La mort de Robert Brasillach

Ce fut l’un des procès les plus retentissants de la Libération. L’un des plus courts aussi. Au bout de six heures, le 19 janvier 1945, on décida de la mort d’un des noms les plus connus de la presse française sous l’Occupation, Robert Brasillach.

Durant sa carrière fulgurante de rédacteur en chef d’un journal célèbre pour son idéologie collaborationniste et antisémite, Je Suis Partout, Robert Brasillach appela à l’assassinat des Juifs (« il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder les petits » écrit-il en septembre 1942), de certains hommes politiques ou espéra la victoire du national-socialisme. Le 19 janvier 1945 il fut condamné à mort. Le 6 février, il fut exécuté au fort de Montrouge.

Depuis sa mort, l’exécution de Robert Brasillach indigne certains. Son beau-frère, Maurice Bardèche (antisémite s’il en est), chercha par tous les moyens à le réhabiliter, prêchant l’antisémitisme en même temps que la fibre poétique de son beau-frère et comparse d’ENS (École Normale Supérieure). Il publia les poèmes écrits à la prison de Fresnes où Brasillach était incarcéré en attendant son procès. Il fonda l’Association des amis de Robert Brasillach (qui existe toujours et qui décerne même un prix littéraire). Il tempêta, fit beaucoup de bruit,  en somme, jusqu’à son décès à la fin des années 1990.

Robert Brasillach, lui, mourut en 1945. Pourtant, son nom traversa les années et les spécialistes se déchirent (encore !) au sujet de son exécution : aurait-il dû, ou pas, être condamné à mort? Pourquoi, malgré la pétition lancée par les plus grands auteurs de l’époque, n’a-t-il pas été gracié par De Gaulle? Enfin, comme une rengaine sans fin, pourquoi lui et pas d’autres?

Je Suis Partout – ou la presse collaborationniste de l’Occupation

Lorsque le Troisième Reich occupa la France, il y eut les dégoutés, les enthousiastes, les révoltés, les admiratifs et les passifs. Il y eut ceux qui haussèrent les épaules devant une marche du monde qui leur semblait inévitable. Il y eut ceux qui prirent le maquis, entrèrent dans la clandestinité. D’autres qui jouèrent double-jeu. D’autres encore qui profitèrent de la situation pour faire fortune. Il y eut, la majorité de la population française, qui tenta de vivre, bon an mal an, dans cette époque troublée. Il y eut ceux, enfin, qui s’engouffrèrent, par idéal, dans la collaboration.

Car il y a collaboration et collaborationnisme. Les deux termes, pourtant proches, sont fait de nuances. La collaboration fut une décision étatique, prise par Pétain et encouragée par le gouvernement de Vichy, lançant la France dans une politique de coopération avec l’Allemagne nazie alors bien installée sur notre sol. Il s’agissait donc de collaborer, de participer à l’effort de guerre allemand. À long terme, convaincue de la victoire finale allemande, Pétain voyait la collaboration comme un moyen de faire une place à la France dans le futur « Ordre nouveau » hitlérien, dans cette « Europe nouvelle » alors en marche et vantée par Hitler. L’idéologie hitlérienne, de plus, n’était pas pour déplaire à ce gouvernement de Vichy, installée dans les anciens palaces de la célèbre ville d’eaux.

Et puis, il y eut les collaborationnistes. Les ultras de la collaboration, en somme. Ceux qui croient à l’idéologie nazie. Qui en sont convaincus, au point de lancer leur pays dans la servitude hitlérienne. Membres des partis d’extrême-droite avant la guerre, fascistes, ils regardèrent les théories de nazisme avec une certaine bienveillance, voir même avec grand enthousiasme, ouvrant grand les bras à cette Allemagne autrefois honnie et alors fêtée (par eux, essentiellement). Écrivains, journalistes, hommes politiques, hommes d’affaires…ils furent un nombre certain à écrire, partager, s’engager dans ce collaborationnisme agressif.

