La scandaleuse des années folles

C’est l’histoire d’une escroquerie et d’une scandaleuse.

Le 4 décembre 1928, il y a quatre-vingt-dix ans tout pile, Marthe Hanau était arrêtée à son domicile au petit matin. Le soir elle était emprisonnée à Saint-Lazare, la prison des femmes. Clap de fin pour Marthe Hanau? Pas tout à fait. Plutôt le début de pérégrinations avec la justice pour cette banquière à la vie foisonnante.

Mais qui est-elle (me diriez-vous)?

Marthe_Hanau_-_1928Née à Paris, de parents juifs alsaciens (double peine dans la France de l’époque), Marthe Hanau est aussi homosexuelle. Autant dire que sa vie commençait plutôt mal dans une Belle Époque puritaine, antisémite et, depuis 1870, difficilement adepte de l’Alsace (elle naît quelques années seulement avant l’éclatement de l’Affaire Dreyfus). En 1908, elle se marie. L’heureux élu s’appelle Lazare Bloch et est héritier d’une entreprise du Nord. Mais l’argent lui brûle les doigt et il flambe sa maigre fortune dans les casinos de la capitale et de Normandie. La dot de Marthe Hanau disparait en fumée. Ils se lancent dans le parfum, se lancent et se relancent. Ça ne marche pas vraiment. En 1910, ils se séparent sans divorcer. Car ce couple étrange s’apprécie dans les affaires et restera jusqu’à la fin partner-in-crime.

Marthe s’émancipe, s’affiche. Elle s’éprend d’une toute jeune fille, Delphine, héritière de joailliers, à la confortable fortune. Rebaptisée Josèphe, prénom plu androgyne, la gracile amante s’encanaille avec Marthe, finance sa parfumerie Porte des Lilas. Mais 1914 marque la fin de l’idylle. Encore mineure, Delphine alias Josèphe doit suivre ses parents à New York. Marthe Hanau reprend les affaires, continue à vivre plus ou moins avec Lazare. C’est pendant la guerre qu’arrivent les premiers scandales : les époux terribles (ils ne divorceront qu’en 1920) sont accusés de se faire de l’argent sur le « réchaud du soldat ». Ce mélange de rhum et de café est envoyé aux poilus embourbés dans les tranchées – ils ne respectent pas le dosage prescrit, vendent cela plus cher que prévu. Lazare écope de prison avec sursis, Marthe d’une amende de quelques centaines de francs. Et qu’on ne vous y reprenne plus ! On les reprendra, bien sûr.

Car Marthe aime cela : le risque, le danger de tout perdre lorsque l’on a tout gagné, le luxe et les manteaux de fourrures, la transgression dans ce monde d’hommes. La guerre se termine, la France cherche son souffle. Pour Marthe, la vie continue sous de beaux présages. Delphine-Josèphe est revenue de New York mariée et mère de famille. Qu’à cela ne tienne, elles reprennent leur vie d’avant. Elles fréquentent les bars interlopes, les boîtes de nuit aux travestis qui ne choquent plus grand monde dans ces années folles essoufflées. Avec leur coupe à la garçonne, leur allure, leur liaison proclamée au grand jour, elles s’affichent dans les lieux à la mode, comme le Boeuf sur le Toit aux côtés de Jean Cocteau.

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Hélène Vacaresco

Bientôt, une nouvelle affaire se prépare. Marthe et Lazare, complices invétérés, hument le monde. Des milliers de petites banques fleurissent dans Paris. Pourquoi pas eux? Oui mais voilà, la Bourse est interdite aux femmes. Qu’à cela ne tienne, Marthe se déguise en homme, col blanc, costume noir, fausse barbe, monocle. Elle inspecte, rend compte à Lazare. Ils spéculent, gagnent de l’argent. De son côté, Josèphe ouvre son carnet d’adresses à sa maîtresse : un soir, chez Maxim’s, Marthe Hanau rencontre Léonard Rosenthal, « le roi de la perle », richissime homme d’affaires qui s’intéresse à cette femme laide, disait-on, imposante et au regard perçant. À table, trône également la princesse roumaine Hélène Vacaresco. Femme de lettres, déléguée à la SDN pour la Roumanie (elle ne le fut qu’un temps), c’est surtout une femme d’influence. Le contact passe, un accord est conclu. Marthe se voit confier la Compagnie des pétroles de Madagascar qu’elle doit lancer. Rosenthal lui présente Charles Bertrand, député, ancien combattant et président de la-dite compagnie ; puis Maurice de Courville, homme du monde, membre dynamique du journal L’Action française.

Ensemble, soutenus par Rosenthal, ils fondent en 1925 une revue financière La Gazette du franc. Il s’agit, pour Marthe Hanau, de maintenir le franc dont l’inflation appauvrit les Français  ; d’assurer  la paix et de mettre la fortune à la portée des petits spéculateurs. Il s’agît aussi, surtout, de gagner de l’argent. Lazare et Marthe donnent des conseils, se voit précurseurs d’un monde nouveau, veulent s’engager dans le renouvellement d’une France piétinée par quatre trop longues années. Pour gagner en légitimité, ils interviewent des personnalités : parmi elles, surtout, Aristide Briand ; le chantre de la SDN et du rapprochement franco-allemand, l’ami de Gustav Stresemann, futur Prix Nobel de la Paix (avec ce dernier).

