#ilyacentans – réinventer la paix?

[Cet article devait être publié le 14 novembre – mais le temps passe trop vite ! Il n’est jamais trop tard pour un peu d’Histoire !]

Du 11 au 13 novembre on a discuté de la paix à la Grande Halle de La Villette à Paris. Organisations internationales, représentants étatiques, diplomates, scientifiques, journalistes, citoyens du monde, victimes de guerres et de génocides, acteurs de la paix, célébrités…la liste des participants est longue. Le Forum de la Paix, qui a ouvert en grande pompe dimanche dernier, pour les cent ans de l’armistice, se retrouvera annuellement à Paris pour consacrer quelques jours à la paix.

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La Paix. Un mot que l’on se répéta sans cesse dans le monde post-11 novembre 1918. Un mot-concept que l’on transforma en mot-tiroir, en mot-fourre-tout : on glissait alors, dans ces quatre lettres, toutes les attentes de continents malmenés par la guerre, de soldats encore éparpillés, en ce mois de novembre, dans les tranchées et les territoires perdus. Certains britanniques furent même embarqués vers Vladivostok, dans le but de prêter main forte aux « Blancs » combattants les « Rouges » dans la jeune URSS. On avait pas terminé de se battre, en somme. On avait pas terminé de mourir, non plus. Car il y eut les blessés qui moururent dans leurs lit, les gazés qui ne tinrent que quelques années, les fous qui ne revinrent jamais de l’horreur et les autres, tous les autres, qui rentrèrent piétinés de l’intérieur, le coeur et l’âme en miettes.

Il n’y avait alors plus qu’un cri : cette paix qui avait paru si lointaine, si impossible durant ces quatre années meurtrières.

[Petite pause dramatique]

On se pencha donc sur la question. Comment faire la paix? Comment la réinventer? Car le monde, soudain, n’avait plus rien à voir avec 1914. Trois Empires s’étaient effondrés sans panache et dans la douleur : l’allemand, l’austro-hongrois et l’ottoman. De cette agonie étaient nés une multitude de nations en mal d’États, en rêve d’États. En Europe centrale, notamment, on parlait beaucoup d’avenir. La Pologne, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie virent leurs espoirs se matérialiser. D’autres rêvèrent en vain (coucou les Kurdes et l’Arménie, j’en ai parlé ici)

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Le conseil des Quatre (France, USA, Royaume-Uni, Italie) qui organisèrent leurs décisions en coulisses (avant que le représentant italien ne claque la porte avec fracas)

Pour mettre de l’ordre dans ce tourbillon, on organisa la Conférence de la Paix à Paris. Officiellement ouverte en janvier 1919, elle se clôtura par les traités qui mirent au pilori les vaincus : Bulgares (à Neuilly  – je viens tout juste d’en parler rapidement sur ma page Facebook), Allemands (à Versailles), Ottomans (à Sèvres), Autrichiens (à Saint-Germain-en-Laye) et Hongrois (à Trianon) et cherchèrent à institutionnaliser le monde d’après et la paix du globe (premiers pas de la Société Des Nations en avril 1919).

Alors, dimanche 11 novembre, en voyant tous ces chefs d’États réunis sur les Champs-Elysées puis à La Villette, en regardant défiler les berlines et leurs drapeaux, les costumes et les accolades chaleureuses (ou pas) entre dirigeants du monde – j’ai pensé à 1919. En écoutant les balbutiements de ce tout premier Forum de la Paix, en lisant les journaux titrant « Paris, capitale du monde » – j’ai pensé à 1919.

Bien sûr, plus rien n’est pareil. Il ne s’agit plus d’humilier les vaincus, ni de construire des États nés des cendres d’Empires, ni même de se remettre d’une guerre terrible. Toutefois, il existe quelques points communs entre les deux réunions.