Robert Brasillach fut de ceux-là. D’abord très proche disciple de Charles Maurras de l’Action française, il milita dans les forces de cette extrême-droite de l’entre-deux-guerres. Puis il dériva vers le fascisme, s’encanailla dans les réunions nazies de l’Allemagne des années 1930 (il compare, dans un de ses romans, une cérémonie au flambeau à Nuremberg à l’eucharistie lors des messes catholiques) et, enfin, lorsque la France perdit la guerre, il choisit le camp allemand à partir de 1940, se mettant à dos certains de ses anciens camarades de l’Action française dont Charles Maurras lui-même.

Incontestablement brillant, Robert Brasillach écrivait des romans, des poèmes, se transforma en critique de cinéma puis fut nommé rédacteur en chef de Je Suis Partout. C’est à partir de ce moment là, surtout, que son destin bascula. De littérateur aux idées politiques extrémistes et contestables, il se transforma en chantre du nazisme en France. Son journal disputa la palme de la violence avec les quelques autres tenant le haut du pavé dans le monde collaborationniste français (dont le torchon Au pilori – tout est dans le titre…). Je Suis Partout fut l’un des journaux les plus lus de la France occupée – Robert Brasillach devint le journaliste phare de cette époque, envoyé en Allemagne pour y faire des reportages, posant à côtés d’officiers allemands et devant des chars à Katyn (charnier où l’on découvrit les corps, mal enterrés et suppliciés des officiers polonais – il fut certifié plus tard que cet assassinat de masse fut perpétré par les Soviétiques). Il avait sa place dans les galas, soirées à l’opéra, dîners et autres vie mondaine de l’Occupation, avec ses lunettes rondes, ses costumes d’enfants sage et son air d’éternel étudiant du Quartier Latin.

En 1943, il fut jugé trop modéré (!!) et remplacé à la tête de Je Suis Partout par un certain Pierre-Antoine Cousteau (le frère du célébrissime Commandant Cousteau !) qui ouvre son journal aux SS et s’engage plus encore, si possible, dans la voie du nazisme.

À la Libération, Brasillach prend le parti de ne pas fuir à Sigmaringen, contrairement à la grande majorité de ses camarades, suivant Pétain, Laval et le gouvernement, dans cette minuscule France reformée dans le château des Hohenzollern (le roman de Pierre Assouline sur ce sujet, Sigmaringen, est à lire, à lire, à lire). En France, après août 1944, commença l’épuration (terrible période de l’Histoire de France où les vengeances et les haines des bas-fonds de l’humanité déferlèrent avec force dans les rues du pays tout juste libéré). Du haut de ses trois années à la tête de Je Suis Partout, Robert Brasillach fut recherché activement. On arrêta sa mère, sa soeur et son beau-frère (Maurice Bardèche, donc) et on attendit. Il se livra lui-même à la préfecture de police de Paris à l’automne 1944. Emprisonné à Fresnes, il y retrouva ses connaissance de l’Occupation et attendit son procès.

Le 19 janvier 1945, défendu par Me Jacques Isorni (futur avocat de Pétain), il se présenta à la barre. C’était l’époque des procès rapide, sans témoin et, plus ou moins, sans présomption d’innocence. Le cas Robert Brasillach dura 6 heures. Après moins d’une heure de délibération, il fut condamné à mort et exécuté le 6 février 1945 au fort de Montrouge. Entre le 19 janvier et le 6 février, des intellectuels français signèrent une pétition pour demander sa grâce : François Mauriac, Albert Camus, Colette, Jean Cocteau ou encore Paul Valéry. Tous, dont certains avaient passé la guerre dans la Résistance, contestèrent la peine de mort (surtout Camus qui écrivit d’ailleurs une lettre à ce propos) ou défendirent l’homme de lettres qu’était Brasillach. Mais De Gaulle, pour une raison sur laquelle les historiens s’étripent encore aujourd’hui, n’accorda pas sa grâce présidentielle. Robert Brasillach fut exécuté. Et on en parle encore.

