#ilyacentans – le coquelicot du souvenir

Le mois de novembre approche. Bientôt, les médias britanniques photographieront les Royals en chapeaux et grandes tenues. Sur les revers des costumes, accrochée aux robes, glissée dans les corsages, une même fleur : un coquelicot. La question vient d’une lectrice du blog – pourquoi ces jolies fleurs rouges? Car il n’y a pas que la Queen Elizabeth qui arbore un poppy (english version) tout au long du mois de novembre. Les Prime Minister britannique, canadien, australien, néo-zélandais, indien…(et j’en passe – Commonwealth oblige) sortent aussi les emblèmes fleuris. Mais alors pourquoi des poppies, pourquoi en novembre?

Expliquons-nous !

John_McCrae_in_uniform_circa_1914
John McCrae (1872-1918)

En décembre 1915, le magazine britannique Punch publiait un poème venu tout droit du front. In Flanders Fields (dans les champs de Flandres) était l’oeuvre d’un chirurgien militaire canadien, survivant des batailles du nord de la France et des plates pleines de Belgique, John McCrae. De par sa fonction, il avait vu défiler les blessés et les presque-morts que l’on tente de ramener vers la vie. Son regard s’accroche aux tâches rouges que forment les coquelicots dans les champs immenses et infinis qui s’étendent à l’horizon autour des tranchées. Comme une provocation, en somme. Des fleurs fragiles et sensuelles s’élançant à l’assaut du ciel sur la ligne d’horizon, signe d’une nature imperturbable et d’un monde inchangé au coeur de l’horreur. La mort et la vie, côte à côte, partner in crime. 

In Flanders Fields fait un tabac, un succès, un triomphe. Il devient le poème emblématique de cette « poésie de guerre », témoignage d’une jeunesse disparue aux creux des champs lointains, parmi les coquelicots. John McCrae ne survécut pas à la guerre : il mourut d’une pneumonie en janvier 1918. Mais son poème, écrit un jour de grande mélancolie sans doute, eut des conséquences retentissantes.

« Remembrance poppy » ou coquelicot du souvenir 

Apparait alors, une américaine de Georgie, Moina Michael. Diplômée, professeur d’université, elle s’est engagée pendant la guerre dans la Young Women’s Christian Association (Association chrétienne des jeunes femmes) située à New York dont l’objectif est de former des jeunes femmes à servir en tant qu’auxiliaires civils dans les centres de soins pour soldats en Europe. C’est une femme décidée, volontaire que Moina Michael. Le 9 novembre 1918, en lisant la revue Ladies Home Journal, elle découvre le poème de John McCrae. C’est une révélation : à la fin de sa lecture, elle décide de s’engager pour les soldats disparus ; dédier sa vie à la mémoire. Le coquelicot devient alors pour elle le symbole du souvenir.

Monia est une femme d’action : elle passe les prochains jours à courir les magasins new-yorkais à la recherche de coquelicots en tissus. Mais la ville, immense, ne semble cacher en son sein aucun « poppy » artificiel. Sauf le célébrissime Wanamaker’s qui se vante de tout vendre. Elle puise dans les réserves de coquelicots en tissus, les accroche aux boutonnières des jeunes qu’elle forme à partir en France et en Belgique puis les revend dans la rue et auprès de ses proches. La mission que Moina Michael s’est fixée commence alors, comme un roman, une grande aventure.

Poppy-Memorial-1948
Moina Michael (1869-1944) – timbre américain de la fin des années 1940

Il faudra pourtant du temps à la professeur d’université à imposer le coquelicot auprès des Américains. En décembre 1918, elle s’est associée au designer Lee Keedick. À l’aube de 1919, ce dernier termine le dessin qui deviendra l’emblème du souvenir : une torche entourée de coquelicots. Présenté à New York, il se distribue peu à peu lors de conférences, alors nombreuses à cette époque, pendant lesquelles des survivants, des héros de guerre, parlent de leur expérience et de « leur guerre ».