En 1919, Paris se transforma en capitale du monde, donc. Les grands hôtels des arrondissements chics furent pris d’assaut par les représentants des pays alliés ou vaincus. On raconte que les Autrichiens, attendant d’être fixés sur leur sort, jouaient aux cartes dans les couloirs de leur hôtel (anecdote volée à un de mes profs de l’université). On raconte que les diplomates à chapeaux hauts de formes se rencontraient aux courses, sur les Champs, lors de soirées brillantes. On raconte que le monde se transformait derrière les grandes portes des bâtiments officiels. Et Paris vit défiler le monde entier. Sous les yeux des parisiens ébahis, il y eut des figures célèbres (les Français acclamèrent Wilson à son arrivée dans la rade de Brest en décembre 1918) et il y eut d’illustres inconnus d’alors (un Chaïm Weizmann, un certain roi Fayçal, une Gertrude Bell, un Lawrence d’Arabie, voir même, incognito, le futur Ho Chi Minh…). Pour les journalistes, une aubaine : il suffisait presque de se promener dans les rues de ce froid Paris de janvier 1919 pour rencontrer le manteau noir d’un David Lloyd George ou d’un Vittorio Orlando. Les journalistes Louise Weiss (grande rêveuse et actrice de la futur Europe) ou Geneviève Tabouis (dont les mémoires Ils l’appelaient Cassandre sont à  lire, à lire, à lire !) s’en délectaient alors.

On pensa le monde, on pensa l’Europe et on pensa la paix. Laborieusement. Sans délicatesse aucune pour les vaincus, parfois (souvent ?) même avec de la haine. Les tempéraments des Alliés entrèrent en collisions. Il y avait Wilson qui rêvait d’un droit des peuples à disposer d’eux mêmes (mais qui n’était pas non plus franchement ouvert aux droits des non-blancs dans son propre pays), il y avait Lloyd George qui s’était mis d’accord avec la Maison Blanche pour laisser un peu de place aux Allemands, il y avait Clemenceau et Foch qui voulaient régler son compte à l’Allemagne, il y avait l’Italie qui demandait Fiumeb (coucou Gabriele d’Anunzio !) à corps et à cris. Et il y avait les autres. Tous les autres qui défilèrent, cherchant à mettre leurs pierre à l’édifice incertain de ce monde nouveau qui se construisait trop rapidement, peut-être. Des constellations d’États naissaient suite aux chutes des Empires. Le peuple juif voulait sa part, suite à la déclaration de Balfour (1917). Lawrence d’Arabie et Gertrude Bell, deux aventuriers britanniques, appuyaient les revendications d’États arabes qui cherchaient à naître au Proche-Orient. Les colonies tentaient de se soulever, de gagner un peu d’air dans ce méli-mélo de rêves.

La Conférence de Paris de 1919 fut un évènement historique. Jamais auparavant on ne vit défiler, dans une même ville, des délégations venus du bout du monde pour expliquer leur vision de la paix, imposer leurs dires et leurs espoirs. Le Conseil des Quatre cherchait à mettre un point final à la guerre et, surtout, à préserver un équilibre dans lequel ils auraient une première place. Ce n’était pas, en somme, une Conférence de la paix juste et équitable. Mais le monde ne l’était pas alors (et ne l’est toujours pas aujourd’hui).

À Paris, en 2018, on discute de la paix. On voit défiler des chefs d’États du monde entier, concernés par ce mot-tiroir dans lequel on range toutes ses attentes. Plus de guerre mondiale comme il y a cent ans. Mais des multitudes de conflits, de génocides et de dictatures, de droits de l’homme menacés et de libertés piétinées qui se multiplient sur la surface du globe. Une certaine constatation face à ces délégations à parapluies, à manteaux noirs et à sourires-caméras. 1918-2018. Cent ans d’Histoire mondiale, d’Histoire européenne et d’histoires personnelles.

Il y a cent ans, on clôturait une guerre, on tentait d’apprivoiser la paix. Une foule d’hommes en noir, à hauts chapeaux, débarquaient dans Paris. Aujourd’hui, on commémore la paix d’il y a cent ans, on tente d’apprivoiser celle d’aujourd’hui. Une foule d’hommes et de femmes ont débarqué dans Paris. Cent ans d’Histoire du monde.

 

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