Vingt ans avant

En ce début d’année (que je vous souhaite pharaoniquement incroyable), CCPH remonte vingt ans avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Autrement dit en 1894.

Préhistoire

Parce que 1914 n’a pas éclaté « comme ça », paf, bing, bang, bong et soudain : la guerre. Il y eut une préhistoire. Alors, certains remontent encore avant. D’autres préfèrent s’attarder plus tard. Mais tout le monde s’accorde à dire que, voilà, la future der des der s’amusa  à laisser des indices bien avant son déclenchement.

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Sadi Carnot, Président de 1887 à 1894 (assassiné par un anarchiste italien à Lyon)

Nous sommes en janvier 1894, donc. Et le monde va bien merci. Plus ou moins. La France, ça va bof. Déjà les anarchistes s’amusent avec les nerfs des dirigeants politiques (dans quelques mois, le président français Sadi Carnot mourra d’ailleurs assassiné), l’affaire Dreyfus envenime soudain les réunions familiales, Auguste Vaillant s’est introduit armé à l’Assemblée l’année passée. La situation intérieure est délicate. La politique extérieure l’est plus encore.

 

Et ce, depuis 1870. Rappelez-vous, Sedan ! Ce triste 4 septembre qui vit s’effondrer sans panache le Second Empire et avec lui la fin d’un monde. On proclama la République (coucou Gambetta – entre autres). Les monarchistes remportèrent la majorité à l’Assemblée contre toute attente (normal, ils avaient promis la paix), les légitimistes et les orléanistes s’étripèrent pour des questions royales. Pendant ce temps, Bismarck s’amusait avec l’honneur perdu des Français, faisait acclamer l’Empereur Guillaume Ier dans la Galerie des Glaces de Versailles, négociait une paix sévère, humiliante, réclama beaucoup (beaucoup) d’argent à la France. Histoire de.

Ce fut le chaos, en somme. Puis il y eut la Troisième République. Ah la Troisième République ! Il y aurait beaucoup à dire sur cette capricieuse, dansante et provocante République qui maintint le cap jusqu’à la Seconde Guerre mondiale (ce qui est, en soit, un exploit dans l’histoire constitutionnelle française). Des présidents qui se succédèrent au Palais de l’Élysée, certains furent plus rigolos que d’autres. Les anecdotes sont parfois croustillantes.

Revenons à 1894. Vous me direz, elle s’égare. Certes. Mais parler d’une date, c’est parler d’une autre ! Et puis, heureusement que vous ne faites que me lire : à l’oral, c’est pire. Je saute les années, je m’arrête, je furète dans un recoin d’Histoire, je remonte, je redescend sur la frise chronologique qui défile dans ma tête, je me lève à moitié de mon fauteuil, je suis à deux doigts de mimer ce que je raconte, on ne peut plus m’arrêter….c’est un tsunami historique, j’en fatigue beaucoup.

Bref ! (Ça sent le début d’année et la dissipation !) Retournons à nos moutons.

1894 donc. Depuis la fin de la guerre franco-prussienne, la Troisième République est donc née après un accouchement long et difficile. Depuis Berlin, Bismarck ne laissa pas de répit à la France : il fallait à tous prix qu’elle resta cantonnée à un rôle de figuration sur la scène internationale, qu’elle soit belle et qu’elle se taise (et encore). Et l’isolement français fut une réalité. Dès 1870, on chercha des alliés. Surtout qu’à Paris, on craignait l’Allemagne. On savait que si Berlin et ses sbires décidaient d’une nouvelle guerre, les frontières françaises (raccourcies !) sursauteraient de terreur.

Thiers voyagea : Londres, Saint-Petersbourg, Rome, Vienne…il serra des mains, discuta, chercha à convaincre. Mais l’Angleterre tourna le dos ; l’Italie rappela Napoléon III et Cavour, parla du Vatican ; Vienne préféra l’Allemagne.

Nos amis russes

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Alexandre III qui donna son nom à un pont célèbre à Paris (mon préféré !), en hommage à l’alliance franco-russe

Il reste la Russie. Alexandre II, tsar tout puissant se sent des affinités prussiennes. Rappelons aussi que les derniers contacts franco-russes furent napoléoniens et peu pacifiques. Mais dans les couloirs de l’ambassade de France, on murmure. On sait de source sûre que l’héritier, le futur Alexandre III, n’apprécie guère l’Allemagne. Sa puissance l’inquiète. La France pourrait peut-être trouver un créneau diplomatique, s’engouffrer dans la brèche de l’incertitude.

Les années passent. On se fait des ronds de jambes, des sourires, des amabilités, des cadeaux mondains et diplomatiques. À Paris le mot d’ordre est donné : un vent russe souffle sur l’Élysée, survit aux élections. Saint-Petersbourg est la seule alliée possible face à la (trop) grande Allemagne.

D’autant que bon, du côté du Rhin, ça va moyen. Les Allemands multiplient les provocations. La situation française s’étiole doucement. L’isolement sur la scène internationale se fait ressentir. Mais on hésite. Des deux côtés. Disons que l’étape de séduction est longue. Très longue.

Jusqu’à cette fin de siècle.

Déjà, il y eut la démission de Bismarck. Le nouveau Kaiser, Guillaume II, ne l’apprécie guère. Et il refuse, d’ailleurs, de renouveler l’alliance des Trois Empereurs. Ce sommet germano-austro-russe qui voyait se réunir le tsar, l’empereur et le kaiser (on croirait une chanson) dans une sorte d’alliance face à une guerre possible et face à la France. Pour Bismarck (à l’origine de cette rencontre), c’était surtout un moyen d’isoler toujours plus Paris. Stratégie réussie du reste.

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Le dernier Empereur allemand

Mais Guillaume II rechigne. Et la Russie s’inquiète. Le rapprochement germano-autrichien a pour objectif une politique expansionniste vers les Balkans. La puissance allemande angoisse Saint-Petersbourg. Alexandre III envoie alors un émissaire à Sadi Carnot. Tâter le terrain, sait-on jamais.

La France l’accueille à bras ouverts. La Russie a besoin de capitaux pour l’industrialisation de son Empire immense et la France, elle, d’un allié. On ne peut que s’entendre, mon bon Monsieur. On lance un projet d’emprunts russes (qui fit couler beaucoup d’encre ensuite, je vous en parlerai un jour !) – les ménages français (dont Jean et Valentine, mes arrières-arrières-grands-parents !) investirent dans le Transsibérien (quelle erreur, mes pauvres ancêtres), des Français firent même le choix de partir travailler en Russie. Une autre vie.

On s’amouracha. On se reçut. Surtout, on signa des contrats et des accords politiques.

Une convention militaire secrète fut discutée en août 1892. Elle prévoyait une mobilisation mutuelle dans le cas d’une mobilisation dans l’une des puissances de la Triplice toute neuve (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie). Ratifié par le tsar en décembre 1893, la France signa l’accord le 4 janvier 1894.

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En conclusion, l’un des plus célèbres symboles encore debout de l’alliance franco-russe : le Pont Alexandre III – dont la première pierre fut posée par le tsar Nicolas II (fils d’Alexandre) lors d’une visite triomphale à Paris

C’est là que, soudain, on entendit le fracas d’une guerre lointaine mais si proche. Vingt ans avant 1914, les puissances européennes ont déjà choisi leurs camps. En 1904, on ajouta le Royaume-Uni à cette « Entente cordiale ». Prenez les mêmes, dix ans après, et la guerre est faite.

 

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