Les escapades allemandes de CCPH

Naissance d’une République 

Pour des raisons urgentes d’archives, CCPH était à Franfort puis, surtout, à Weimar ! Une petite ville magnifique du Thuringe où un certain Goethe avait sa maison. Goethe, Schiller, Herder mais aussi Liszt, Bettina von Arnim ou encore Pouchkine…la liste est longue des artistes qui se sont succédés dans les rues pavées de Weimar. Un petit bijou que j’ai découvert perdu dans la neige virevoltante (une tempête !). La ville de la poésie allemande, donc, petit morceau d’identité germanophone à visiter absolument !

En 1919, il y a cent ans (presque) tout pile, des hommes politiques se pressaient à Weimar. L’Allemagne n’allait pas bien. La guerre était perdue, le Kaiser avait abdiqué et la République avait été proclamée : une première fois par Scheidemann, à la fenêtre du Reichstag puis par Liebknecht, à une autre fenêtre berlinoise (le long de la Spree, pas loin de l’Alexanderplatz et la Unter den Linden). Deux proclamations qui lancèrent la fièvre révolutionnaire dans les rues de la ville, déjà chahutées un peu avant l’armistice. La révolte spartakiste battait alors son plein (j’en ai parlé ici !), le monde ne semblait plus marcher bien droit, comme foudroyé par la guerre.

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Goethe et Schiller devant l’opéra – où la foule acclama la nouvelle constitution

Mais il fallait une République à l’Allemagne et une constitution. On se téléporta donc à Weimar, ville de l’identité allemande et loin (sans trop l’être) du tumulte berlinois. Alors que les spartakistes cherchaient à soulever la capitale, les membres du Bundestag se réunirent, tergiversèrent, discutèrent, complotèrent. Puis, le 31 juillet 1919, ils proclamèrent la constitution – autrement dit, le début de celle que l’Histoire baptisa de sa naissance géographique : la République de Weimar (jusqu’à ce qu’Hitler vienne lui marcher dessus dans le sang).

 

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La futur « Maison de la République de Weimar » encore en travaux (dépêchez-vous !)

Alors, sans le vouloir (à vrai dire, je ne me suis rendue compte du hasard qu’une fois dans la voiture), CCPH était à Weimar pour les cent ans de la constitution de la bien nommée république. Pour une obsédée des dates historiques, autant dire que la surprise passée (« comment n’y ai je pas pensé plutôt? »), l’enthousiasme fut total.

 

Histoire proche

À quelques minutes de Weimar – si proche ! – s’élève une autre période de l’Histoire allemande et européenne (disons-le, mondial). Sombre, celle-ci, horrible, insoutenable, terrible : le camp de concentration de Buchenwald.

Alors, oui on se dit, Weimar, la République, Goethe, les Lumières, le Sturm und Drang (papa allemand du « Romantisme ») et puis…ça? Ce lieu de larmes, de terreur et de sang, éloigné d’une poignée de kilomètres de la flamboyante (humaniste, démocratique…) Histoire allemande?

Perdu en pleine forêt, comme évanoui dans la neige, au long d’une interminable route longeant les anciens rails des trains à bestiaux remplis de déportés : le camp de Buchenwald. Perché en haut d’une colline où Goethe, dit-on, aimait à se promener, compter les fleurs et rêvant à Lotte (clin d’oeil à ceux qui ont lu « Les souffrances du jeune Werther »), sur le versant nord, un camp de concentration, donc. Où se retrouvèrent, parqués, torturés, déshumanisés, des dépotés du monde entier. Forcément, si proche, je ne pouvais pas ne pas y aller (à ceux qui me connaissent bien : je vous vois lever les yeux au ciel !).

Découvrir un camp de concentration dans une tempête de neige, est un choc. Ce n’était pas ma première fois dans un tel lieu, et pourtant. Cette neige blanche, intacte, épaisse, virevoltante qui donne envie de chausser ses skis, de boire un bon chocolat chaud (avec de la crème battue consolatrice !) Ce vent glacé emportant avec lui manteaux, écharpes, cheveux et flocons de neige bagarreurs qui s’infiltrent dans le cou, les oreilles, les yeux, la bouche. On avance courbé, plié en deux dans un silence terrible seulement ponctué par les hurlements du vent. Puis, soudain, une immense étendue habitée par des ombres lointaines et cette tempête de neige.

Buchenwald c’est une histoire trop longue, qui débute dès 1937 lorsque les opposants à Hitler, les homosexuels, les objecteurs de conscience, les mendiants, les Roms puis les Autrichiens y connurent l’horreur. Puis il y eut les Polonais, les Juifs, les habitants de Bohème-Moravie, les Belges, les Luxembourgeois, les Néerlandais, les Yougoslaves, les Norvégiens, les Croates, les Espagnols, les Soviétiques, les Danois, les Français (beaucoup, beaucoup de Français), les Italiens et les membres du Commonwealth dont les avions s’étaient écrasés sur le sol occupé de la France ou arrêtés par la Gestapo en mission secrète (un Jamaïcain, des Canadiens, des Australiens, un Neo-Zélandais, des Britanniques, des Américains) et des enfants.

Buchenwald (le bois de hêtres) fut l’un des plus grands camps de concentration construit sur le sol allemand. On estime à 250 000 le nombre de prisonniers enfermés dans l’enfer entre 1937 et 1945 et à environ 60 000 morts.

Alors, boutonnée jusqu’au cou, claquemurée dans mes vêtements de frileuse, le coeur au bord des lèvres, je me suis demandée (comme à chaque fois) : mais comment ont-il fait? Comment ont-ils faites, ces ombres errantes, ces prisonniers d’ailleurs et de partout, que ce soit d’un pays, d’une idéologie ou d’un rêve? Comment s’en sont-ils sortis ces Jorge Semprun, Jacques Lusseyran, Marcel Dassault ou Elie Wiesel?

Au creux de cette tempête, glacée, j’ai pensé à mon grand-père et à ses histoires du camp, remplies de neige, de passage à tabac, de froid terrible et d’outils glacés qui vous arrachaient la peau des mains.

Quelle horreur que Buchenwald. Quelle horreur qu’un camp de la mort dans une tempête de neige. Même soixante-treize ans (bientôt) après sa libération.

Alors, je me suis dépêchée de tourner le dos à l’immensité blanche et sifflante, aux silhouettes imaginées des baraquements détruits, aux cris, à l’horreur. Je suis passée devant les anciens logements des soldats SS habités aujourd’hui (j’ai vu des rideaux, des étoiles, des fleurs aux fenêtres…!), j’ai sursauté face à cet étrange décor de vie au milieu de l’horreur. J’ai longé les deux auberges de jeunesse installées dans l’enceinte du camp. Je me suis énervée, franchement, quelle idée? A-t-on déjà vu des dortoirs dans un cimetière? Puis je suis rentrée, à toute vitesse (au rythme de la tempête), loin de Weimar et de sa beauté littéraire. Loin du camp de l’horreur.

À Weimar, en somme, on croise l’horreur et la beauté, accoudées, presque indifférentes. Deux mondes dans un mouchoir de poche.

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