Toutefois, tout ne va pas assez vite pour Moina. Elle retourne dans sa Géorgie natale et se résout à reprendre son poste de professeur à l’université, tournant le dos, la mort dans l’âme, à sa grande mission d’imposer le « Remembrance Poppy » à toute l’Amérique. Comme dans les romans, un sursaut de l’intrigue vient relancer l’action. En 1920, elle s’invite à Atlanta où elle réussit à convaincre une poignée de membres de l’American Legion (organisation de vétérans américains) à se rendre à une réunion avec ses coquelicots en tissus à la boutonnière. Mieux encore, l’assemblée réunie à Augusta en Georgie, décide de faire du « poppy » le symbole de l’American Legion à l’échelle nationale. Moina Michael jubile et est soulagée : son coquelicot s’impose alors à l’Amérique. Honneur est rendu à John McCrae et à tous les soldats disparus à jamais sur les trop lointaines terres françaises et belges, enterrés loin des leurs.

Une Française à la rescousse !

C’est à cette époque que Moina Michael trouve alors une comparse. La Française Anna Guérin se fait une place dans cette gigantesque « campagne du coquelicot ». Oubliée en France, elle est pourtant considérée outre-Atlantique comme celle qui imposa au monde anglo-saxon le symbole du « poppy ».

Fondatrice du « American and French Children’s League », Anna Guérin assiste alors à cette fameuse réunion de l’American Legion pendant laquelle le coquelicot est reconnu comme symbole de l’association. Séduite par le concept, elle voit alors le moyen de récolter des fonds pour les orphelins français dont la vie fut morcelée par la guerre. Elle fait confectionner des coquelicots en tissus par ses protégés et les vend en Amérique.

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Douglas Haig – celui par qui le coquelicot fit la conquête de l’île de Grande-Bretagne (pourtant rarement conquise)

C’est un succès au retentissement international : Anna Guérin traverse les océans pour vendre ses poppies made in France. Australie, Nouvelle-Zélande, Canada, Grande-Bretagne…les pays concernés par la guerre, si loin de l’Europe et pourtant amputés de milliers d’hommes (on ne parle pas assez des morts australien, néo-zélandais ou canadiens qui traversèrent le monde pour se battre en Europe).

Anna Guérin voit grand. En 1922, elle parvient à rencontrer à Londres le président de la British Legion, le très influent Douglas Haig. Ce dernier impose à ses compatriotes le coquelicot comme fleur du souvenir. Bientôt, c’est la quasi-totalité du monde anglo-saxon qui brandit le poppy à sa boutonnière chaque mois de novembre (le mois du souvenir).

Et la France dans tout ça?

220px-CPA_Bleuet_de_France_1914-1918Malgré le rôle joué par Anna Guérin, la France n’a pas adopté le coquelicot qui est resté un symbole essentiellement anglo-saxon. Chez nous, c’est le bleuet qui a alors le vent en poupe. L’histoire d’origine est la même : tout comme les poppies écarlates, le délicat bleuet continuait à pousser dans les champs du nord de la France, au milieu des tranchées, des obus et des morts. Les « Bleuets », c’étaient aussi les jeunes recrues de 17 qui arboraient les nouveaux uniformes bleu horizon.

Au lendemain de la Grande Guerre, là encore deux femmes (que ferait-on sans nous, je vous le demande?)  se lancent dans une campagne du souvenir. Charlotte Malleterre et Suzanne Leenhardt, infirmières à l’Institution Nationale des Invalides, créent en 1925 un atelier pour les invalides dans lequel ils confectionnent des bleuets en tissus (décidément !). L’objectif est d’avoir une activité (la vie des invalides de guerre après 1918 est un drame – rejetés par la population car symbole de la mort, de la guerre ; incapables de travailler et donc de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles, ils vivent un calvaire) et, surtout, de gagner plus ou moins leur vie.

Peu à peu l’initiative prend de l’essor, se développe, s’étend à toute la France. Le 11 novembre 1934, des bleuets confectionnés par d’anciens combattants « gueules cassées »  se vendent comme des petits pains. L’année suivante, l’État impose la vente officielle de bleuets (en tissus ou non) dans tout le pays chaque 11 novembre. Cette collecte, au profit des anciens combattants et de leurs familles, sera étendu au 8 novembre après 1945.

Aujourd’hui, l’Oeuvre Nationale du Bleuet de France a pour objectif de collecter des dons au profit des anciens combattants, des veuves de guerre, des pupilles de la Nation (ma grand-mère !), des militaires français blessés en opération, etc.

Une histoire de fleurs, donc. Alors, le 11 novembre prochain, pour les cent ans de 1918, tous à nos bleuets?

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