Car après tout, pourquoi lui? Il passa son Occupation a appeler à la victoire de l’Allemagne, aux bienfaits du national-socialisme, à la déportation des juifs, à la mort de Georges Mandel (ce que De Gaulle ne lui pardonnait d’ailleurs pas). Lui qui écrivit en février 1944 que « les Français […] durant ces années auront plus ou moins couché avec l’Allemagne […] et le souvenir leur en restera doux » (cette citation, d’ailleurs, ne joua pas du tout en sa faveur lors de son procès). Mais d’autres, avec du sang sur les mains, ne furent pas condamnés à mort, dit-on. Dit-on. Parce que les miliciens furent, une grande partie du moins, jugés et passés par les armes (voir même sans jugement). On défendit Robert Brasillach car il était homme de lettres, homme de l’art, intellectuel, écrivain.

On demanda la grâce présidentielle à De Gaulle. Certains disent qu’il l’avait promise. Mais qu’une photo d’un homme en uniforme SS qu’il pensait être Brasillach (en fait, Jacques Doriot, une autre grande figure du collaborationnisme exalté) joua en sa défaveur au moment de faire son choix. D’autres disent que c’est l’assassinat de Georges Mandel, auquel Brasillach, dans son journal, avait appelé, qu’il ne pardonnait pas. Certains, enfin, estiment que c’est l’amour des lettres de Charles De Gaulle et la responsabilité qu’il accordait aux journalistes et aux écrivains qu’il jugea : un auteur est responsable de ses mots, il ne peut lancer ainsi, dans un journal très lu, des phrases appelant à la mort, à la déportation, à la dénonciation, à l’admiration de l’ennemi.

Pour ce qui est de la peine de mort, que Camus dénonça, c’est une autre question que l’historienne que je suis ne se risquera pas, ici, à débattre. Tenons-nous en aux faits. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la loi Badinter de 1981 abolissant cette pratique est encore loin.

D’autres journalistes furent condamnés à mort. Beaucoup. Certains s’enfuirent, quittant le pays vers l’Autriche, la Suisse, l’Italie ou l’Espagne. D’autres virent leurs peines graciés dans les années 1950 sur décision de Vincent Auriol, alors Président de la République.

Enfin, pour expliquer le retentissement de l’affaire Brasillach, on ne peut pas parler de son beau-frère et ami de l’ENS Ulm, Maurice Bardèche. Prônant la collaboration après 1945 (oui, oui), antisémite convaincu, l’un des chantres, en France, du négationnisme (il continua à soutier, jusqu’à sa mort, la non-existence des chambres à gaz) – il fit de l’exécution de son frère une véritable cause à laquelle il dédia sa vie. En 1948, depuis Genève, il créa l’Association des Amis de Robert Brasillach – toujours d’actualité. Puis il érigea son ami en victime, en martyr de la Libération. Il assuma le collaborationnisme avec dédain devant les caméras et à travers ses écrits. En 1951, il était présent à Malmö, lorsque les fascistes européens encore présents sur la scène politique lancèrent le « Mouvement social européen », organisation néo-fasciste qui mit son nez dans la construction de l’Europe à sa manière puis regarda d’un oeil plus ou moins bienveillant les rebelles du mouvements qui fondèrent, à Zürich, quelques mois plus tard, le « Nouvel ordre européen », organisation cette fois néonazi paneuropéenne.

Alors, le cas Brasillach, une erreur monumentale ou une conséquence d’une Occupation qui divisa la France jusque dans les bas-fonds?

 

2 réflexions sur “La mort de Robert Brasillach

  1. Eh oui, pour moi cela restera toujours un mystère: comment un esprit aussi brillant (relire Notre avant guerre), aussi sensible (et même plus, ah, La nuit de Tolède dans Comme le temps passe) a-t-il pu se laisser aller à l’antisémitisme le plus obscène? Certains mots peuvent pousser au meurtre: il en a écrit beaucoup et a finalement pris douze balles dans la peau…

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