L’histoire d’un putsch manqué

Peut-être est-ce du à mon absence prolongée de Berlin. Mais, décidément, CCPH parle beaucoup de l’Allemagne, ces derniers temps. À mettre sur le dos d’une certaine nostalgie, sans doute.

Nous sommes le 13 mars 1920 et une brigade de 6000 hommes marche sur Berlin, investit le quartier du gouvernement, destitue la République de Weimar, nomme un nouveau chancelier, un certain Wolfgang Kapp.

C’est un putsch. Un putsch qui éclate, soudain, dans l’histoire chaotique de l’Allemagne post-1919. Expliquons-nous.

Hey Deutschland, wie geht’s?

Comment vas tu l’Allemagne? (traduction du titre pour les non-germanophones). Mal. Pas super. Bof, bof. Le traité de Versailles l’a laissée dans l’incertitude. Le Kaiser a été mis dehors et coule une vie d’empereur déchu aux Pays-Bas (j’en ai parlé ici), on a évité une révolution spartakiste et on a proclamé une république (). Des années délicates, en somme. Et compliquées.

En 1920, on pourrait espérer que tout se met doucement en place. La république de Weimar a un an. Les alliés gardent un oeil sur l’Allemagne. Le monde les regarde vivre, ces Allemands qui ont joué aux cartes avec le destin (et avec des millions de vies) entre 1914 et 1918. Et on essaye, aussi, bon an mal an, de continuer à vivre. De relancer le monde qui a continué sa course, ça va bien, merci.

Après le traité de Versailles, nos amis d’outre-Rhin, se sont sentis humiliés. Lésés. Accusés injustement d’avoir provoqué la première des deux guerres mondiales. Ils ne se considèrent pas vraiment comme les vaincus du conflit – le traité de Versailles ne fut qu’une grande mascarade qui aida la France à prendre sa revanche sur 1870. Les troupes allemandes étaient prêtes à reprendre le dessus à l’automne 1918 – Luddendorf l’a dit d’ailleurs, le grand général. Mais bon, voilà. Vaincus, ils sont considérés comme. Et ils n’apprécient pas.

Les soldats démobilisés s’ennuient. Choqués, traumatisés sûrement par cette guerre sanglante que l’Histoire, encore, n’avait jamais vraiment vu, ils errent dans les rues des grandes villes allemandes, cherchant un nouveau souffle. Le rythme de la vie militaire, l’adrénaline des combats, l’envie d’en découdre….tout cela leur manque. Ils ont encore besoin de faire la guerre. Et, surtout, de se venger des Alliés, de se venger d’une toute jeune République de Weimar beaucoup trop faibles à leurs yeux.

Kapp-Putsch, Brigade Erhardt, Berlin
Brigade Ehrhardt lors du Putsch sur l’avenue Unter den Linden à Berlin (mars 1920)

Ils se réunissent en Freikorps (corps-francs). Celui de Ehrhardt, de la Marine, est ouvertement antirépublicain. Belliqueux et revanchard. Les alliés voient cela d’un mauvais oeil, somment au gouvernement de faire quelque chose. Ils le font : le Freikorps de Ehrhardt est dissous.

Voilà comment tout commença, en somme. La dissolution d’une brigade d’anciens soldats, la haine et le dépit au bout des fusils. Ehrhardt n’apprécia pas. Ni les hommes politiques et généraux très (très très) conservateurs qui détestaient de toutes leurs forces cette République pas assez à droite (droite droite et droite) à leur goût.

C’est là qu’un certain Walther von Lüttwitz entre en scène. Ce n’est pas un petit nouveau dans l’Histoire allemande, ni même berlinoise d’ailleurs. Il a réprimé la révolution spartakiste de janvier 1919 et s’est illustré, dit on, pendant la Grande Guerre (si proche, alors, dans les esprits !). À la tête de la brigade Ehrhardt forte de 6000 hommes (quand même !), il marche sur Berlin, fait sien le « Regierungsviertel » (quartier du gouvernement) et nomme un nouveau chancelier : un certain Wolfgang Kapp.

Wolfgang_Kapp
Wolfgang Kapp (1858-1922)

Le père de Wolfgang Kapp passa plusieurs années en exil, en Europe puis à New York (ou ce dernier est né en 1858), parce qu’il était trop socialiste au goût du monde d’alors. Se battant contre l’esclavagisme, contre le colonialisme, contre l’impérialisme – je me demande s’il vit son fils, son petit Wolfgang, homme de droit, journaliste puis fondateur du parti « Deutsche Vaterlandspartei » (parti de la patrie allemande) se transformer en convaincu d’une certaine vision du monde à des années lumières de la fibre paternelle.