Dans son entreprise de gestion financière, elle propose à ses clients des rendements de 8% garanti, utilisant la politique économique du moment pour expliquer ses taux intéressants : la France ne prête-t-elle pas à l’Allemagne à 8 ou 12%? Pourquoi léser les pauvres? Une condition, toutefois, s’impose : tout client acceptera de fermer les yeux sur les détails des opérations financières. Et c’est un succès. Car les petits épargnants qu’elle dit vouloir sauver ne connaissent pas ce monde compliqué, cet univers de chiffres, de taux et de rendements – ce qu’ils veulent, c’est voir leur argent semble-t-il fructifier, faire comme les autres, se lancer dans la spéculation. Marthe Hanau crée alors un réseau d’agences étendu à toute la France : elle lance des sociétés qui s’achètent les titres les unes aux autres dans le but de les faire monter. Sa revue La Gazette du franc anime ses valeurs grâce à la publication de rumeurs et d’informations. En conclusion, c’est surtout Marthe Hanau qui s’enrichit.

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Lazare Bloch (merci Gallica !)

Toute à sa gloire récente, elle crée son agence de publicité, Interpress. C’est à partir de ce moment là que les choses se corsent et se désagrègent. Sa concurrente, l’Agence Havas mène l’enquête sur le commerce lucratif de Marthe Hanau et de Lazare Bloch. Les affaires marchent trop bien pour cette femme qui se targue de faire sa place dans la finance et de faire, à sa manière, de la politique. Les locaux de sa Gazette du franc sont voisins de la célébrissime maison-close parisienne, le One-Two-Two. Tout cela est, si ce n’est louche, surtout de mauvais goût. Et puis voilà. Voir Marthe Hanau déambuler dans les couloirs de la SDN, discuter avec l’influente journaliste Geneviève Tabouis, se pavaner avec les « précieuses de Genève » (les femmes influentes de la capitale des nations), espérer, avec sa vision du monde, offrir une vie meilleure à une planète se relevant de la guerre : pour certains, pour beaucoup, Marthe Hanau prend trop de place. Que ce soit Poincaré (qui avait pourtant soutenu la Gazette mais qui ne pardonne pas à la « banquière » d’avoir utilisé son autographe sans son autorisation), président du Conseil et ennemi de Briand notamment sur la question franco-allemande ; ou bien Finaly, le banquier des banquiers, le shark de la finance d’alors, qui n’accepte pas la présence d’une femme dans le monde de la bourse et, de plus, qui voit d’un très mauvais oeil son influence grandissante : tous cherchent à la faire tomber. De son côté, Marthe Hanau ne sent pas le vent tourner, elle profite, elle amasse, elle s’écoute vivre, compter, parler.

Et le scandale éclate. Ou presque. Marthe, grâce à ses contacts en politique, parvient à étouffer l’affaire. Mais le 4 décembre 1928, au petit matin, elle est arrêtée dans son hôtel particulier (aux allures de maison-close) ; son ex-mari et complice, Lazare Bloch est lui aussi arrêté. Les proches collaborateurs, de Courville, Bertrand, Audibert….tous suivent en cellules. C’est la faillite, l’opprobre, la honte, le déballage en place public. Les journaux alimentent l’affaire. De grandes photos s’étalent à la une, on décrit Marthe Hanau comme petite, laide, grosse dans son manteau fourrure, indifférente, presque souriante. L’Action française et les ligues d’extra-droite rappellent que les deux comploteurs, tricheurs, les Madoff de 1928 sont juifs. Ceci explique cela, semblent-il dire alors. L’Affaire Dreyfus n’est pas si loin et l’idéologie hitlérienne tellement proche.

Marthe Hanau a envoyé de petits épargnants à la faillite, à joué avec leur argent sans vergogne. Alors qu’elle est en prison, son agence est fermée. Pourtant, une foule se masse devant les grilles, cherchant à récupérer leur argent.

Marthe_Hanau_1935
À la une de « L’Excelsior » 

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Marthe entre en grève de la faim (et de la soif), crie au scandale, parle de malversations dans l’appareil judiciaire (il y aurait, en effet, eut quelques erreurs – mais incomparables à la réalités des faits dont la banquière était accusée), parvient même à s’échapper, se faire la belle de la prison de Saint-Lazare. En 1930, le procès s’ouvre. Le grand public attend. Marthe est condamnée à deux ans de prison, Lazare Bloch dix-huit mois ; les autres sont acquittés. Marthe fait appel, reste en liberté, se lance de nouveau dans la finance en attendant le procès. Mais le faste d’avant 1928 n’est plus. Ses soutiens s’éloignent (la belle Josèphe-Delphine a rejoint son mari américain et ses enfants) ou disparaissent (d’abord Briand, puis Lazare). Elle manque de mourir dans un accident de voiture qui la laissera boiteuse. En 1935, elle est renvoyée en prison. Le 16 juillet, malgré les nombreuses tentatives de remise en liberté par son avocat (et les chances qu’il avait de faire aboutir sa demande), elle se suicide dans sa cellule en avalant plusieurs cachets de véronal. Dans sa lettre, elle dit détester cet argent pour lequel elle avait – essentiellement – vécu. On se croirait dans du Zola.

La BanquiereSa mort surprend, mais la France a déjà tourné la page sur un autre scandale politico-financier, l’Affaire Stavisky (dont CCPH a parlé ici !). Marthe Hanau la scandaleuse, la reine de l’escroquerie aux beaux idéaux, la banquière sans scrupule disparait des mémoires. Romy Schneider (en beaucoup plus belle, disons-le), la campera en 1980 dans le film « La Banquière ». Depuis les affaires se sont succédées et se succèdent encore. Une scandaleuse parmi d’autres, en somme.

 

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