n’est qu’à partir de la deuxième vague, en plein coeur de l’automne 1918, que la situation s’aggrave et change.

Dès la fin septembre, les sujets phares des discussions de la population française (les rumeurs de défaite allemande, le front, les soldats morts pur la patrie…) sont rejoints par un petit nouveau : la grippe dévastatrice. Il y a peu d’informations sur ce mal venu d’ailleurs – l’imaginaire brode alors des histoires fabuleuses et inventées.

D’où vient cette fièvre mortelle? Des Allemands, bien sûr. Ils sont la cause de tous les maux depuis 1914, voir même d’avant (et la crise de Tanger et la guerre de 1870 et les guerres napoléoniennes et Luther, hein, il était allemand aussi Luther, ma bonne dame).

On incrimine aussi les boîtes conserves importées d’Espagne mais  « vraisemblablement » empoisonnées par les Allemands. D’autres parlent d’un « vaccin de Boches » inculqués de force (comment? par qui?). Les médecins eux-mêmes, ébahis face à l’aggravation de la pandémie et à sa contamination si rapide, cherchent des réponses loufoques aux questions restées sans réponse : pour certains, c’est bien une maladie venue d’Allemagne, pour d’autres la cause est américaine. Les bruits courent, dévalent les colonnes de journaux, se propagent dans les villes et les villages de France. Certains maires, face à la tragédie, interdisent leurs communes aux soldats, estimant qu’ils viennent du front avec le virus à l’affut, ferment les cinéma, les salles de bals. Dijon, elle, enterre les morts de la grippe de nuit, histoire de ne pas paniquer un peu plus les habitants.

C’est la panique générale, en somme. Et les médecins sont pantois. De solutions, ils n’ont pas. Alors, les plans B et les remèdes de grand-mère se succèdent à foison. Il suffit de lire les journaux de l’automne 1918 : des réclames monumentales proclament avec trouvé LA solution, annonçant que leur produit miracle « est un préventif certain contre la grippe espagnole« . Voyez-vous ça. Les herboristes font recette. Les sorciers des villes et des campagnes aussi. On infuse des plantes, on les plaque sur ses poumons en cataplasme, on boit de l’huile de ricin, on achète du rhum, on se rince la bouche à l’eau fraiche. Tous les moyens sont bons, semble-t-il, contre le fléau digne de celui envoyé par Dieu sur l’Égypte.

D’autres en font leurs commerces. Le Petit Parisien, par exemple. Ce journal beaucoup lu annonce avec emphase avoir trouvé le sésame contre la grippe. Il liste les produits à acheter et la manière de s’en servir. Le tout vaut 45 francs (énorme pour l’époque). Les médecins s’insurgent. L’affaire éclate. C’est le scandale dans une France aux abois, assoiffée de miracles.

D’où vient-elle? Où va-t-elle? Qui est-elle?

Les professionnels de santé n’ont pas de solution (les antibiotiques n’existaient pas encore !). Alors, on cherche, on tâte, on « cobaye » sur les soldats revenus du front sur des brancards et tremblants de fièvre. En réalité, la grippe espagnole est la conjonction de deux catastrophes : le virus de la grippe et un pneumocoque destructeur.

La première caractéristique de la maladie est sans conteste sa rapidité : elle évolue en quelques jours. Les cas, qui semblaient à première vue bénin ou du moins hors de danger, peuvent s’aggraver avec une soudaineté affolante (coucou Lavinia Swire dans Downton Abbey !). De bronchite, elle se transforme en pneumonie. Les patients cherchent leur air, toussent, suffoquent, transpirent. Dans certains cas, le corps se gonfle d’oedème, ce qui rend la maladie pas seulement grave, mais terrifiante aux yeux des familles (et des médecins).

La propagation de la maladie touche les tranchées. Les soldats, emmenés à l’arrière pour se faire soigner, son parqués dans des trains. Parfois, quand les transports s’arrêtent en rase campagne, dans des gares de petits villages ou de grandes villes, la grippe s’engouffre. Et c’est la contamination générale.

Ce n’est pas la première « influenza » vécu par les Français. La dernière date de 1891. Une épidémie venue d’Espagne avait traversé les Pyrénées pour faire, d’après certains chiffres, environ 200 000 morts. Ce qui était déjà, n’en déplaise à la star des épidémies qu’est la grippe de 1918, quelque chose d’énorme. L’adjectif « espagnol » d’ailleurs, rappelle celle de 1891 dans les consciences. D’autres historiens, démographes ou historiens de la médecine, explique cette dénomination autrement. Elle serait « espagnole » parce que Madrid, capitale d’un pays neutre, aurait été la première a alarmer sur le fléau via la presse et des communications gouvernementales.

Car la grippe ne vient pas d’Espagne. Ni d’Allemagne, d’ailleurs. Son origine géographique a longtemps fait couler beaucoup d’encre et creusé la tête des médecins contemporains (ou pas). Certains pensaient qu’elle venait d’Indochine via les troupes coloniales arrivées par bateaux. Aujourd’hui, après cent ans de recherches (ou presque), on pense que le virus lui-même est né en Asie, peut-être même en Chine puis a muté, s’est transformé en monstre dans les camps d’entrainement américains.

Quand on pense « grippe » en 2018, on pense aussi (du moins, j’y pense) à celle qui a frappé la France en 2009, la fameuse « Grippe A » qui rappelait celle de 1918 (en moins grave tout de même). D’après les chercheurs, la grippe espagnole a la même origine et s’approcherait de type H1N1 – une cousine très lointaine de celle de 2009, en somme.

La grippe espagnole acheva l’Europe déjà malmenée par la guerre, fit le tour du globe, s’empara des ports et s’engouffra sur les bateaux, sur l’Atlantique qu’elle traversa joyeusement, touchant les deux continents américains, l’Australie, le Canada et j’en passe. Alors, plus tueuse encore que la Grande Guerre? C’est bien possible à l’échelle planétaire (vu qu’elle toucha également des pays non concernés par le conflit). Pour la petite histoire, Edmond Rostand (l’auteur de Cyrano de Bergerac !) en mourut. Ainsi que Guillaume Apollinaire (deux jours avant l’armistice !). Le peintre autrichien Egon Schiele ou encore Mark Sykes (celui des accords Sykes-Picot sur le Moyen-Orient). Et des millions d’anonymes.

Le coup de grâce d’une guerre interminable et barbare. Comme un dernier round, en somme. Qui s’acheva seulement au printemps 1919. À quelques mois de la conférence de Paris et des accords de paix. Mais c’est une autre histoire.

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