Wolfgang Kapp veut changer l’Allemagne de 1920. Il fait partie des anti-Versaillais, des partisans de la « Dolchstoßlegende » (légende du coup de poignard dans le dos – qui attribuait la défaite de 1918 à la population civile, aux socialistes et aux juifs) et entre dans l’opposition en 1919.

Le 13 mars 1920, lors de la marche sur Berlin, il est nommé nouveau chancelier par Lüttwitz.

Mais las (pour lui, parce que pour l’Allemagne, tant mieux – même si elle vit pire une poignée d’années plus tard).

La République de Weimar, repliée hors de Berlin, discute. Et discute encore. Ebert appelle à soutenir l’opposition socialiste et gauchisante : en effet, les syndicats ont appelé à la grève générale. La population allemande ne doit pas soutenir le putsch. Les travailleurs, ouvriers et autres fonctionnaires s’embrasent. Ils répondent présent à l’appel lancé par les syndicats et les partis de gauches et d’extrême gauche, soutenus par la République de Weimar. Une foule de 2 millions d’Allemands déferlent dans les rues de Berlin. C’est une grève qui s’installe et qui durera quatre jours. Le temps, pour Kapp et son club de complotistes ultra-conservateurs de s’en aller par la petite porte de l’Histoire.

Wolfgang Kapp fuit hors d’Allemagne, en Suède. Il y restera deux ans, puis, en 1922, il revient dans son pays où arrêté, il s’apprête à être jugé lorsqu’il meurt d’un cancer. Clap de fin. Von Lüttwitz, lui, sera amnistié en 1924.

C’est un putsch manqué, sans tragédie et autres pourpre des grandes pages de l’Histoire. Des tirs dans Berlin, des soldats enragés arrêtés puis jugés, des militaires vieillissants et à l’orgueil démesuré que la défaite avait transformé en marionnettes avides de gloire.

Un deuxième putsch (manqué lui aussi) !

Oui mais voilà. L’Histoire a ses suspens et ses recoins. Toujours dans ce mois de mars frémissant de l’année 1920, l’Allemagne s’agite encore.

Car oui, ce que les Allemands appellent le « Kapp-Lüttwitz-Putsch » s’est soldé par un échec assez lamentable (où sont les crimes, les suicides, les tragédies greco-latines? oui, bon, mon imagination et mon amour de la littérature exagèrent peut-être un peu).

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Ruhr enflammée

La grève général contre le putsch de Kapp s’est transformé, dans certaines villes d’Allemagne, par des soulèvements. Suite à la révolution spartakistes (elle aussi manquée, décidément !), les révolutionnaires inspirées par l’URSS naissante, n’ont toujours pas baisser les bras. Le putsch berlinois est une occasion en or.

Pour une fois, quittons Berlin (ville à laquelle CCPH est beaucoup trop attaché) pour la Ruhr. Les syndicats se sont regroupés en véritable gouvernement révolutionnaire. Le soulèvement se transforme en révolte et la révolte en révolution. Une « Rote Ruhrarmee » (Armée Rouge de la Ruhr – on devine d’où vient l’inspiration) forte de 50 000 hommes (merci au Musée d’Histoire de Berlin pour les chiffres – d’ailleurs les informations de cet article viennent de là, si vous ne le connaissez pas et que vous êtes à Berlin : courrez y illico presto) et de mes cours de fac (merci chers professeurs de la Humboldt Universität !).

La Ruhr, la région des mines, demande son indépendance, cherche à instaurer une république socialiste, un « bastion bolchévique » au coeur de l’Allemagne républicaine. Weimar, débarrassée du putsch berlinois, réagit. Ça commence à faire beaucoup, toutes ces révolutions, maintenant, schluss damit basta. Ils envoient l’armée. Début avril 1920, le soulèvement prend fin, on compte environ 2000 morts / blessés / arrêtés du côté des révoltés. Une petite centaine du côté de l’armée de Weimar.

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Un soldat de l’Armée Rouge de la Ruhr debout sur la région Ruhr en flammes

L’épisode de la Ruhr fut le dernier d’une longue suite de mini-révolutions allemandes qui tentèrent, dans un laps de temps très court, d’imposer une vision du monde à un pays dévasté par la guerre et humilié par la défaite. On se croirait revenu dans un calme bienheureux dans une Allemagne au coeur des Golden Twenties, des années folles dont Berlin fut la capitale endiablée. On dansa le charleston, on fréquenta des boîtes de nuit interlopes où des hommes s’embrassaient (scandale pour l’époque !) et où des femmes dansaient à moitié nues dans des recoins un peu sombre de ce Berlin underground (dont parle Christopher Isherwood dans son livre « Adieu à Berlin). Mais l’Histoire tourne toujours plus vite et, en 1923, un certain Hitler se lança lui aussi dans un putsch, sur les tables d’une brasserie munichoise. Arrêté, enfermé, il se promit de recommencer. Et il recommença.

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